Illustration par Roberto Brundo

« Tu l’auras pas volé » : l’internalisation de la culture du viol

Adolescente, j’ai vécu un viol collectif. J’ai cru que c’était de ma faute. Voilà pourquoi.

par Alice Pfeiffer
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01 Mars 2021, 1:47pm

Illustration par Roberto Brundo

C’était l’été, et pour l’adolescente frétillante que j’étais, débardeurs, crop tops et jeans taille basse étaient de sortie. Tel fut mon « crime ». Mes parents m’avaient alors inscrit en colonie de vacances. La journée, nous, meute à peine pubère, apprenions vaguement la voile et le soir, nous papillonnions gaiement.

Jusqu’à là tout va bien. Mais s’apprête à basculer sans crier garde. Une nuit, dont je me souviens comme d’un hurlement sourd, je me réveille, suffoquante. Un groupe de garçons du séjour se sont infiltrés dans ma chambre ; un me tient les bras, l’autre maintient mes jambes écartées et clouées au matelas, et le troisième a baissé mon bas de pyjama et me pénètre. Un quatrième tient le guet et alors que je commence à lever la voix, me siffle un « ta gueule sale chienne, on va te niquer ta race ».

Le reste est aussi flou qu’indélébile. Puis arrive le lendemain matin, où je préviens deux monitrices. Elles ont l’air désemparées, se regardent du coin de l’œil, puis une me balance un  « Non mais franchement vu comme tu t’habilles, tu l’aura pas volé » avant que l’autre ne surenchérisse d’un « t’as même un t-shirt marqué 69, sérieux » (je pensais que c’était une autoroute américaine…ce qui ne change rien à la gravité de la situation). Les garçons, interrogés, se défendrons de « et alors c’est une pétasse, elle attend que ça, regardez-là » et « ses strings dépassent tout le temps, à quoi elle joue ! ».

L’affaire s’arrêtera là. Pas de plainte, pas de punition, pas de réparation. Je suis non seulement dérobée de ce traumatisme, j’en suis, de toute évidence, également coupable : je porte en moi la graine, le vice de ce crime pourtant subi et non commis – mais dont je peux ni me réclamer ni en faire le deuil.

Je garde le silence pendant des années, évoque l’évènement avec pudeur, honte, parcimonie. Dans ma tête, en boucle, les mêmes idées : J’aurais du « mieux » me tenir. Je n’aurais pas du jouer avec le feu. Je ne méritais pas mieux. Bonne à violer, voilà que ce j’étais.

Au fil des années, je tente, tant bien que mal, de contextualiser, déconstruire, m’en distancier.  Notamment, dans mon cas, en m’intéressant à la sociologie du vêtement. Ce que j’en avais retenu, notamment : un apparat, en l’occurrence aux codes non mesurés, était en mesure de faire basculer la place, perception et traitement social et légal d’un.e individu.e. « Tasspée », « chaudasse », « fille facile » : une tenue (dans mon cas un 69 plaqué sur mes seins et un string Playboy) serait gage de disponibilité sexuelle et donc permission de chosification.  De fait, jusqu’aujourd’hui, un accoutrement jugé « sexy » constitue encore un des motifs de défense des violeurs, contribuant largement à invalider une plainte. La victime en devient immorale, irresponsable, dévaluée – une extériorité centrale à la culture du viol, ou « un ensemble d’idées reçues qui excusent le violeur, culpabilisent les victimes et invisibilisent les violences » dixit Valerie Rey Robert, autrice féministe de « Une culture du viol à la française ». Cette fabrique de l’Autre participe au maintien des minorés dans une exclusion systémique : Les femmes sont trois fois plus sujettes au viol, les minorités sexuelles et LGBT  mais aussi les travailleuses du sexe en sont massivement victimes (1 sur 5 pour les premiers, plus de 50 pourcent à Paris pour les secondes) : une agression est reportée toutes les 40 minutes en France, ce qui représente environ 8 pourcent des crimes commis, vastement invisibilisés pour ces dernier.es.

Cette ostracisation silencée renforce, en miroir, une toute-puissance et une exacerbation de la masculinité cisnormative, de la virilité, du privilège, qui varie entre les époques et les pays, allant de glamorisation à déresponsabilisation. Pourtant, cette enquête n’en sera pas une analyse théorique, didactique ou exhaustive, mais un recueil d’expériences intimes et vues de l’intérieur, à commencer par la mienne. Face aux témoignages bouleversants encontrés lors de mes recherches, il ne m’a semblé que plus honnête, dans cet encouragement à sortir d’un système de silence, de briser le mien.

« J’aurais pas du me maquiller comme ça »

En poursuivant mes recherches, je rencontre Camille, étudiante infirmière, qui, du haut de ses 19 ans, a déjà subi trois viols, et attendra jusqu’à aujourd’hui pour en dénoncer un seul,  se sentant longtemps fautive et donc illégitime.

Comme lors la majorité des attaques, les siennes proviennent de cercles proches, « safe » à priori. À 13 ans, le grand frère de sa meilleure amie la tire dans un coin un soir de soirée pyjama, qu’il a infiltré d’alcool et de coke. Elle ne dira rien, osera à peine crier crier. Elle se le répète en boucle : « Je sais, j’ai rien dit, j’avais honte, j’avais peur, peur de perdre ma meilleure amie. Je me suis dit, j’ai pas clairement dit non au mec, je me suis pas assez débattue, et puis j’étais habillée d’une façon… j’aurais pas du me maquiller comme ça, me coiffer comme ça, j’aurais du être plus claire » se souvient-elle dans une culpabilité qui la dévore encore aujourd’hui.

Le traumatisme ne la quittera jamais, si bien qu’à 16 ans, elle entame un séjour dans un hôpital psychiatrique pour dépression. Là, un patient lui propose de fumer de joints, puis profite de son état d’ébriété, et lorsqu’elle ne semble plus en mesure de protester, glisse ses doigts dans sa culotte avant de lui imposer une fellation. Une seconde fois, Camille a internalisé un sens de responsabilité: « je m’en veux, j’avais mis un body et une jupe, l’accès à moi était trop facile pour lui. »

Lorsqu’elle dénonce l’agression auprès du personnel de l’établissement, les infirmières ne semblent pas s’en soucier : elles y voient, au pire, un geste romantique, une drague qui aurait glissée— regard typique à la culture française évoquant son statut légal de « crime passionnel. » Ce dénigrement de sa réalité est doublé d’une pathologisation de sa personne : « je n’étais pas stable, et on me le renvoyait dans la gueule, j’en devenais une menteuse, une ouf » raconte Camille. La binarité antique en jeu entre femme « folle » et virilité fougueuse donne raison à ce dernier et entraîne les informés et la concernée à fermer les yeux sur le crime.

Finalement, à 17 ans, Camille sera à nouveau violée, cette fois-ci par son petit ami. Une fois de plus, on lui reproche de ne pas s’être comportée comme l’unique cliché établi de la victime, de ne pas avoir crié, de ne pas s’être assez clairement débattue – et de fabuler face à celui que tout le monde autour d’elle décrira comme « un mec bien qui ferait pas ça ». Malgré les œillères dont a recourt la société toute entière, la jeune femme est en certaine : « je ne serai plus jamais la même. »

« C’est tellement fréquent à cet âge là »

La culture du viol inclue de façon centrale un déresponsabilisation du violeur et de son rapport à sa sexualité, tout particulièrement quand celui est encore relativement jeune. Pauline, aujourd’hui âgée de 35 ans et directrice artistique, se voit contrainte de performer divers actes sexuels imposés par son cousin, quand elle a 8 ans et lui 13.

Il se positionne alors comme une figure de pygmalion, d’éducateur : « Est ce que tu as déjà vu ça ? Je t’apprends » dit-il à la gamine un après-midi, avant qu’il ne l’embrasse, ne sorte son sexe et lui impose une fellation. Evènement qui se reproduira au fil des années.

Quand elle en parle à sa mère puis à sa tante, mère de l’agresseur, elle se heurte à une banalisation désemparante : « Ca arrive souvent entre cousins-cousines » lui répond-on. Comble, voici l’enfant passablement sexualisée et l’adolescent infantilisé, innocenté. « Ma mère m’a expliqué que c’était reconnu que les gamins jouent à touche pipi : les premières autour de soi pour découvrir sa sexualité seraient les cousins et frères et sœurs » se souvient Pauline, « elle m’a confié que ça lui été aussi arrivé, que ça faisait partie de ses secrets de familles, et on en est resté là ». Cet article sera la première fois que la jeune femme se confie ouvertement – sur un événement qui a marqué, chamboulé et structuré toute sa vie adulte et son intimité jusqu’à ce jour.

« Boys will be boys » et autres adages

« Enfant, quand un petit garçon te soulève la jupe contre ton grès, il est typique de s’entendre dire que « c’est parce qu’il t’aime bien » raconte Marta, journaliste de 36 dont la petite sœur est marquée par ces agressions scolaires dès l’école primaire. « Il y a l’idée d’une fatalité, d’un « boys will be boys », que c’est normal, dans l’ADN des garçons et qu’il faut taire la chose, ne surtout pas faire de scandale » raconte-t-elle.

Pour Valerie Rey Robert, cet âge là est pourtant essentiel et formateur : « Il faut éduquer sans cesse les enfants dès le plus jeune âge. Il ne s’agit pas de leur faire peur et de les effrayer, mais il faut rappeler qu’un enfant peut-être un agresseur sexuel d’autres enfants ; que deux enfants par classe sont victimes d’agressions sexuelles. Il faut les prévenir, leur apprendre que leur corps leur appartient, et que le corps des autres appartient aux autres et donc qu’il n’y a pas enfreindre le consentement et le désir de l’autre. Il y a beaucoup d’éducation à l’égalité entre hommes et femmes, l’éducation contre le racisme et l’homophobie ; car si un petit garçon considère qu’une petite fille n’est pas son égale il pourra agir contre son consentement.»

Effectivement, cette éducation au consentement est largement absente chez de le jeune garçon puis l’adulte : Mélody, 38 ans, dit ne plus compter, depuis l’adolescence les évènements allant d’un inconnu lui exposant son sexe enfant, à un contexte d’espace festif, quand, sous l’emprise de l’alcool, elle manque plusieurs fois de justesse de ne pas voir un homme tenter d’en profiter et de lui sauter dessus. « J’ai appris à toujours être sur mes gardes » souligne-t-elle.

« Je ne voulais pas me voir comme une victime »

La perception de soi, sa propre valorisation, la projection d’une image personnelle célébrée socialement peut également entraîner le silence. Mallory, 37 ans, directrice de casting, est abusée sexuellement, violée et attouchée entre l’âge de 8 à 12 ans par le fils de sa nourrice, lui de 17 ans. Elle en fait une occultation totale jusqu’à ses 18 ans, lorsque des cauchemars la hantent. « C’était un contexte familial, c’était loin, j’avais ni envie ni ressentais le besoin de dire quoi que ce soit ». Ce n’est que récemment qu’elle apprend que sa mère était en réalité au courant, mais n’avait décidé de ne rien faire : « Elle m’a dit, bon on va pas en faire toute une histoire, c’était qu’un jeune. »

Pourtant, si Mallory se dit « détruite, fanée, pourrie » et refuse de « me sentir comme une victime, je refuse de me considérer comme ça, c’est pas qui je suis. »

C’est ce même sentiment dont fait écho le récit de Thais Klapisch, à la tête de la structure Safe Place, espace de paroles pour les personnes victimes de violences sexistes et sexuelles : « tu as honte de ne pas avoir su dire non, de t’être mise dans une telle situation, et de tout ce que ça pourrait dire de toi. Tu apprends à vouloir refléter une image de force et de contrôle, et cela veut souvent dire occulter son viol. » Quant à Ynaée Benaben, co-fondatrice de la plateforme contre les violences sexuelles En Avant Toutes, elle insiste sur « l’éducation contre la jalousie, la colère, contre la romantisation d’images de bad boys sexy et dangereux qui glamorisent la violence. »

Aujourd’hui, cette culture du viol reflète une domination patriarcale dont le contrôle des corps et de la sexualité a été pensé par et pour ceux qui en jouissent, en banalisant, excusant voire célébrant leurs crimes, et en silençant ceux qui en sont les victimes. Je n’ai ni les mots ni les solutions, mais une chose est sûre : il est temps de sortir du silence. J’espère que j’y contribuerai ici à mon échelle.

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