From Butt Book - Courtesy of Taschen

10 livres homoérotiques en hommage aux quarante ans des éditions Taschen

Fondée en 1980, la maison d’édition Taschen fête ses 40 ans et laisse derrière elle une collection d’ouvrages splendides, fouillés et soignés, souvent à petits prix, dont certains ont exploré le sexe et l’érotisme particulièrement masculin comme personne.

par Patrick Thévenin
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08 Juillet 2020, 10:51am

From Butt Book - Courtesy of Taschen

Bob Mizer. AMG: 1000 Model Directory

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Courtesy of Taschen

Jeune américain né en 1946, et passionné par le corps masculin, de préférence musclé, le jeune Bob Mizer passe son temps à traîner à Muscle Beach à Santa Monica. Véritable salle d’entraînement en plein air avec poids et haltères, considérée comme le berceau du fitness, la plage est à l’époque le rendez-vous de tous les culturistes de la côte ouest qui viennent exhiber leurs muscles et leur plastique, juste vêtus du strict minimum. Bob Mizer fait son marché et propose à ceux qui ont retenu son attention de venir poser, en échange des clichés, dans le studio de bric et de broc qu’il a construit dans la maison où il vit avec sa mère et son grand-frère. Parallèlement Bob, qui a aussi vite compris que sa passion pour les photos d’hommes sexy et dénudés étaient partagées et pouvait devenir un business lucratif, fonde le studio Athletic Model Guild (AMG) et lance Physique Pictorial, considéré comme le premier magazine gay américain, qui sous prétexte de présenter des culturistes montre des hommes nus à l’époque où vous pouvez vous retrouver en prison pour pornographie. Influençant des artistes comme David Hockney, Robert Mapplethorpe ou Tom Of Finland, Bob Mizer a laissé à sa mort en 1992 des milliers de photos et de films super 8 et VHS, qui avec les années sont devenus un peu kitch tout en documentant l’histoire de la photographie masculine, et qui lui ont valu le surnom de Hugh Hefner - le fondateur de Playboy - gay.

Georges Quaintance

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Courtesy of Taschen

Né en 1902, Georges Quaintance était tout à tour danseur, styliste, coiffeur, photographe, peintre, illustrateur et très porté sur les hommes. Et ce à une époque où les représenter dans des situations vaguement érotiques signifiait se mettre sérieusement en danger. Moins connu qu’un Bob Mizer et ses photos noir et blanc de culturistes justes vêtus d’un string ou de Tom Of Finland et ses bulges gigantesques, l’œuvre de Quaintance encore méconnue, même si on mesure encore mal son influence et son importance, est profondément ancrée dans le mythe de l’Antiquité grecque, l’amitié masculine et sans faille des cowboys perdus dans les déserts sans fin, l’exotisme des toréadors ou des ouvriers agricoles d’origine mexicaine et les jeunes garçons imberbes et aux muscles taillés à la serpe. Chez Quaintance qui, prudent surfe sur la censure de l’époque, tout est dans la posture, la pose, le détail qui échappera aux novices et la camaraderie virile, lors d’un combat corps à corps à moitié dénudé ou à la nuit tombée, lorsque la nuit vient, et que dans l’immensité du désert ne restent que deux jeunes hommes en proie à leurs désirs.

My Buddy : World War II Laid Bare

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Courtesy of Taschen

L’armée, comme entité exclusivement longtemps réservée aux hommes - (même si les femmes y ont servi depuis la nuit des temps, ce n’est qu’en 1970 que la plupart des armées occidentales ont commencé à les admettre dans le service actif) – a longtemps nourri chez les homosexuels un désir partagé, mélange de fantasmes et de répulsions. Même si pendant longtemps, pour certains gays s’engager dans l’armée fut le moyen d’échapper à une vie hétérosexuelle et de vivre entouré de congénères masculins, l’armée de terre comme les marines, ont longtemps été considéré comme les canons de la virilité et la source de tous les désirs. Extraite de la collection du photographe Michael Stokes, cette collection de photos révèle tout un pan qu’on ne soupçonnait pas de la culture militaire, moins portée sur le combat, mais plus sur la vie au jour le jour entre hommes. Le prétexte pour disséquer une certaine tendresse masculine, qu’on appellera plus tard bromance, où un homme en tatoue un autre, où les douches communes tous à poil sont monnaie courante, où les accolades viriles sont quasi homo-érotiques, où s’embrasser sur la bouche n’est qu’une marque d’affection comme une autre et où s’afficher le sexe à l’air une habitude comme une autre !

Tom Of Finland XXL

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Courtesy of Taschen

Né en 1920 en Finlande dans un petit village de campagne où il fantasme sur la rudeur virile des fermiers et des bûcherons, Touko Laaksonen désormais mondialement connu sous le pseudo Tom Of Finland, explore pleinement son homosexualité à 19 ans en partant vivre à Helsinki, la capitale, où il est dessinateur professionnel le jour pendant que le soir il dessine ses « dessins cochons » comme il aime à les définir. Over musclés, le visage mangé par des moustaches énormes, le sexe énorme comprimé dans des pantalons plus moulants tu meurs, les fessiers bombés bien avant la mode du bubble-butt à la Kim Kardashian, les cakes - comme on surnomme les personnages inventés par Tom - jouent sur les codes de la virilité et s’amusent à les déconstruire. Ses armoires à glace qui s’embrassent, ses flics ou militaires qui prennent des poses de magazine de mode, ses routiers qui bombent un peu trop leur arrière-train, vont vite devenir culte aux Etats-Unis, et les premiers dessins de Tom Of Finland vont être publiés dans la fameuse revue Physique Pictorial de Bob Mizer. Mort en 1991, Tom Of Finland a laissé une œuvre érotique qui n’a cessé d’influencer des couturiers comme Jean-Paul Gaultier ou Tom Ford, des photographes comme Robert Mapplethorpe, ou des artistes comme Pierre & Gilles, et qui est désormais passée du statut de porno à celui d’œuvre d’art, Tom étant désormais gratifié d’un biopic et d’une exposition gigantesque à Londres.

Tom Bianchi : « Fire Island Pines – 1975 – 1983 »

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Courtesy of Taschen

Tom Bianchi était destiné à être avocat, mais l’acquisition de son premier Polaroïd, avoir 25 ans dans les années 70’s à New York et son homosexualité, en ont décidé autrement. Dans le livre « Fire Island Pines – 1975 – 1983 », Bianchi décide de documenter la vie gay de Fire Island, une petit île au large de New York, qui tous les étés est prise d’assaut par les homosexuels, qui y construisent des maisons, organisent des fêtes mémorables et vivent d’hédonisme, de disco, de sexe et de drogues empathiques. Véritable monde à part, loin de l’homophobie de l’Amérique profonde de l’époque, Fire Island, au travers des images de Tom Bianchi, qui shoote ses amis et ses amants avec une délicatesse et un érotisme masculin rare, à la limite du frisson, décrit une époque désormais révolue où enfin les homosexuels commencent à jouir de la reconnaissance de leurs droits arrachés après de longues luttes comme il le déclarait au magazine Vice : « Pour grandir et faire son coming out dans l'Amérique moyenne, il fallait imaginer un monde très différent de celui dans lequel on vivait, puisqu'il ne faisait que nous mépriser en nous traitant de pervers. L'éclat de Fire Island, ses 60 kilomètres de soleil et de surf au large de Long Island, en font un endroit construit par des gens qui imaginaient un monde différent et ont tout fait pour le créer. Nous avons bâti un lieu d'intimité, ou l'on pouvait être en sécurité, rire, s'amuser les uns avec les autres sur la plage sans qu'aucun jugement ne soit porté sur nous. Ça eu pour effet d'attirer les gays les plus joyeux de toute l'Amérique. » L’ouvrage laisse aussi, les photos se terminant en 1983, une drôle d’amertume dans la bouche, le début des années 80’s correspondant à l’arrivée du Sida et à la fin d’une utopie gay aussi merveilleuse soit-elle.

Pierre & Gilles

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Courtesy of Taschen

Le photographe Pierre Comoy et le photographe Gilles Blanchard, le brun et le blond, deux habitués de la fameuse bande du Palace des années 70’s, se sont rencontrés en 1976 lors de l’inauguration d’une boutique Kenzo. C’est le coup de foudre immédiat et le début d’une œuvre à quatre mains, où Gilles shoote et Pierre repeint par dessus. Publiée très tôt dans le magazine culte et branché Façade, leur œuvre mélange iconographie religieuse, statuettes kitch comme on en trouve dans les magasins cheap tout à 10 francs, icônes de la variété (de Claude François à Sylvie Vartan), branchés des 70’s comme Anouchka, Krootchey ou Amanda Lear et jeunes garçons sexy, tout en empruntant au style camp défini par des icônes de l’art gay que sont les américains Kenneth Anger ou James Bidgood. En plus de 40 ans de carrière, le couple, devenu légendaire, a ainsi photographié stars internationales comme parfaits inconnus bite à l’air, vedettes de la télé-réalité comme stars de la variété, couturiers en vogue comme influenceuses. En cultivant toujours cette adoration sans bornes pour le fake, les guirlandes lumineuses cheap, la déco chargée des loges de concierge, les paillettes en veux-tu-en-voila, les fleurs en plastique made in China, la naïveté revendiquée et le côté bad boy des poulbots de la Butte Montmartre.

The Male Nude

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Courtesy of Taschen

Gros succès et classique des éditions Taschen, épuisé rapidement, repressé et updaté, et de nouveau épuisé, « The Male Dude » est devenue une référence, un dictionnaire de l’histoire de la photographie homoérotique. Un fantasme réclamé à corps et à cris, qui n’existait malheureusement pas, et que ce livre a su combler à merveille mélangeant histoire, connaissance des arts et plaisirs des yeux en balayant de 1850 à nos jours, des décennies de photographies dédiées au corps masculin, plus érotiques que pornographiques soi-dit en passant. Fort de plus de 700 pages, et de courtes notices biographiques, ce lourd pavé, exprime l’évolution du regard sur le corps masculin, des premières photos ultra-stylisées du Baron Willem Von Gloaden et ses nus cramés par le soleil de la Sicile aux corps bodybuildés de Bob Mizer et sa revue Physique Pictorial, de la fétichisation sado-maso de Mapplethorpe à l’esthétisme léché d’un Herbert List, des amitiés masculines de Bruce Weber au dénuement d’un Georges Matt Lynes. Bref ce condensé volumineux est un essentiel absolu, une bible en somme, pour qui chercherait à se pencher dans les méandres de la représentation du corps masculin de ces deux derniers siècles.

Butt Book

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Courtesy of Taschen

Créé en 2001, par les hollandais Gert Jonkers et Jop Van Bennekom, le fanzine Butt, avec sa texture de mauvaise qualité, sa couleur rose qui évoquait autant le papier toilette que la couleur qu’on attribue à l’homosexualité et son graphisme on ne peut plus minimal, a été le trimestriel gay le plus fantastique et brillant des années 2000. Largement illustré par la star allemande de la photo, aka Wolfgang Tillmans, le magazine a exploré toutes les facettes et les angles morts de la culture gay, mélangeant célébrités (Rufus Wainwright, Viktor & Rolf, Jake Shears, Bruce La Bruce) et parfait inconnus tout en les mettant sur le même piédestal, lors d’interviews au long cours, intimes, fouillées, insolentes et d’une perspicacité à toute épreuve. Après dix ans de bons et loyaux services, et 30 numéros qui aujourd’hui s’échangent à prix d’or sur internet, Butt est devenu un site internet qui n’a malheureusement pas la magie de la publication papier. Alors que ces fondateurs sont passés à autre chose en se lançant dans un autre projet, Fantastic Man, le magazine de mode masculine le plus merveilleux de la terre.

The Little Book of Big Penis

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Courtesy of Taschen

C’est certainement le livre le plus sulfureux et incorrect publié par Taschen, de ceux qu’on cache dans notre bibliothèque de peur de choquer un visiteur un peu pointilleux. Un ouvrage, grand format et riche de presque 400 pages, désormais introuvable à moins d’être prêt à débourser plus de 150 euros sur Amazon, et qui n’a qu’un seul objectif : montrer des photos, amateurs, comme pornographiques ou artistiques, de membres masculins dont la taille dépasse l’entendement. Compilé par Dian Hanson, éditrice depuis 2001 de la collection de sexy books chez Taschen (elle s’est aussi consacrée à des livre sur les pin-up, les pussy, les gros fessiers, etc.) cette collection de pénis hors-norme, célébration du membre viril et de tous les fantasmes qui lui sont liés, est précédée d’une longue préface passionnante sur la taille (petite, moyenne, grande, énorme) du pénis, et ce depuis la Grèce antique jusqu’à aujourd’hui, avec tous ce que la notion de gros pénis a pu générer d’admirations, de culte de la virilité, de complexes d’infériorité, de sentiments de supériorité, mais aussi de racisme, de clichés et de déclassements.

Ren Hang : « Monographie »

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Courtesy of Taschen

Décédé par défénestration volontaire en février 2017, alors qu’il atteignait juste ses 30 ans, le jeune photographe chinois Ren Hang, shootait un peu comme il respirait, largement comme une thérapie, ses ami.es et ses proches, souvent nu.es mais avec un regard totalement dénué de perversité ou de sous-entendus pornographiques, ce qui semble totalement logique pour une génération qui a grandi avec les Smartphone et considère les nude-pics comme des selfies. Kaléidoscope de membres entrecroisés, de poses dans la solitude sereine de la nature où la complexité de l’environnement urbain, de fessiers devenus des dunes, de polyamoureux en grappe, les innombrables clichés sur le vif de Ren Hang - qui a longtemps été censuré par le pouvoir en place malgré sa reconnaissance mondiale - donnaient à voir l’état d’une jeunesse chinoise à la fois désabusée et élégiaque, sexuelle et romantique, hétérosexuelle et homosexuelle comme il le déclarait si bien : « Je ne prends pas de photo avec un but précis ou en suivant un plan particulier – je saisis tout ce que je peux attraper. Je ne me demande jamais si une scène est sexy ou pas quand je prends une photo. J’aime tirer le portrait de chaque organe d’une manière fraîche, vivante et émotionnelle. Je ne prévois rien avant de shooter. L’inspiration me vient quand je regarde mon modèle à travers le viseur. Je shoote, tout simplement. Même si la plupart du temps, les modèles suivent mes instructions au lieu d’agir par eux-mêmes. »

NDR : certains de ces livres sont encore disponibles sur le site de Taschen, d’autres sont épuisés mais on les trouve encore dans certaines bonnes librairies ou de seconde main sur eBay ou Amazon.

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