« les misérables » : le cercle infernal des banlieues françaises

En compétition officielle au festival de Cannes, le premier long-métrage de Ladj Ly regarde, 25 après « La Haine », une banlieue française qui n'a pas changé.

par Marion Raynaud Lacroix
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17 Mai 2019, 11:13am

Tout commence un après-midi d’été, un jour de finale de Coupe du Monde. Des garçons quittent leur banlieue pour rejoindre Paris, un drapeau français sur les épaules, les joues maquillées de bleu blanc rouge. Les scènes de liesse collective qui suivent ne datent pas de 98 et de sa France « black blanc beur » - elles rappellent plutôt celles qui ont émaillé la victoire des bleus en juillet dernier. À Montfermeil, quelques jours après la fête, un nouveau venu, Stéphane, (Damien Bonnard) fait son entrée au sein d'une unité de la BAC. Dans son groupe, il y a Gwada (Djébril Zonga) et Chris (Alexis Manenti), deux policiers qui travaillent ensemble depuis dix ans et estiment se « faire respecter » sans besoin d'être cuirassés de la tête aux pieds. En 24 heures, Stéphane – vite rebaptisé Pento - va prendre part à leur quotidien fait de compromis, d’agressions et de pratiques illégales, dans lequel la violence s'abrite derrière le rappel à la loi.

« En banlieue, ça fait 20 ans qu'on est Gilets Jaunes, 20 ans qu'on subit les violences policières, qu'on prend des flashballs dans la gueule, constate Ladj Ly. Les Français ne se rendent compte qu'aujourd'hui que la police est violente, que le LBD est une arme dangereuse. On a pu entendre que la banlieue n'était pas dans la rue à manifester avec les Gilets Jaunes mais mettez-vous à notre place : en tant que banlieusards, on sait très bien que si on descend à Paris, on sera les premières cibles » Entre cette jeunesse grandie à l’ombre des tours et ces flics, il y a d’autres groupes - gitans, frères musulmans. Scellés par une amitié virile, tous cherchent à dominer une jeunesse hors de contrôle tiraillée entre l'injonction à être un homme et la nécessité de survivre, en slalomant à travers les clans.

Près de 25 ans après La Haine, le film de Ladj Ly regarde des garçons essayer de devenir des hommes, sans autres repères que ceux que la rue et la police leur imposent : être un flic ou un bandit, un dur ou une balance, un homme ou un pédé. Dans une tension permanente, Les Misérables met en branle un cercle vicieux asphyxiant, comparable à celui qui se refermait sur Vinz, Saïd et Hubert en 1995 et depuis lesquels si peu de choses semblent avoir changé. « J'aimerais que le Président Macron voie le film, poursuit Ladj Ly. Je le répète à chaque interview parce que c'est important qu'il se rende compte de ce qu'il se passe dans les quartiers et ce qu'il se passe en France. Si ça ouvre un débat et que ça permet de faire bouger les choses, je pourrais dire qu'on a réussi. Quoi qu'on en dise, c'est un film politique. » À travers la mécanique exposée hier par Mathieu Kassovitz, aujourd'hui par Ladj Ly, (avant-hier par Victor Hugo, auquel le film fait explicitement allusion), c'est un système condamnant à la reproduction sociale qui s'exprime à l'écran. À la différence près que le film de Ladj Ly a conquis le festival de Cannes – symbole d'une industrie dominée par une écrasante majorité d'hommes blancs dont on aimerait, enfin, voir le règne cesser.

NDLR : Cet article a été écrit à la suite du festival de Cannes. Le 17 novembre 2019, Emmanuel Macron a vu le film et s'est dit « bouleversé par sa justesse », avant de sommer son gouvernement « de se dépêcher de trouver des idées et d'agir dans les quartiers ».

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