Dans le radar i-D : Peter Do, culture digitale et mode IRL

Lauréats du LVMH Prize et nominés aux prochains CFDA Awards, Peter Do et son équipe défendent une culture de mode bienveillante et équitable, inspirée de leur rencontre sur Internet.

par Claire Beghin
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04 Août 2020, 9:00am

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Courtesy of LVMH Prize

Quand on parle d’inspirations à Peter Do, il évoque tout sauf le vêtement. Il le répète inlassablement : l’ADN de la marque, c’est la culture de travail que ses onze collaborateurs et lui nourrissent en interne. Une culture du collectif, de la bienveillance et de l’écoute. Et si c’est bien son nom qu’on lit sur les étiquettes des robes asymétriques, des vestes de costume et des pièces en cuir affutées qui composent leurs collections, l’aventure est, elle, on ne peut plus collective. « La marque est née des nombreuses conversations que mes amis et moi avons pu avoir à propos de nos expériences dans l’industrie, où ce qu’il se passe en coulisses est pris pour acquis. » dit-il. « Nous nous posons beaucoup de questions que la façon dont la culture interne des entreprises de mode peut changer, en mieux. »

L’éthique et le partage comme forces de travail

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Courtesy of Peter Do

Le problème ne date pas d’hier : l’industrie de la mode, où création, image, égo et business marchent main dans la main, n’est pas connue pour sa bienveillance. Mais Peter Do, 29 ans, et son équipe, comptent bien mettre un terme à une culture excluante qu’ils jugent non seulement toxique, mais résolument dépassée. « Les derniers mois ont mis en lumière les nombreux problèmes du milieu. Ce n’est pas la pandémie qui les a créé, ils existent depuis longtemps. Elle nous a simplement forcé à les confronter. » Il évoque notamment la façon dont l’industrie traite les personnes de couleur et la communauté LGBTQI+. « Je pense que beaucoup de gens sont en train de réaliser qu’ils ont plus de pouvoir que ce qu’on a bien voulu leur faire croire. Ce qu’on cherche, ce n’est pas seulement la gentillesse, mais le respect mutuel. C’est très important. »

Cette saison, Peter Do faisait partie des huit finalistes du LVMH Prize. Mais il n’en est pas à son premier coup d’essai : il a remporté, en 2014, le premier prix LVMH pour les jeunes diplômés. Fraichement sorti du Fashion Institute of Technology de New York, il intègre alors dans la foulée le studio Céline, où il fait ses armes auprès des couturières et des patroneurs. « J’étais le plus jeune styliste de l’équipe. Je côtoyais des gens avec des dizaines d’années d’expérience, qui m’ont tout appris du tailoring et de la façon dont on manipule le tissu. » De retour à New York, il est embauché comme designer senior chez Derek Lam. « Une expérience à 360 degrés, qui m’a permis d’approfondir la partie business. J’ai beaucoup appris sur mon propre style de management en dirigeant une équipe. »

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Courtesy of Peter Do

En 2017, il propose à un petit groupe d’amis de monter leur propre marque. Tous viennent de milieux différents et se sont rencontrés sur Internet, via Tumblr ou Instagram. « Sur Internet, c’est très simple de rencontrer des gens qui partagent vos valeurs. An, Jessica, Vincent, Lydia et moi, les cinq fondateurs de la marque, sommes tous très différents les uns des autres. Mais on se rejoint dans la volonté de travailler dans un environnement respectueux et équitable. C’est comme ça que naissent les meilleures idées et les meilleurs résultats. » Aujourd’hui encore, c’est le digital qui fait vivre Peter Do. « C’est notre principal canal de communication avec nos clients. Notre Instagram est devenu le coeur d’un véritable réseau, pas seulement pour la marque mais aussi pour chacun des membres de la team. Les gens qui nous suivent suivent aussi nos comptes personnels, ils comprennent cette notion d’effort collectif. »

La force de la débrouille

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Courtesy of Peter Do

Un collectif où chacun met la main à la pâte, y compris dans les situations les plus bancales. Lorsque l’équipe s’est déplacé à Paris l’an dernier pour vendre sa première collection, une centaine de pièces en main, leur mannequin n’a pas pu les rejoindre. C’est donc Jessica Wu, en charge de l’e-commerce et du département presse, qui a du enfiler les pièces pour les montrer aux clients. « Elle mesure 1,65 m, la plupart des modèles ne lui allaient même pas. » s’amuse Peter Do. À l’époque, la canicule écrase Paris, et les rendez-vous clients se font rares dans l’appartement non climatisé où l’équipe a installé son showroom, prêté par un ami d’ami. « Les premiers jours ont été très longs, on avait tendance à fermer tôt et à partir déjeuner. » Un jour où ils s’apprêtent à quitter les lieux, quelqu’un les prévient, depuis le bas de l’escalier, que deux femmes qui ont « l’air de travailler dans la mode » viennent de monter dans l’ascenseur. « Il se trouve que c’était des acheteuses de Dover Street Market. Après ça, on a commencé à recevoir des DMs et des e-mails de gens qui voulaient venir au showroom. » Ils terminent la semaine avec des commandes de Dover Street Ginza, de Net-à-Porter et d’Ssense en poche. « Ça nous a donné beaucoup de confiance pour aller de l’avant. »

De confiance, Peter Do n’en manque pas. Une fois les bases posées d’une entreprise fondée sur l’éthique de travail de ses membres, le design coule de source, comme une logique. Sur son site, la marque se définit comme « un uniforme pour la femme moderne, basé sur le tailoring, la construction et les tissus de qualité. » Ni plus, ni moins, mais avec toujours le souci de faire vivre les vêtements IRL. « Je déteste dessiner. C’est trop dépassé, trop enfermé dans la 2D. Les collections naissent de l’image d’une femme et des vêtements qu’elle porte, qui prend forme dans ma tête. On fait des essayages presque toutes les semaines, on discute de ce qui va, de ce qui ne va pas, c’est très naturel. » Une méthode qu’il a intégrée en regardant Phoebe Philo travailler. « Elle était présente à chaque essayage et testait les pièces elle-même. Elle créait avec une femme en tête. Jamais un concept ou un thème. »

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La dotation de 300 000 euros que se sont partagé les huit lauréats du LVMH Prize donnera sans doute un coup de pouce nécessaire à la marque pour se relever de la crise du Covid-19, qui touche particulièrement les jeunes créateurs. Mais quand on évoque le sujet, Peter Do parle avant tout du bonheur qu’il a ressenti en retrouvant sa team après le confinement. « Les réunions sur Zoom ont été très difficiles pour moi, j’avais la sensation que les conversations tournaient en rond. C’est quand on a pu se réunir à nouveau que tout a repris sa place. À la seconde où on s’est retrouvé, on a regagné notre vitalité et une nouvelle énergie. » Cette année, Peter Do fait partie des cinq nominés au prix de Créateur Américain Émergent des « Oscars de la mode », les CFDA Awards, aux côtés de Christopher John Rogers, de Kenneth Nicholson, de Reese Cooper et de Staud. Parions que vitalité, énergie et bienveillance les mèneront loin.

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