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Ce livre capte la richesse de la scène graffiti du Val-de-Marne

"Pour ceux" retrace le parcours des principaux acteurs de la scène graffiti du 94. Soit 1000 photos argentiques, 85 témoignages et quatre années de travail permettant de poser un regard sur la diversité de la banlieue Sud-Est.

par Maxime Delcourt
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04 Décembre 2020, 1:10pm

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« J’étais à fond jusqu’au jour où j’ai perdu un pote à moi, Zer, à la gare de Bury-sur-Marne. J’avais 16 ans et on faisait des allers-retours dans le train pour taguer en sortant du bahut. À la gare de Bury-sur-Marne, on est sortis du train pour repartir dans l’autre sens. Il a collé un sticker en sautant sur la porte du RER et a été déséquilibré sur le marchepied. Il est tombé entre le RER et le quai. Le marchepied lui a écrasé la cage thoracique et il est tombé sur les voies. L’autre mec avec qui j’étais a jeté tous les marqueurs et m’a aidé à le remonter sur le quai. Les flics sont venus, un hélicoptère l’a emmené et il est mort sur le chemin. Depuis ce jour-là, j’ai un peu zappé tout ça. » Ces mots, extraits de Pour ceux, appartiennent à Posca, un graffeur de Noisy-le-Grand qui, suite à ce tragique accident, lâche les bombes, se met aux platines et devient, sous l’alias DJ Poska, l’un des DJ’s les plus iconiques des débuts du hip-hop français, respecté pour ses mixtapes et reconnu du grand public pour sa participation à l’émission Couvre-Feu.

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Alex MAC

Aussi triste soit-il, ce témoignage en dit long sur l’état d’esprit qui animait les graffeurs du Val-de-Marne au cours des années 1980 et 1990 : toujours prêts à transcender les règles, à se jouer de la légalité et à parcourir des dizaines de kilomètres, simplement dans l’idée d’exister, d’éviter les embrouilles du quartier et d’accéder à l’immortalité - sinon, pourquoi chercher à inscrire son pseudo sur des murs, des trains, des terrains vagues ou des fresques, selon une stylisation très poussée ?

Le témoignage de DJ Poska en dit également long sur la fureur de vivre qui agitait une génération d’artistes établis dans le Val-de-Marne, celle que Romain Roulin et Giovanni Albertoni, autrefois à l’origine d’un fanzine dédié à la scène locale, se proposent de portraitiser dans un ouvrage ambitieux. Pour en prendre conscience, il suffit de le résumer en chiffres : tiré à 500 exemplaires, Pour ceux rassemble 85 interviews d’artistes issus de 25 villes différentes du 94, retrace en souterrain l’histoire de cinq lignes de RER et regroupe 1000 photos argentiques inédites. Toutes proviennent des archives des artistes sollicités (Reck, York, Inov, Yoze, RDK, HSB, etc.), toutes sont inédites, et toutes subliment les 600 pages de ce livre, dont le titre se veut être une référence au mythique morceau de la Mafia K’1 Fry. « Un collectif qui, même si peu de gens le savent, doit son logo à un tagueur de Vitry, BC1, membre de DSP, à qui Rim’k avait confié cette mission, raconte Romain Roulin, dont la voix trahit un réel enthousiasme. Sachant cela, le titre de cet ouvrage, Pour ceux, faisait parfaitement sens. L’idée, c’est vraiment de réaliser un livre pour tous ceux qui viennent du Val-de-Marne, pour tous ceux qui ont participé à ce mouvement graffiti propre au 94. »

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Aliz

Il semble pourtant impossible de circonscrire ce département dans une esthétique, de figer tous ces artistes dans un même style, une même approche. Trop vaste, trop éclectique, le Val-de-Marne semble surtout devoir sa réputation à des graffeurs de tous acabits, hostiles aux règles établies et issus de la seconde génération des artistes français : celle qui intervient juste après celle de Bando, Mode 2 et autres vandales basés Paris, et qui donne l’impression de vouloir toucher à tout, les trains comme les terrains vagues, le métro comme les murs. Toujours selon une approche visuelle variée, qui doit autant au tag qu’au street art. « À l’époque, toutes les lignes de RER passaient par le 94, ça créait des connexions entre les artistes », affirme Romain Roulin, qui précise illico que tous ces échanges artistiques se faisaient au sein d’une époque dépourvue de réseaux sociaux : « Les mecs prenaient le bus et en descendaient dès qu’ils voyaient un graf dans l’idée d’ajouter leur nom à leur tour ».

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Inov

Secret, CP5, Apogé, Erase, Alex, Cosla… Tous ces vandales se réunissent aussi dans des lieux bien déterminés : les gares, les stations de métro et certains terrains vagues devenus mythiques, comme celui des Ardoines, du côté de Vitry, laissé à l’abandon pendant plus de quinze ans et attirant tous les graffeurs d’Île-de-France. Certains ont fini par prendre d’autres directions, le rap (Nessbeal, AP du 113, Selim du 94, Daddy Morry) ou le football (Sylvain Wiltord), mais tous évoluent alors ensemble - une photo de Pro, prise dans une cave aux côtés de Kery James et Rohff, même pas encore majeurs, en atteste. Au point d’inévitablement lier les graffeurs du Val-de-Marne à la scène rap du département ? Si Inov, qui se plaît à se définir comme « une bombe humaine », dit avoir trainé avec les précurseurs du hip-hop (Les Little, Lionel D, Doudou Masta, « les p’tits du 113 », etc.), Romain Roulin tient à rappeler que les musiques électroniques ont également joué un rôle essentiel, dans le sens où « beaucoup de graffeurs allaient en rave, où ils se retrouvaient une fois de plus au cœur d’un milieu marginal, prêts à casser les frontières et à partager des moments complétement fous. »

Des moments improbables, Inov confesse en avoir connu un certain nombre depuis le mitan des années 1980, période à laquelle il noirci ses premiers murs. « Dès 1988, je ne pouvais plus m’arrêter, je ne vivais que pour ça ». Aujourd’hui, Inov se rappelle ainsi toutes ces journées passées à trainer dans la rue, à courir après les camions et à parcourir la ville à la recherche d’endroits où s’exercer, sans même savoir que ce qu’il était en train de faire se nommait « graffiti ».  « Dans la rue, histoire de ne pas tomber dans l’illicite, il valait mieux s’occuper. Alors, je me suis occupé », dit-il, très simplement, mais visiblement fier d’avoir pu vivre de son art pendant près de 20 ans sans avoir fait des courbettes au monde de l’art. 

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Spéo

Inov n’en a peut-être pas conscience, mais c’est là l’un des traits communs de tous les artistes réunis dans Pour ceux. Ainsi que le résume Romain Roulin : « Tous ceux qui ont marqué le mouvement du 94 ont un profil atypique, tous ce sont affranchis. Ce ne sont pas juste des têtes brûlées qui vandalisent. Au contraire, ils ont tous cette magie, cette force de transgression et cette curiosité qui les incite à rencontrer plein de gens, venus de toute part : des homosexuels, des toxicos, des antifas, etc. Tous se sont rencontrés dans la marge, tout simplement parce que c’est le seul espace à même de les accueillir. »

Quant à savoir pourquoi Pour ceux s’arrête en 2005, plutôt que de tracer une continuité entre les précurseurs et les activistes actuels, la réponse est très simple. Et ne se résume pas par l’éternel « c’était mieux avant », qui pourrait donner l’impression d’être confronté ici à un département qui a davantage de passé que d’avenir. 2005, c’est tout simplement l’année où Internet s’implante massivement dans tous les foyers, qui découvrent alors le numérique, de nouvelles technologies et, plus tard, avec les réseaux sociaux, une autre façon de promouvoir son nom, son approche et, par conséquence, son art. Une autre histoire, donc.

Pour ceux de Romain Roulin et Giovanni Albertoni - Pour ceux editions

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