Courtesy of @Ojoz

Gazo, le rap français a trouvé son sphinx

Connecté à la scène UK, le rappeur de Saint-Denis a réussi l'exploit de populariser la drill en France. Avec « KMT », il tente cette fois d'aller vers des morceaux plus orchestrés, ouverts et rappelant à quel point « l’humain est mauvais ».

par Maxime Delcourt
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20 Juillet 2022, 2:43pm

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D'aussi loin qu'il se souvienne, Gazo a toujours été fasciné par les pyramides. Il aime le mythe qu'elles représentent, les questions qu'elles posent, la grandeur qu'elles incarnent. Longtemps, il n'y voyait qu'une fascination enfantine pour ces constructions que l'on étudie en cours d'histoire. Avec le temps, le rappeur parisien y a toutefois vu un lien avec sa propre vie : « Aujourd’hui encore, on se demande comment elles sont arrivées là, comment les humains ont pu construire de telles bâtisses à cette époque, etc. Personnellement, j’ai l’impression d’être perçu de la même façon par moments : les gens se demandent comment j’ai fait pour percer, se questionnent sur mon succès, mes stratégies. » Gazo a alors une certitude : sa nouvelle mixtape s'appellera KMT (l’acronyme de « kemet »), du nom donné par les Égyptiens de l'Antiquité à leur pays, considéré alors comme une « terre noire ».

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Histoire d’aller au bout de son concept, le Parisien s’est rendu en Égypte, aux côtés de son équipe et du photographe Fifou, chargé d’immortaliser le séjour. Le voyage ne dure qu’une semaine, mais le rappeur en parle volontiers comme d’une « grande expérience », d’un « moment nécessaire » : il y voit là une chance de s’être confronté à des questions existentielles, d’avoir pu observer pendant de longues heures des bâtisses qui charrient mille histoires, et presque autant de théories sur leurs origines. « En revanche, je n’ai pas voulu y entrer, confesse-t-il, l’air rieur. Ce sont finalement d’immenses tombeaux, il y a plein d’histoires de malédiction, etc. Je ne suis pas curieux à ce point-là ». Ce lâcher-prise, régulier chez d’autres, n’est pas si courant chez Gazo, typiquement le genre d’artistes qui clament ne pas être forcément hyper à l’aise en interview, préférant la discrétion au déballage des sentiments. « Au quotidien, je suis quelqu’un de réservé avec les gens que je ne connais pas », confirme-t-il, persuadé d’être « trop vrai pour pouvoir faire semblant ».

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En fait, Gazo donne l’impression d’être un rappeur qui se contrôle énormément, en interview comme dans sa musique. KMT a beau être son deuxième projet, on n’en apprend pas forcément plus sur cet homme né en 1994 au sein d'une famille de cinq enfants dont il est le benjamin. L'un des plus agités également : son enfance, Ibrahima Diakité (son vrai nom) la passe ainsi en marge des circuits économiques légaux, entre familles d'accueil, squats et divers foyers pour adolescents. Toute cette énergie, toute cette frustration même, Gazo finit par la traduire en musique, sans pour autant s'épancher sur les détails d'une vie qu'il considère lui-même comme « spéciale ». « Si je me raconte si peu, ou de manière assez vague, c'est surtout parce que je n'ai pas envie de tout dire dans mes premiers albums. Je veux garder de la matière pour la suite, tourner autour du pot pour mieux creuser certaines histoires au sein de mes futurs projets. L'idée, c'est qu'à la fin de ma carrière, les gens puissent être certains de me connaître à 80% ».

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Tout serait donc méticuleusement pensé. Propulsé sur le devant de la scène grâce à une série de freestyles débutée à l'automne 2019 (Drill FR), ponctuée par un banger enregistré aux côtés de Freeze Corleone (« Drill FR4 »), Gazo a vu son public grandir ces deux dernières années. Il sait qu'il ne peut plus se contenter de rapper « pour ceux qui ne veulent que de la drill ». Il est persuadé de devoir s’ouvrir pour continuer à « tout flinguer », et a conscience de devoir s'essayer à des morceaux plus mélodiques, « ne serait-ce que pour satisfaire un public féminin qui me suit de plus en plus ». KMT a donc été pensé comme une mixtape où tout le monde peut s'y retrouver. Il y a des featurings prestigieux (Damso, Ninho, Tiakola), des réflexions sur l'amour (« FLEURS »), des notes de violon (« DIE »), des odes à la vie de rue (« HENNESSY »), des connexions toujours plus fortes avec la scène anglaise (via « M.A.L.A », en duo avec M Huncho, en attendant des concerts à Londres…) et des collaborations étonnantes. Notamment « GRA GRA BOOM », enregistré aux côtés de Skread, l'acolyte d'Orelsan : « Ce titre est né à un moment où on galérait à trouver un studio. Ablaye et Skread nous ont filé le leur et, à force de le voir travailler sur des productions, j'ai fini par lui demander s'il en avait une en stock pour moi. Ça a donné ce titre, qui symbolise bien la bienveillance de ces gens. Ils œuvrent dans l'ombre, mais ce qu'ils font est très important. »

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Malgré les shootings, les semaines dédiées à la promotion de ses disques ou les clips vus des dizaines de millions de fois, Gazo dit qu’une partie de lui aurait également aimé rester dans l’ombre. C’est là, dans l’obscurité, qu’il se dit le plus à l’aise, qu'il écrit ses textes (parfois en écoutant une même instru pendant plusieurs jours), tout en sachant que ce retrait du cirque médiatique lui est désormais impossible. C’est une star, un phénomène. Grâce à un premier album certifié disque de platine, il est l’incarnation d’une nouvelle ère pour le rap français - les morceaux de Fresh, récent vainqueur de Nouvelle école, puise ouvertement dans les mêmes codes que ceux popularisés par Gazo. On en revient alors aux pyramides et au bouleversement qu’elles ont engendré : « Dans l’histoire de l’humanité, il y a eu un avant et un après leur construction. Sans aucune prétention, je peux moi aussi affirmer qu’il y a un avant et après Drill FR dans l’histoire récente du rap français. Je vois ce que j’ai apporté, je reconnais les influences de certains rappeurs, et ça me fait plaisir. Je me dis que j’ai réussi à poser un style. » Traduction : à la manière des X-Men à la fin des années 1990, Gazo ne se contente pas d’amorcer avec KMT un retour aux pyramides, il « nique les clones ». Tout simplement.

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Photographe : Ojoz

Remerciements à Château Voltaire

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