Virgil Abloh & Nigo. Photography Nick Haymes

En exclusivité : Virgil Abloh et Nigo parlent du processus créatif derrière LV2

Pour sa première collaboration depuis son arrivée chez Louis Vuitton, Virgil fait appel au pionnier japonais du streetwear Nigo pour créer une collection qui va en surprendre plus d’un.

par Mahoro Seward
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29 Juin 2020, 5:01pm

Virgil Abloh & Nigo. Photography Nick Haymes

Au mois de décembre l’année dernière, Nigo avait été annoncé comme la première collaboration officielle que Virgil Abloh ferait chez Louis Vuitton. Le duo tombait sous le sens : chacun à leur manière, ils se sont établis comme deux des voix les plus singulières du menswear contemporain, en proposant leurs visions iconoclastes tout en respectant les codes et l’histoire du genre.

Même si tous deux sont parfois catégorisés seulement comme des designers de streetwear, cette dénomination peut paraître réductrice lorsque l’on prend en compte la précision et le savoir-faire qu’ils mettent à l’honneur. Précision et savoir-faire sont au coeur du travail de Nigo qui a définit une époque, que ce soit avec A Bathing Ape à la fin des années 1990 et dans les années 2000 ou sa marque actuelle Human Made, et c’est également le fil rouge des quatre premières saisons de Virgil Abloh à la direction artistique de Louis Vuitton Homme.

Pour LV 2, le titre qu’ils ont choisi pour leur collaboration a originellement été proposé par Nigo et prend ses racines dans le concept suivant : « Louis Vuitton interprété par l’esprit de deux personnes », ils ont délibérément pris à rebours les attentes autour du streetwear. Comme pour la ligne principale de Virgil chez Louis Vuitton, il s’agit d’une interprétation résolument moderne du tailoring, avec la confection au centre de la collection de prêt-à-porter, et une attention tout particulière portée au denim pour cette première collab.

Ce qu’ils n’ont pas fait, c’est dévier des codes graphiques de la maison au sein de laquelle ils créent. En imprimé, brodé ou découpé, le monogramme iconique de Louis Vuitton ou son motif damier sont réinterprétés dans une esprit subtil et joyeux sur une collection composée de derbies et mocassins, de modèles de sacs que l’on reconnaitra, de denim et même un costume en laine.

Lisez ci-dessous l’interview exclusive pour i-D où Virgil et Nigo discutent de l’esprit et du processus qui ont animé cette rencontre entre deux visionnaires de la mode masculine.

LV² Lookbook

Avant que l’on aborde votre collaboration, Virgil, parlons de l’influence que Nigo a eu sur vous. Depuis quand connaissez-vous son travail ?

Virgil Abloh : Man, ça doit remonter à quinze ans. C’est la première fois où j’ai été bouleversé par A Bathing Ape. La marque de Nigo était la parfaite représentation d’une forme de luxe qui était pertinente culturellement. Les boutiques étaient dessinées par Wonderwall. Il passait du temps au Royaume-Uni avec James Lavelle, qui sortait des disques. Et puis sa direction artistique, le fait qu’il travaillait avec des graffiti artistes que je connaissais. Tout se passait d’une manière annonciatrice de ce qu’est devenu le luxe aujourd’hui : les collaborations, des espaces polis et raffinés, une attention au détail. Tout ce qu’il produisait était fait au Japon, mais aussi bien fabriqué qu’en France ou en Italie. Je crois que ça m’a réellement marqué, que cela a mis en place ma vision du design, et cela se ressent bien sur dans mon style aujourd’hui.

La collaboration a toujours fait partie de votre vocabulaire créatif, mais celle-ci est la première depuis votre arrivée chez Louis Vuitton. Que vouliez-vous apporter à la culture de collaboration de la maison ?

Virgil : Pour moi, l’ambition était vraiment liée à l’époque. Je me situe entre deux générations importantes : une jeune génération qui n’a peut-être pas eu d’expérience avec la boutique de Nigo et l’autre génération qui connait A Bathing Ape depuis que la marque était dirigée par lui. En étant chez Louis Vuitton, c’était important pour moi de boucler la boucle, de voir un projet avec Nigo dans l’une des plus grandes maisons de mode parisienne, et de le rendre possible avec ma propre interprétation.

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Nigo, pourquoi avez-vous eu envie de collaborer avec Virgil sur LV 2 ?

Nigo : Louis Vuitton est une marque que j’ai toujours aimé et admiré, c’est ce que j’attends d’une marque. J’avais déjà eu l’occasion de travailler avec Louis Vuitton auparavant, mais à l’époque je n’avais que dessiné des lunettes de soleil. Virgil m’a dit qu’il voulait que je fasse ce que je voulais, et comme j’ai toujours aimé LV, c’est tout ce que j’avais besoin d’entendre. Virgil est un vieil ami, il me connait très bien, tout comme Michael Burke, le PDG de la marque, qui est un vieil ami aussi. Travailler avec deux personnes qui me comprennent était essentiel.

Comment vos deux processus créatifs se sont complétés ?

Virgil : Je pense qu’entre Nigo et moi, il y a une sorte de confiance mutuelle et silencieuse, une réponse émotionnelle forte à la trajectoire. Il est aussi important de préciser que la collection émerge de l’espèce de fascination qu’a Nigo pour le style dandy britannique : les mods, Savile Row. Il porte encore aujourd’hui des costumes qu’il fait faire sur mesure à Savile Row.

On voulait tous les deux faire une collection qui ne se limiterait pas à ce que je dois appeler streetwear, à défaut de trouver un meilleur mot. C’était le point de départ de ce que nous avons commencé dans les années 2000 et 2010, mais nous avons évolué depuis, et nous voulions voir évoluer ce que le streetwear pourrait être mentalement.

Nigo : Travailler avec Virgil était une expérience très agréable, j’ai beaucoup appris. Depuis le mois de juin l’année dernière, nous avions des rendez-vous tous les mois à Paris et nous avons aussi beaucoup parlé sur Skype et par textos tout au long du processus.

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Vous avez parlé de l’époque des mods. Qu’est ce qui vous intéresse tant dans cet épisode particulier de la mode londonienne ? Pourquoi trouvez-vous cela pertinent aujourd’hui ?

Nigo : C’était la première culture jeune fondée sur un intérêt pour des détails concrets dans l’habillement : une certaine coupe de pantalon etc, pour moi, l’origine de la mode se trouve là.

Virgil : Je pense que pour des designers comme Nigo et moi, la signifiant culturel est tout aussi important que l’expression de mode. Le style se manifeste comme la résultante d’une communauté culturelle, et cette communauté culturelle est presque plus importante que les vêtements qui en résultent. On peut dire la même chose du hip hop, du graffiti, de la culture rave, du skate ou du mouvement punk.

En tant que designers, on rencontre différentes époques qui forment nos goûts, et le style mods devait encore refaire surface. D’une certaine manière, cela fait partie des recherches que je fais pour mes défilés à venir. Je me demande comment le menswear peut revenir vers cette silhouette tailoring, sharp, tout en ayant une signification culturelle ? Ce n’est pas qu’une manière de dire « Hey, allez on va faire du tailoring, on va faire des costumes » sans raison spécifique. Il est plutôt question de revenir vers cette époque en terme de musique, de lifestyle, de conscience culturelle, et commencer à dessiner à partir de ça.

Votre intérêt prononcé pour la confection et les coupes complexes se remarque indéniablement dans la collection, mais on attendait pas forcément une emphase sur le tailoring pour une collaboration entre Virgil Abloh et Nigo. Qu’est ce qui a inspiré cette direction ?

Nigo : Le style mods nous a beaucoup inspiré, la fin des années 1980 aussi.

Virgil : Ce qui nous aussi inspiré, c’est le fait que Louis Vuitton est l’un des rares endroits où on peut faire un costume non conventionnel. Nous ne sommes pas dans un atelier de confection italienne, il s’agit toujours de mon studio. On voulait profiter de l’expertise de la maison, et ce jusqu’aux accessoires. Cela vaut la peine de remarquer les chaussures, les coupes aussi et les tissus sur mesure que l’on a utilisé. On voulait faire de notre mieux, et selon cette perspective, faire des hoodies et des t-shirts, ce n’aurait pas été profiter au mieux de la maison au sein de laquelle nous créons.

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L’une des manières dont la maison au sein de laquelle vous créez est très présente est l’utilisation fréquente du monogramme et du motif damier. Comment avez-vous envisagé de travailler avec des codes si identifiables pour cette maison ?

Nigo : Il n’y avait pas grand chose à faire puisque les motifs de Louis Vuitton sont si complets, mais notre approche était de changer légèrement le design de la typographie, ainsi que sa taille, et de combiner cela avec le monogramme.

Virgil : Exactement, et j’aime beaucoup l’idée de reprendre un classique. Une dimension de l’ADN de ma sensibilité au design est de prendre quelque chose que tout le monde connait et lui donner une nouvelle dimension, et je pense que c’est ce que le streetwear peut apprendre à la mode disons plus traditionnelle.

Aussi, ce que beaucoup de personnes ne savent pas, c’est que le motif damier précède le monogramme dans l’histoire de la maison. C’était le motif qui permettait d’identifier Louis Vuitton auparavant. On voulait le présenter d’une nouvelle manière, et instaurer un nouveau degré de compréhension pour les clients.

Il y a aussi un esprit très joyeux dans la manière dont vous l’avez interprété. Sur certains sacs ou pièces en denim, le monogramme semble couler sur le motif damier par exemple. Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre cette énergie et les références plus sobres au savoir-faire de la maison ?

Virgil : Pour nous deux, il était question de prendre le tailoring comme boussole pour la collection, tout en prenant en compte des thèmes plus iconiques, ainsi que des détails des collections passées de Nigo, le travail pour lequel on le connait. Ce monogramme qui coule était une référence à une marque qui s’appelle Ice Cream que Nigo et Pharrell avait fondé à l’époque de Bape, c’était l’un des détails signatures. On voulait ajouter cette dimension par des détails subtils, pour que la collection parle à la fois de son histoire et de son contexte actuel.

Nigo : Il s’agit de fondre et de mélanger deux choses ensemble. Je pense que cela représente parfaitement l’esprit de la collection. C’est une balance délicate, qu’on a réussi à trouver précisément en travaillant avec Virgil.

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Y a-t-il une histoire similaire avec les pièces en denim de la collection ? Si l’on parle du streetwear japonais, le denim en est une composante essentielle.

Virgil : Oui, absolument. Nigo a une collection de vintage incroyable, et cela a toujours influencé son design. Je pense que les Japonais ont préservé beaucoup des traditions américaines du denim, et je voulais incorporer cette dimension à la collection.

Nigo : Une veste en jean sera toujours une pièce essentielle dans une garde robe. Normalement, c’est un vêtement assez banal, mais nous avons utilisé des motifs sur toute la veste et en combinant le monogramme et le motif damier, elle est devenue une pièce forte de la collection.

Où positionneriez-vous LV 2 au sein de votre travail avec la collection principale de Louis Vuitton ?

Virgil : Par rapport à la collection principale, LV 2 va aussi loin que je souhaite aller lorsqu’il est question d’étendre les codes streetwear du début des années 2000. L’âge d’or en quelque sorte. En ce qui concerne ma pratique plus générale chez Louis Vuitton, il est plutôt question de consolider la culture noire au sein d’un contexte historique, c’est donc plus global. Je sais bien que je ne suis pas fan d’appliquer l’étiquette streetwear par défaut sur les designers noirs. Je trouve ça extrêmement limitant, et je l’ai dit de nombreuses fois. Voilà pourquoi ma première saison avait ce message, et pourquoi toutes les saisons auront ce message. Il s’agit de dire : comment faire le pont entre les designers noirs et les autres dans l’histoire de la mode ?

Mais LV 2 est un safe space pour comprendre le concept derrière le streetwear, en travaillant avec la personne que je considère être le parrain de cette mode là. Nigo est important pour nous de la manière dont les grands Yves Saint Laurent ou Karl Lagerfeld le sont pour le design européen.

Je suis très honoré de pouvoir créer au sein de Louis Vuitton et je veux ajouter ces pierres à l’édifice de la manière la plus respectueuse, la plus claire. Je pense que c’est le rôle de LV 2 au sein de l’histoire de la mode, avec tout le respect que l’on doit au savoir-faire de Louis Vuitton. C’est la meilleure manière de nous représenter puisque nous créons tous les deux encore aujourd’hui.

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LV² est disponible ici.

Crédits


All imagery courtesy of Louis Vuitton

Cet article a été initialement publié par i-D UK.

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