Courtesy of Mia Dabrowski 

Etienne Diop, l’artisanat au croisement des cultures

Pour ce créateur diplômé de l’IFM, rien ne se perd là où tout se rencontre. Sa première collection s’inspire des différentes cultures qui se croisent à Marseille, dans une démarche artisanale inspirée de sa famille.

par Claire Beghin
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28 Avril 2022, 1:40pm

Courtesy of Mia Dabrowski 

Dans la première collection d’Etienne Diop, on trouve des djellabas taillées dans des maillots de foot, des tissages végétaux, des pantalons drapés et des grandes mailles texturées, nouées, tissées, jamais tout à fait symétriques. Aux pieds des mannequins, des paires de Asics transformées en babouches. « À Marseille, il y a eu beaucoup d’immigration due à la colonisation. Les cultures du Maroc, du Sénégal ou de l’Algérie se rencontrent dans la ville. Et comme elle est plus concentrée que Paris, tout se mélange au même endroit. » dit-il. Il a grandi à Marseille, où il a étudié le modélisme avant de rejoindre le master de design de l’IFM à Paris. D’une première ligne de t-shirts et de sweats imprimés, il a affiné sa technique et son propos. Sa collection mixe des références à ces différentes cultures avec des éléments plus street qu’on peut trouver dans les rues, une volonté de créer quelque chose d’hybride, la rencontre de différents univers sur un terrain commun.

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L’artisanat et la famille

Et les pièces sont impressionnantes. Rien dans cette collection n’évoque l’idée qu’on peut avoir d’un vestiaire classique, il y a pourtant dans ses doudounes, dans ses maillots de foot, dans ses pantalons XXL et dans ses chèches en sequin mattes quelque chose qui questionne presque la notion de classicisme. Avec une dimension artisanale qui lui vient tout droit de sa famille, comme ces tissages trouvés dans les archives de sa tante, une artiste marseillaise qui travaille à partir de  textiles et de plantes récupérées dans la ville, pour leur donner une seconde vie. Il utilise des tissus bruts, issus de surplus ou de pièces upcyclées, et travaille les accidents de volumes et de matière, les plis et les effets froissés, dès l’étape du patronage. « Avec une amie, on travaillait sur un débardeur en maille. On a fait une erreur de broderie. Ça m’a plu, cet aspect ‘mal fait’ où rien n’est trop lisse. » dit-il. Il a nommé sa collection Tareet, un terme wolof qui évoque le bruit d’un tissu qu’on déchire, comme ses finitions effilées ou ses longues franges coupées bord franc. Pour les bijoux, il a collaboré avec un ami de l’IFM sur des pièces brutes et déstructurées, comme du métal en fusion. Il en a fait un logo, une forme circulaire un peu abstraite qui représente le reflet des yeux dans une doudoune, quand on marche en baissant la tête « pour se donner un genre ».

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Derrière la collection d’Etienne Diop, c’est toutes les références et les attitudes d’une époque qu’on retrouve. Les postures sont fières et défiantes, les mannequins regardent droit dans l’objectif. Il a développé un grillz avec Mifig, une créatrice de bijoux marseillaise, et travaillé des bobs et des casquettes avec une maison de chapeaux sur-mesure gérée par des membres de sa famille. Partout dans son discours, on retrouve la famille, les amis, la force du groupe, l’idée d’un environnement proche de lui qui évoque à la fois la mouvance artistique marseillaise, ses origines sénégalaises et l’architecture des grands ensembles. Comme les Choux de Créteil ou les quartiers Nord de Marseille. « J’y ai un rapport un peu sentimental. C’est là qu’on trainait entre potes, je peux vite avoir un coup de coeur pour cet aspect déstructuré, cassé, le fait que dans un même bâtiment on croise beaucoup de cultures différentes. »

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Une mode intègre et salutaire

Dans ses inspirations, on trouve de vieilles photos de famille, les peintures de son oncle ou la démarche de créateurs comme Boris Bidjan Saberi, figure indépendante de la mode masculine, toujours détaché des tendances qui se noient dans le marketing. Il se sent plus proche de lui et des jeunes artistes marseillais que des obsessions capitalistes du luxe. « La mode aujourd’hui, c’est ceux qui gèrent le marketing, le commercial, mais derrière ça il y a beaucoup de recherche et de créativité. C’est cool de voir des jeunes créateurs arriver avec un discours plus artistique. » Et surtout plus intègre. Il y a dans ses vêtements quelque chose d’apocalyptique, qui parle d’un monde d’après la surconsommation, l’exploitation des ressources et des personnes. A l’avenir, il aimerait travailler en famille, entre Marseille et Dakar de préférence, où il aimerait collaborer avec les artisans textiles. Et pourquoi pas ouvrir une école, avec une antenne dans chaque ville, pour rendre la mode et le design plus accessibles aux minorités à qui la mode s’adresse peu.

« On ne peut plus faire des vêtements juste pour faire des vêtements. » dit-il. « Il faut faire changer les choses à notre échelle, essayer de sensibiliser sur l’upcycling. » Sur la façon dont la mode est produite, et sur comment bien traiter les gens qui travaillent sur sa chaine de production. « On ne veut plus faire du biff pour faire du biff, et ça va être de plus en plus nécessaire de faire les choses autrement. On sort de l’école, c’est à nous de commencer à y réfléchir. »

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