le monde a-t-il besoin de festivals queer ?

Face à la disparition d'espaces LGBTQ et au manque de représentation dans les festivals traditionnels, la contre-attaque s'organise.

par Brian O'Flynn
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13 Juin 2019, 12:47pm

C’est le début du mois de juin, un mois sacré qui ouvre la période des festivités gays. Pendant 30 jours glorieux, le pride month – mois de la fierté - et la saison des festivals se chevauchent. Ce qui se traduit par un éventail infini de soirées en extérieur, plus pailletées les unes que les autres. Le rêve, non ? Pourtant, ces dernières années, ce véritable buffet culturel s’est largement homogénéisé jusqu'à perdre la diversité qui le définissait. Les débats continuent de faire rage autour de line-ups pauvres en personnalités queer et d'une pride de plus en plus faible en personnalités queer. À côté de ça, l’absence de tête d’affiche queer dans la plupart des festivals mainstream est rarement débattue et pourtant révélatrice. Les festivals queers ont parfois eux-même du mal à offrir une plateforme aux artistes queer, c'est la raison pour laquelle la présence d’Ariana Grande en tête de la gaypride de Manchester fait actuellement débat.

Des artistes majeurs ont beau s'élever pour dénoncer l’absence de femmes sur scène, le changement est lent. Lily Allen a récemment déploré l’omniprésence des hommes au festival londonien Wireless, et Halsey a fait remarquer que seulement 19 des 95 artistes programmés au Firely Festival étaient des femmes. Une étude BBC datant de 2017 a révélé que 80% des têtes d’affiche des festivals étaient des hommes, ce qui a poussé 45 festivals anglais à s’engager pour rétablir un équilibre de genre sur les line ups d’ici 2022. Mais jusqu’à maintenant le seul festival ayant atteint cet objectif est le Primavera; le dernier week-end de mai, le festival catalan a attiré un public très queer et féminin, une première dans son histoire.

Le mouvement ambitionnant de diversifier l’offre des festivals s'est montré très réformateur et concentré sur le transformation d'espaces préexistants : des combats qui portent déjà leurs fruits. Pourtant parallèlement à cette dynamique, le courant réformateur s'égare parfois, jusqu'à faire la promo de courants pas franchement avant-gardistes.

Soucieux de combattre cette tradition hétéropatriarcale encore fermement ancrée dans la culture des festivals, une poignée de jeunes entrepreneurs créent des festivals spécifiquement queers, visant spécifiquement une audience queer et féminine. À quoi bon mendier une représentation dans les espaces mainstream, alors qu’il est possible de s’émanciper et de fonder son propre espace ? En 2016, Glyn Fussel du collectif londonien Sink the Pink crée le Mighty Hoopla, un festival queer au Brockwell Park dans lequel se produiront de nombreux acteurs de la scène LGBT comme Chaka Khan, All Saints et bien d’autres.

Suivant cet exemple, Troye Sivan et Charli XCX ont fraîchement lancé le Go West Fest à Los Angeles, un festival queer rassemblant notamment Dorian Electra et Leland. A Dublin, 2019 sera l’année inaugurale de Years of Love Sensation, un nouveau festival musical « qui vise directement la communauté LGBT+ » et remplacera Yestival, pour célébrer l’égalité face au mariage en Irlande et dans le cadre duquel Lily Allen et Clean Bandit seront programmés. Des exemples de plus en plus nombreux essaiment en l’Europe, on pense par exemple au WHOLE festival de Berlin, au Milkshake d’Amsterdam et à Olly Alexander qui a lui aussi annoncé qu’il allait organiser son propre festival queer. C'est un fait : le séparatisme pratiqué par les festivals queer devient un véritable phénomène.


Cette tendance s’inscrit dans la volonté de transformer les scènes des festivals mais aussi dans celle d'améliorer les déséquilibres de pouvoir. Créer ses propres espaces queer, c'est rejoindre les demandes des activistes et affaiblir le monopole du mâle blanc hétérosexuel qui prédomine dans l'industrie musicale. « Quand on ne se sent pas assez bien représentés, on se lève et on construit les choses par nous mêmes. Historiquement, c’est ce qu'il s'est toujours passé », affirme Glyn Fussell ; cofondateur de Mighty Hoopla. Giovanni Turco, fondateur du WHOLE festival de Berlin s'interroge : « Pourquoi voudrions-nous investir du temps dans quelque chose qui ne nous reflète même pas partiellement ? En tant que personnes queer, nous sommes constamment obligés de nous faire une place par nous-mêmes. » Pour lui, créer un festival spécifiquement queer est une manière de résoudre rapidement le problème de l’invisibilité. « Nous voulions créer une plateforme artistique pour les femmes et les personnes queers. Ces catégories sont toujours tristement sous-représentées dans les line ups des festivals. »

Mais la question est plus ambiguë qu’elle n’y paraît. Les enjeux de parité appliqués aux festivals de musique ne sont que la partie visible l’iceberg et derrière eux, les questions de la gentrification et des espaces sûrs pour les personnes queer refont rapidement surface. Pourquoi la demande pour ces types d’espaces est-elle en hausse alors qu’on nous répète que la légalisation du mariage homosexuel en occident l'a faite baisser ?

« Je connais tellement d’artistes LGBT+ que j’adore et qui font des choses géniales en musique, en art visuel, en design, en photographie... que je voulais simplement organiser une grande fête en leur honneur »

Ces dernières années, de nombreux bars et clubs LGBT ont fermé leurs portes, en particulier à Londres et à Dublin. Beaucoup pensent que cette perte d'intérêt pour les espaces queers est liée à l’ « effet Grindr » (le fait que les hommes gays n’aient plus besoin de se retrouver dans des lieux physiques pour rencontrer un partenaire sexuel) et à l'assimilation croissante de l'homosexualité. Mais cette théorie a ses détracteurs. En 2018, Bryce J. Renninger publiait dans The Journal of Homosexuality un article intitulé : « Grindr a tué les bars gays, et autres tentatives de rejeter la faute sur les réseaux sociaux au lieu de s’intéresser à l’impact du développement urbain. » Le journaliste y rejetait l'idée selon laquelle Grindr serait responsable des effets de l’économie urbaine. Ceux qui connaissent bien la scène queer et le monde de la nuit ne pourront qu'abonder dans l'idée que le problème n'est pas dans la demande mais plutôt dans les tarifs immobiliers. Face à la gentrification et à la hausse des prix dans les grandes villes, de nombreux bars gays sont forcés de fermer boutique; leurs maigres profits ne leur permettant pas d'assumer les loyers exorbitants.

« Est-ce que la demande a changé, ou est-ce que les lieux sont revendus aux plus offrants pour réaliser de meilleurs profits ? » s'interroge Cormac Cashman, organisateur de Love Sensation à Dublin. D'après lui, le déclin des lieux spécifiquement queer en Irlande et ailleurs, n’est pas nécessairement synonyme d’une baisse de la demande. « Les bars gays et les clubs qui ont fermé à Dublin étaient des endroits toujours bondés de monde, mais ces espaces étaient simplement plus rentables pour construire des hôtels, ce qui n’a rien à voir avec la demande ».

Un constat partagé par Giovanni Turco du WHOLE festival : « Quand les clubs n'ont pas fermé, ils sont de plus en plus éloignés à cause de la gentrification des villes. Nous avons de moins en moins d’espace, ce qui explique pourquoi nous devons unir nos forces pour trouver de nouveaux moyens de nous rassembler et de construire notre communauté. »

Une perte de lieux qui explique le séparatisme prôné par des festivals queers de plus en plus nombreux : ils ne répondent pas seulement au déficit de représentation de la scène musicale, mais aussi au déclin des clubs queers. Les festivals queers émergents sont une nouvelle version des espaces dédiés aux personnes queers, une version mobile et fluide. Historiquement, le bar gay a été le cœur de la culture gay, mais à Paris, New York, Londres et Dublin, de nombreuses soirées gays comme Doctor Love ou Push The Button ont fini par remplacer les bars physiques. Des soirées itinérantes en mouvement constant, pour mieux contourner les loyers exorbitants des métropoles. Les festivals queers s'imposent comme une autre forme de lieu éphémère, capable de s'installer dans n’importe quel endroit une fois leur image de marque établie. À ce titre, Mighty Hoopla et Go West Fest font désormais partie des évènements très attendus par le monde queer.

Mais la culture queer est influencée par d'autres mouvements. Face au capitalisme qui utilise l’étiquette queer pour attirer les recettes et se donner bonne conscience, la communauté se réapproprie des plateformes pour favoriser l’expression queer. Du fait des récents débats autour des têtes d’affiche de la gay pride, la création d’espace dédiées aux artistes queers devient un véritable enjeu. « Je connais tellement d’artistes LGBT+ que j’adore et qui font des choses géniales en musique, en art visuel, en design, en photographie... que je voulais simplement organiser une grande fête en leur honneur », précise Troy Sivan en revenant sur les sources d'inspiration du festival Go West Fest.

La croissance des festivals queer peut se comprendre grâce à un changement de typologie des espaces. Les minorités LGBT étant davantage intégrés, cette demande peut maintenant trouver de nouveaux moyens d’expressions. « Je pense que la demande a toujours été présente, il y a simplement plus de visibilité pour ces personnes. Pendant longtemps nous avons été occultés, nous avons donc décidé de nous créer une place nous même », résume Jamie Tagg de chez Mighty Hoopla.

Et Troy Sivan de conclure: « J’espère que c’est la première édition d’une longue série de Go West Fest. J’adore l'idée de voir émerger plein de petites niches. Tout le monde a le droit de se sentir représenté et de vivre un moment de liberté avec ses amis. »

Le festival Go West Fest se déroule au Wiltern, à Los Angeles, le 6 juin. Mighty Hoopla à Brockwell Park, Londres, le 9 Juin. Whole festival à Ferropolis, Berlin, le 14 juin. Et Love Sensation a Kilmainham, Dublin, le 17 Août.

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