Courtesy of Jennifer Fisher Kitchen

La mode derrière les fourneaux

En temps de confinement, alors que les bureaux sont fermés, les cuisines chauffent chez les acteurs du milieu de la mode. Une continuation de leur regard artistique, appliqué au culinaire?

par Alice Pfeiffer
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11 Mai 2020, 1:36pm

Courtesy of Jennifer Fisher Kitchen

Dans une grande cuisine à la décoration baroque, Olivier Rousteing, vêtu d’une blouse drapée, s’apprête à briser un oeuf dans une poêle frétillante dans laquelle viendront s’ajouter des courgettes. « Ce que j’adore (avec cette période) est que j’apprends à cuisiner. C’est assez dur mais je fais de mon mieux. » dit-il à la caméra.

Il fait partie d’une vague d’acteurs de la mode qui s’adonne depuis les débuts du confinement au plaisir simples des fourneaux, et qui retransmet son activité des plus photogéniques en ligne. Serait-ce une façon de renouer avec sa communauté autour de rites fédérateurs, qui encouragent non plus une consommation mercantile mais essentielle et charnelle ?

Voilà que dans un milieu duquel on attend plus un régime de cafés et cigarettes, Alexa Chung enfourne un poisson en papillotes, Bella Hadid présente fièrement des cupcakes faits maison, et Philip Lim dévoile sa recette de soupe aux haricots noirs. La créatrice de bijoux new-yorkaise Jennifer Fisher a même lancé sa propre page Instagram dédiée, Jennifer Fisher Kitchen, où elle vente ses tacos, son poulet tikka, et même un gâteau d’anniversaire à la noix de coco « spécial quarantaine » orné d’un de ses colliers. Elle étoffe ainsi son personnage de créatrice d’une double casquette de chef, qu’elle lie à un amour du foyer, comme elle le dit sur sa plateforme « J’adore cuisiner, ce que vous savez déjà de moi, je cuisine perpétuellement pour ma famille. »

Elle fait partie de ce que le Vogue US nomme les « fashion food influencers », les figures de la mode qui font autant parler d’elles pour leurs créations stylistiques que gustatives. Le maquilleur Dick Page met en scène quotidiennement des plats dignes d’un restaurant gastronomique, dans une simplicité majestueuse dans la continuation de sa vision épurée : du cabillaud aux pommes de terre, des biscuits au gingembres, un curry aux bananes plantains – dont il partage régulièrement les recettes. Les réactions sont « curieuses et proactives, marquées par une volonté de partage. Les gens veulent savoir comment faire, et apprécient le confort et le plaisir de cuisiner pour eux-mêmes » dit-il. Pour lui, cette tendance grandissante reflète le changement de vie radicale et l’adaptation qu’a du traverser la communauté mode lors du confinement : « une grande partie des gens avec qui je travaille voyage constamment, travaille à des heures étranges, et cela peut être assez dur de se sentir assez ancré et d’être assez chez soi pour prendre le temps de cuisiner. Maintenant que nous sommes tous chez nous, cuisiner est soudain devenu une nécessité, ce qui ne veut pas dire que ça ne peut pas être une source de joie également ! » ajoute-t-il.

Effectivement, face à un rythme et une stagnation raririssime dans le milieu de la mode, les créateurs trouvent le temps de se reconnecter à une activité souvent mise sur le côté, et exprime une nouvelle forme de partage. Sur Instagram, Laura Kim, la directrice artistique de Oscar de La Renta crée des omelettes et des crêpes aux formes enfantines ; le créateur Francisco Costa confectionne un gâteau élaboré pour la fête d’anniversaire virtuelle de l’influence Vanessa Hong ; Cecilia Bonström, à la tête de Zadig&Voltaire, cuisine depuis sa maison en Normandie.

Cette activité est aussi une façon de repenser l’hyperactivité des existences en milieux urbains, souvent bien loin des foyers, vers de nouvelles valeurs. C’est le cas de Christa Bösch et Cosima Gadient, le duo créatif derrière le label pointu Ottolinger, qui s’est plongée dans la nourriture comme forme de réflexion plus générale sur leurs vies : « Nos journées sont actuellement divisées entre la lecture, la recherche et la cuisine. De manière générale, notre vie à Berlin a beaucoup changé. Nous vivons toutes les deux dans des quartiers remplis de bars, de cafés et de restaurants. C’est le printemps actuellement, une période de l’année que l’on passerait habituellement davantage en terrasse qu’à la maison. Mais la réalité veut que nous nous retrouvions tous chez nous…ce qui nous pousse à perfectionner notre cuisine, et nous donne envie de répéter cela pour nos amis. » Elles se disent très inspirées par la « Unified Theory of Deliciousness » du chef David Chang un plat ou un ingrédient, comme n’importe quel élément créatif, peut emmener à repenser un système dans sa globalité.

Pour elles, la cuisine s’imbrique à leur vision artistique, comme une continuation de leur regard via un autre medium: elles recréent leurs sacs à main sous la forme de plats, comme notamment le gratin à la patate douce inspirée d’une recette par le chef israélien Yotam Ottolenghi.

Elles ne sont pas les seules à utiliser la nourriture comme enrichissement d’un regard habituellement consacré au vêtement. Sur sa page Instagram, Simon Porte Jacquemus poste régulièrement des images de fruits et légumes sous forme de natures mortes, qui suivent sa représentation d’une France champêtre aux accents traditionnels revisités. La styliste Lotta Volkova, elle, partage des photos de plats simples par Olaf Breuning, qui ressemblent à des portraits, façon Giacometti des temps modernes: dans son travail comme dans ces clichés, on peut lire une forme de poésie de la vie quotidienne.

Des personnalités hors du milieu de la mode mettent aussi la main à la pâte. Kylie Jenner cuisine le plat typique de la tradition ashkénaze, la soupe aux boulettes de matzah; Selena Gomez vient d’annoncer qu’elle lançait sa propre émission de cuisine spécial quarantaine sur HBO; Natalie Portman célèbre la fête juive de Pourim en dévoilant des biscuits traditionnels dits ‘Hamantaschen’, fait ses propres glaces et se plonge dans la lecture de « The Gastronomical Me » de M.F.K. Fisher.

Pour Alice Litscher, professeure de communication à l’Institut Français de la mode, cette tendance est au croisement de plusieurs courants : « C’est une des seules libertés consenties par le confinement ; c’est aussi une manière de s’humaniser aux yeux du public : il y a effectivement peut de débat sur la légitimité de se faire à manger. La nourriture est dotée d'un aspect universel, et qui permet de façon accessible de partager ses spécificités culturelles. »

Autrefois confinée à des valeurs de femmes au foyer, comme le décrit la sociologue Anna Gough Yates dans ses écrits, cette vague de cuisine a libéré une expression réappropriée par tous les genres et les générations ; elle se place comme médiateur entre ces personnalités souvent intouchables et le restant de l’humanité, en sublimant un besoin essentiel, et fondamental à la société.

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