Des nouvelles des artistes français en confinement

Louise Chen, Johanna Tordjman, Laurent Segretier et autres nous parlent de l’impact du confinement sur leur activité, et des meilleures façons de soutenir les artistes en ce moment.

par Claire Beghin
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04 Mai 2020, 9:05am

Si on en croit les annonces du gouvernement, la France devrait pouvoir entamer, à tâtons, son déconfinement, à partir du 11 mai. Pour ce qui est de la réouverture des musées, des galeries, des salles de concerts et des clubs, il faudra encore attendre. Quelles que soient les conditions dans lesquelles on vit ce temps de pause imposé, les contours du « monde d’après » sont encore flous. Y compris pour les artistes, qui ont vu leur activité freinée, voire compromise, par la crise du Covid-19.

Il est bien sûr question de revenus et de visibilité, mais aussi de créativité, un mécanisme qui se nourrit du quotidien, avec tout ce qu’il porte de découvertes, de rencontres, d’échanges et de déplacements. Ecouter les artistes en ce moment, c’est prendre le pouls d’une société qui n’a pas encore le recul nécessaire à analyser ce qu’elle est en train de vivre, et ce par l’un de ses biais les plus instinctifs : la création. i-D France a donc pris des nouvelles de neuf d’entre eux, pour tenter de comprendre ce qu’ils traversent en ce moment, savoir comment on peut les soutenir et, au passage, recueillir quelques conseils pour s’occuper pendant la fin du confinement.

Laurent Segretier, photographe

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Courtesy of Laurent Segretier

Comment le confinement a-t-il transformé ton activité, et comment peut-on soutenir les artistes comme toi en ce moment ?

Avant cette crise, je voyageais tout le temps. Je viens de Guadeloupe, j’ai vécu à Hong Kong, je passe rarement plus d’une semaine au même endroit. C’est de là que viennent les symboles récurrents dans mon travail : la végétation tropicale, les animaux domestiques, la classe moyenne, les voitures… J’aime mettre en valeur les échanges entre les gens et leur environnement. Je pense que le soutien doit aussi s’opérer entre les artistes. On a tous une activité en ligne, et les outils pour que ces activités se croisent. Nous devons engager des conversations entre nous, créer des ponts entre les lieux et les disciplines.

La situation actuelle a-t-elle changé ta façon de voir la vie et ton métier ?

Je collabore beaucoup avec d’autres artistes. Ça ne s’est pas arrêté, mais j’ai la sensation d’avoir moins besoin de communiquer avec des mots, et plus avec des images. Un musicien m’envoie un son, je l’illustre instinctivement avec ce que j’ai autour de moi, plutôt que d’engager une longue conversation. Ça crée un fil rouge entre les pratiques.

Un conseil pour s’occuper pendant la fin du confinement ?

Apprenez à danser, à cuisiner les haricots rouges, un outil informatique, n’importe quoi ! Tout est accessible et gratuit, c’est une opportunité incroyable.

Louise Chen, DJ

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Courtesy of Louise Chen

Parle-nous de l’impact du confinement sur ton activité.

Les promoteurs et les DJ ont été les premiers à être mis en touche, avec l’annulation des festivals internationaux et des tournées. On va donc se concentrer sur nos scènes locales les prochains mois, j’espère que cela va engendrer un développement des petits clubs en France. Le Covid-19 met en lumière la crise dans laquelle l’industrie musicale est depuis longtemps. Les musiciens sont esclaves de leurs tournées. Grâce à l’alliance entre Spotify et les majors telles qu’Universal, Sony et Warner, ils ne touchent quasiment plus de droits d’auteur. Le streaming ôte à la musique son contexte artistique. Je sais que je me bats contre des moulins à vent en disant qu’il faut boycotter Spotify en masse, mais j’espère qu’il va y avoir un basculement. Les lois qui définissent les « plateformes de streaming » doivent être reconsidérées, afin que les musiciens puissent vivre de leur art.

Comment peut-on soutenir les musiciens en ce moment ?

Il faut acheter leur musique, c’est aussi simple que ça ! Bandcamp est aujourd’hui la seule plateforme qui les aide. C’est ouvert à tous sans abonnement, il n’y a rien à télécharger, on stream gratuitement et si on aime, on donne ce qu’on peut. La vente est directe de l’artiste à l’auditeur. Depuis le début du confinement, Bandcamp a, à deux reprises, levé ses commissions sur les ventes pendant 24 heures. La première fois, les auditeurs ont dépensé 4,3 millions de dollars ! Ça montre qu’une alternative à Spotify est possible. Les musiciens se mobilisent en masse pour mettre en vente des exclusifs ou des inédits. Cette dynamique est très encourageante, il faudrait sur ça tienne sur la durée.

La situation actuelle a-t-elle changé ta façon de voir les choses, et l'approche que tu as de ton travail ?

Oui, je remets pas mal en question le modèle de tournée. J’adore ça, mais la fréquence et la boulimie à laquelle tout a lieu, entre Avril et Novembre, c’est un délire. D’autre part, j’ai commencé une série avec mes T-shirts de groupes sur Instagram, pour monter une espèce de forum sur la musique. Au fur à mesure que les gens se sont mis à nu, je suis devenue accro à ces échanges ! Je parle de disques, de films, de pop culture, avec des gens que je n’ai jamais rencontrés, on m’a même envoyé des livres ! Ce partage de contexte, d’histoires, de souvenirs et d’artefacts, c’est tout ce qui, petite, m’a fait tomber amoureuse de la musique.

Daquisiline Gomis, créateur de BÉNI Original et restaurateur

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Courtesy of Daquisiline Gomis

Comment le confinement a-t-il transformé ton activité ?

Je suis patron du restaurant Jah Jah by Le Tricycle, à Paris, qui a fermé comme tous les autres. Nous continuons à partager des recettes. J’ai aussi une marque, BÉNI Original. J’ai déplacé mon atelier à la maison, on continue de créer et de développer de nouvelles idées. On travaille à un autre rythme, cela me permet de me remettre les idées en place, de travailler plus consciemment et avec ce qui m’entoure. J’expérimente le recyclage, la customisation, la teinture végétale…

La situation actuelle a-t-elle changé ta façon de voir la vie et ton métier ? Fait naître de nouvelles idées pour l'après ?

Totalement. Nous étions déjà engagé dans une veine écoresponsable; cette situation nous conforte un peu plus dans l’idée qu’il faut changer de mode de vie, de production et de consommation, pour être en harmonie totale avec la nature et tous les êtres qui nous entourent. La planète est notre vaisseau à tous.

Un conseil pour s’occuper pendant la fin du confinement ?

Profitez de ce temps pour prendre des nouvelles de vos proches. Prenez le temps de méditer, de vous recentrer et de retrouver votre âme d’enfant, par la création. Il faut reprendre possession et conscience de son corps, manger des produits sains et pratiquer des exercices physiques chaque jour. Essayer de ne pas trop perdre son temps sur les réseaux sociaux, mais plutôt le dédier à la création et au développement de soi.

Dustina Muchuvitz, DJ et mannequin

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Courtesy of Dustina Muchuvitz

Comment le confinement a-t-il transformé ton activité ?

Le confinement a commencé moins d’une semaine après la Fashion Week. On est soudainement passé du rythme effréné des shows et des soirées à un calme plat. Forcément, au début, l’angoisse de l’insécurité financière, et surtout le manque de cet exutoire que représente la nuit pour moi, étaient très présents. Heureusement, le travail reprend petit à petit, adapté aux contraintes de la situation actuelle.

Comment peut-on soutenir les artistes comme toi en ce moment ?

Beaucoup de gens veulent du contenu, sans en rémunérer les créateurs. Plus que des opportunités et de l’exposition, les artistes ont besoin de pouvoir vivre de leur travail sans être exploités.

La situation actuelle a-t-elle changé ta façon de voir la vie et ton métier ? Fait naitre de nouvelles idées pour l’après ?

Je me rends compte que la stabilité des choses qui m’entourent et sur lesquelles je me repose est éphémère. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai du mal à me projeter. Mes envies et mes ambitions restent les mêmes, mais sera-t-il possible de les entretenir ? Je ne sais pas encore.

Un conseil pour s’occuper pendant la fin du confinement ?

Beaucoup d’animaux ont été abandonnés pendant ce confinement, il faut aller les adopter à la SPA. En plus, c’est un motif de déplacement valide.

Pablo Jomaron et Quentin Leroy de Red Lebanese, label et maison d’édition

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Courtesy of Red Lebanese

Parlez-nous de votre activité et de comment elle a été transformée par le confinement.

Pablo: Tout vas pour le mieux, nous ne pouvons pas nous plaindre. Le confinement a décalé la sortie du vinyle de Quentin, mais on travaille dur tous les jours, et parfois même la nuit.

Quentin : Beaucoup de plans d’aide ont été déployés grâce aux structures soutenant les artistes, artisans, musiciens… Le confinement ne fait que concentrer notre énergie dans le travail, on a plus de temps pour être focus et aboutir les choses en profondeur - notamment mon futur LP.

La situation actuelle a-t-elle changé ta façon de voir la vie ?

Pablo : Elle m’a donné envie de prendre plus de temps pour ma famille.

Quentin : Selon moi, cette situation est censée nous rendre plus lucides, plus humbles, plus engagés dans notre rapport à la nature, et aussi plus solidaires.

Un conseil pour s’occuper pendant la fin du confinement ?

Pablo : Ecoutez les podcasts radios d’Ines Di Falco.

Quentin : Ecoutez tous les shows Studio X8 de l’année sur Rinse France, que des exclus et des dingueries ! Ecoutez aussi la nouvelle mixtape de Blasé produite à Atlanta, de la trap pure et somptueuse. Pour ceux qui ne savent pas s’occuper autrement qu’avec un smartphone ou un écran, apprenez une activité manuelle. Faites des galipettes aussi, c’est très important !

Johanna Tordjman, peintre

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Courtesy of Johanna Tordjman

Parle-nous de ton activité et de comment elle a été transformée par le confinement.

Mon médium est la globalisation digitale, qui propose une vision contemporaine de l’universel en peinture. Avant l’arrivée du Covid, je travaillais sur l’acte 3 de mon projet Pastèques et Paraboles, né d’un voyage 2.0 dans Google Street View. J’ai préféré l’interrompre pour peindre des choses qui faisaient plus sens avec ce que l’on était en train de vivre. J’ai demandé à ma communauté de m’envoyer des photos d’elle, chez elle, ça a servi de base de travail à une nouvelle série baptisée Would you be my quarantine ?. Nous avons décidé de vendre les oeuvres, partiellement digitales, et de reverser 50% des bénéfices à l’association Banlieues Santé, qui a mis en place des dispositifs d’information traduits en plusieurs langues, et qui livre des paniers-repas aux personnes vulnérables dans les quartiers populaires.

Comment peut-on soutenir les artistes comme toi en ce moment ?

C’est en participant à des actions comme celles-ci que l’on peut soutenir à la fois les artistes, qui peuvent poursuivre leurs activités, et les familles qui en ont le plus besoin. Ça me permet d'avoir un impact, à mon échelle.

La situation actuelle a-t-elle changé ta façon de voir la vie, et ton métier ?

Elle a affuté mon regard sur la société. J’étais déjà très consciente des disparités sociales, de par mon parcours, aujourd’hui je le suis encore plus. Les différences de traitement et de verbalisation d’un quartier à l’autre sont bien réelles, et me mettent hors de moi. Mon processus créatif interroge justement les frontières géographiques, mais aussi artistiques et mentales. J’essaye de désacraliser celles qui séparent les êtres invisibles de ceux qui ont la chance d’être représentés. La question de l’accessibilité de l’art se pose aussi. Les expositions majeures sont présentées dans les grandes villes et donc fermées à une partie de la population. Ça devient complètement obsolète. Mais le confinement a fait naitre des dizaines d’initiatives digitales et gratuites, comme l’ont fait bon nombre de musées. Je pense que ça va être un bouleversement positif pour la culture.

Un conseil pour s’occuper pendant la fin du confinement ?

Je trouve cool d’apprendre de nouvelles choses, si on peut. Je me suis mise au saxophone. Mes voisins aiment beaucoup moins l’idée… Sinon, changer la disposition de ses meubles donne un peu l’impression de changer d’appartement. En plus, on retrouve toutes les choses oubliées qui étaient tombées derrière le canapé.

NxxxxxS, DJ et compositeur

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Courtesy of NxxxxxS

Comment le confinement a-t-il transformé ton activité, et comment peut-on soutenir les artistes comme toi en ce moment ?

En tant que DJ, quelques-unes des dates que j’avais de prévu ont été annulées, ainsi que des séances d’enregistrement en studio avec d’autres artistes. J’ai aussi mon label, Synthetic, que je suis en train de lancer avec trois artistes différents. Tout ce qu’on avait prévu de faire ensemble a été décalé. Il est possible de soutenir les musiciens juste en streamant leur musique, en achetant leurs vinyles, leurs CDs, leurs cassettes et leur merch. C’est particulièrement décisif pour les artistes indépendants.

La situation actuelle a-t-elle changé ta façon de voir la vie et ton métier ? Comment envisages-tu l’après ?

Honnêtement, j’ai de la chance, ma vie n’a pas trop changé. Je suis chez moi et je fais du son, comme d’habitude. Le problème, c’est que d’être enfermé chez soi n’est pas bon pour l’inspiration. J’avais prévu de partir en Grèce, seul avec mon ordinateur et mes enceintes, pour pouvoir travailler mon prochain album, mais c’est maintenant impossible. La prochaine fois que je partirai en voyage, j’aurais peut-être plus conscience de la chance que j’ai de pouvoir aller où je veux. Quant à l’après, je l’envisage indépendamment, excitant et intéressant.

Un conseil pour s’occuper pendant la fin du confinement ?

Il faut apprécier le temps qui passe sans culpabiliser de ne rien faire. C’est comme une mi-temps au foot, ça va être cool de reprendre après.

Antoine Jourdan et Pierrick Sancé de WWWESH STUDIO, direction artistique

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Courtesy of Antoine Jourdan

Parlez-nous de votre activité et de comment elle a été transformée par le confinement.

Nous faisons principalement de la direction artistique pour des marques de vêtements, de sport, et pour des projets événementiels et culturels. Ces secteurs avaient déjà commencé à baisser leur cadence avant le confinement. Certains projets seront reconduits, d’autres sont malheureusement annulés. Nous avons immédiatement mis en place des outils pour pouvoir continuer à travailler avec notre équipe. Nous avons aussi pu trouver du temps pour développer des projets perso sur lesquels nous voulions réfléchir depuis longtemps. On a hâte que ça reprenne parce qu’on a réfléchi à plein de belles choses !

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Courtesy of Pierrick Sancé

La situation actuelle a-t-elle changé votre façon de voir la vie et votre métier ? Fait naitre de nouvelles idées pour l'après ?

Cette situation marque un point d’arrêt à un passé pas vraiment idéal. Cela nous permet à tous de nous remettre en question. Surtout, de repenser nos habitudes de consommation pour anticiper un retour à la vie normale, tout en évitant un retour à l’anormal. Nous travaillons actuellement sur des services adaptés à une industrie de la mode qui va devoir se renouveler totalement. Avant cette crise, nous étions souvent confrontés aux prises de décisions marketing ou économiques de clients qui ne se remettaient pas vraiment en question. Ils voulaient du jamais vu tout en se référant au passé, et étaient frileux d’expérimenter. Aujourd’hui, nous sommes en plein renouveau, il faut tout repenser.

Un conseil pour s’occuper pendant la fin du confinement ?

Dès le debut de la quarantaine, nous avons lancé un Confinement Program à travers lequel nous proposons à notre communauté des « Creative Challenge » sur différents sujets. Nous avons notamment collaboré avec différents médias et marques, comme Vice, Hypebeast, Golden Blocks, et le Red Star. À la fin du confinement, nous organiserons une exposition qui présentera l’ensemble des Challenge et nous éditerons un livre qui regroupera une sélection des meilleurs projets reçus. C’est un beau projet, nous avons un fort taux de participation et énormément de message de remerciements. Les gens s’occupent avec nous, et il y en a qui sont très chauds !

Djiby Kebe, photographe

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Courtesy of Djiby Kebe

Comment le confinement a-t-il transformé ton activité, et comment peut-on soutenir les artistes comme toi en ce moment ?

Mon laboratoire photo est fermé, je ne peux donc plus développer mon travail. Il n’y a personne dehors, je ne vois jamais mes amis, je n’ai donc plus grand-chose à photographier. À part les rues qui sont peu animées, mais ce n’est pas un sujet qui m’attire. Le meilleur moyen de soutenir les artistes actuellement serait d’acheter leurs oeuvres, leurs livres, leurs fanzines… C’est d’autant plus intéressant s’ils versent une partie des fonds à des associations. La situation actuelle est importante, cela doit davantage pousser les gens à penser aux personnes qui les entourent.

La situation actuelle a-t-elle changé ta façon de voir la vie et ton activité ?

Il est trop tôt pour le dire, cependant, je me pose énormément de questions. J’étudie à l’école Kourtrajmé fondée par Ladj Ly [Les Misérables], dans la section Art et Image elle-même fondée par JR. On continue les cours, j’en suis très reconnaissant. Je réfléchis sans relâche à comment améliorer mon travail, et surtout comment mettre en forme toutes ces idées qui s’accumulent. En vrai, le confinement a quelque chose de cool.

Un conseil pour s’occuper pendant la fin du confinement ?

Passer du temps avec sa famille. Être fatigué et passer sa journée dans sa chambre n’est plus une excuse !

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