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comment internet a bouleversé les identités musulmanes

D'après l'auteur Hussein Kesvani, le monde des memes et des influenceurs est aussi celui qui saisit le mieux la complexité de l'identité musulmane contemporaine.

par Greg French
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04 Juin 2019, 8:36am

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Comment vit-on en tant que musulman dans un pays comme le Royaume-Uni ? C’est la question soulevée par Hussein Kesvani dans son nouveau livre Follow Me, Akhi (frère en arabe) – sorti il y a peu de temps au Royaume-Uni et dont on attend avec impatience la traduction française. Comme de nombreux musulmans ayant grandi en Angleterre, Hussein Kesvani a beaucoup utilisé internet adolescent : pour y nouer des relations amoureuses, y suivre des groupes comme Rage Against the machine ou Wu Tang Clan, mais aussi pour dialoguer avec sa propre communauté - minoritaire à l’école et au travail.

Le sentiment de liberté et d’anonymat qu’offrait internet - en particulier Myspace et Tiktok - ont permis à de nombreuses personnes d’explorer leurs identités sans avoir à se soucier des jugements auxquels elles auraient été confrontées dans la vie réelle. Mais cette liberté a eu des revers : elle a facilité le développement d’idéologies extrémistes et d'attitudes xénophobes, et a fini par polariser la société. En se basant sur des témoignages de musulmans ayant grandi en Grande Bretagne, Follow Me, Akhi interroge la façon dont une nouvelle génération de croyants s’approprie internet et en fait un espace d’expériences aussi libres que diverses. Pour en parler, i-D a rencontré Hussein Kesvani.

Follow Me, Akhi est ton premier livre. Comment est née cette idée ?

J’écris sur l’expérience musulmane en Grande Bretagne depuis que j’ai commencé à travailler dans la presse, en 2014. Mon expérience m'a permis de constater que les rédacteurs ne s’intéressaient qu’à deux types de contenus : ceux qui portent sur l’extrémisme, qu'il s'agisse de quelqu'un qui rejoint l’Etat islamique ou d'une victime de guerre et ceux qui racontent des histoires considérées comme « inspirantes » - un musulman qui va récolter beaucoup d’argent pour une œuvre de charité ou qui propose des câlins gratuits sur le Tower Bridge. J'ai tenu un journal à partir d'histoires, d'anecdotes et d'idées portant sur des thèmes encore inexplorés, qui me semblaient représentatifs de l'expérience de la jeunesse musulmane mais dont on ne reconnaissait pas la valeur éditoriale. Ces histoires sont à l’origine de mon livre.

La diversité des histoires racontées rend le livre particulièrement poignant. Comment t'y-es-tu pris pour récolter autant de témoignages ?

J’ai toujours passé beaucoup de temps sur Twitter, Facebook, WhatsApp... Je suis obsédé par internet : j’ai grandi en fréquentant des forums assez obscurs et j'en connais bien la face sombre, ce qui m'a été très utile dans cette enquête. J’aurais aimé parler de pleins d’autres histoires mais je n’ai malheureusement pas accès à tous les recoins d’internet…

« Internet permet l’échange entre hommes et femmes – ce qui serait impossible dans une mosquée à cause de la séparation physique entre les genres. »

Tu parles souvent de « Sheikh Google » - le fait que les musulmans se tournent de plus en plus vers internet pour se renseigner à propos de l’Islam. Penses-tu qu’Internet est devenu une alternative à la mosquée ou a l’imam ?

Internet ne peut pas remplacer la prière dans une mosquée. En revanche il peut permettre aux musulmans de s’exprimer à propos de leur religion en dehors des lieux de culte. Il est par exemple possible d’avoir des débats théologiques sur internet, ce qui serait difficile dans une mosquée, où un imam aura toujours le dernier mot. Internet permet l’échange entre hommes et femmes – ce qui serait impossible dans une mosquée à cause de la séparation physique entre les genres. En réalité, Internet permet aux musulmans de développer certains aspects de leurs identités plutôt que d’en faire valoir de nouveaux.

J’ai été touché par la détresse de Samira Khan, qui utilise internet pour ses propres jumu’ah (prières collectives) mais aussi Tumblr, questionnant la séparation entre hommes et femmes dans les lieux de culte. Comment perçois-tu le rôle d'Internet dans de telles situations ?

Ces histoires montrent que des choses pourtant très simples peuvent se heurter à des problèmes pratiques parfois très difficiles à surmonter. Beaucoup de femmes comme Samira ont essayé de négocier l’expansion des espaces de prière aux femmes, ou d'en créer de nouveaux qui leur seraient réservés. Malheureusement, ces tentatives se sont révélées infructueuses dans la plupart des cas. Internet a permis à ces femmes de se rencontrer et de partager leurs expériences, de faire un émerger un dialogue qui aurait autrement été marginalisé. Les communautés religieuses s’adaptent aux nouvelles technologies pour essayer d’améliorer leur pratique de l’Islam plutôt que de l’abandonner.

Parmi les histoires, il y a aussi celle d’Abdul, qui prie avant la Gay Pride et explique qu’il va stocker ses photos sur un disque dur secret.

Pour des personnes comme Abdul, Internet joue un rôle fondamental : il lui permet de savoir qu’il n’est pas le seul à être religieux et fier de son identité sexuelle - qu’il a mis beaucoup de temps à comprendre. Sur les réseaux sociaux, il est possible de trouver des gens qui vous ressemblent, dans un environnement - la plupart du temps - exempt de tout jugement. C’est aussi un lieu où les dynamiques de pouvoir ne sont pas évidentes, et diffèrent de la réalité du monde physique. Pour Abdul, faire son coming out reste très compliqué à cause de la relation qu'il entretient avec ses parents. Mais en ligne, il lui est possible de rencontrer des gens qui traversent les mêmes expériences, les mêmes conflits. Cela permet de créer des espaces apaisés, des endroits où chacun peut avoir plusieurs identités sans que leur légitimité ne soit remise en question.

Dans le livre, tu montres que pour les musulmans, internet peut aussi bien être un lieu d’émancipation qu'un espace d’oppression. Comment peut-on en limiter les effets négatifs ?

Le problème, c'est que ces espaces sont relativement nouveaux, et que l’idée que quelqu’un puisse être « harcelé en ligne » n’est pas encore totalement démocratisée. Tant que ceux qui dirigent les réseaux sociaux seront des hommes blancs hétérosexuels et athées, il sera très difficile de parler de ce qui constitue réellement une agression en ligne. À mon avis, il risque d'y avoir encore beaucoup de dégâts avant qu’une action significative ne soit menée. Et les musulmans n’en sont évidemment pas les seules victimes.

L’histoire de la militante égyptienne et américaine Mona Eltahawy qui a lancé (en réaction au discours de David Cameron en 2016) le mouvement #MosqueMeToo et #TraditionallySubmissive – soumise par tradition, est très intéressant. Comment ce hashtag a-t-il été reçu chez les musulmans ?

Quand il a émergé, beaucoup de mes amis musulmans ont commencé par condamner le hashtag #MosqueMeToo en y voyant un exemple de répression libérale et séculaire. Donc quand les femmes musulmanes ose sont mises à raconter qu’elles avaient subi du harcèlement sexuel dans des lieux saints, ça a été une sorte de révélation pour beaucoup d’hommes. Dans le cas des femmes plus jeunes, certaines avaient l’impression de pouvoir s’exprimer librement pour la première fois. Pendant longtemps, elles pensaient que raconter ces histoires n’aurait aucun effet, ou que pire, leurs révélations couvriraient leurs familles de honte.

Ces plateformes permettent à la fois d’être anonyme et d’appartenir à une communauté importante, les témoignages sont plus crédibles et explicites, ce qui veut dire que les directions – masculines – des mosquées n'ont que deux possibilités : changer les choses ou ignorer les revendications. Ce genre d'espace pousse à la prise de responsabilité dans le débat sur la religion.

« Je ne pense pas qu’internet permette l’émergence d’un Islam alternatif. Il me semble plutôt qu’il étoffe et influence l’identité musulmane, qui est une religion vécue avant tout dans le monde physique. »

Comment envisages-tu la question de la radicalisation et de l’extrémisme à travers internet ?

La vérité, c'est que ces questions font bel et bien partie du quotidien des musulmans qui vivent en Grande Bretagne et dans d'autres pays d'Europe. Le renforcement de la surveillance a eu un effet très fort sur les minorités, et a drastiquement changé leur relation à l’Etat. Les parents musulmans se rassemblent parce qu’ils lisent sur internet que leurs enfants sont particulièrement vulnérables à l’extrémisme. Ces rencontres locales sont facilitées par WhatsApp, et influencées par un contexte plus général de guerre, de terreur, et par le nombre croissant de jeunes qui rejoignent l’Etat islamique en Syrie. Cette atmosphère de surveillance constante s’étant généralisée, de nombreux musulmans vivent leur foi au quotidien avec difficultés. Cela signifie que les musulmans se sont tous sentis vulnérables – et visés par le gouvernement, précisément à cause de leur religion.

Au début du livre tu te compares à un autre homme musulman, Abu Antaar, que tu as rencontré pour une interview et qui est ensuite parti en Syrie. Tu te demandes pourquoi vous avez suivis des chemins si différents. As-tu trouvé une réponse à cette question ?

J’ai l’impression que c’est une question de timing. J’ai grandi après les attentats du 7 juillet 2005 à Londres, et à l'époque, je passais un temps fou sur Myspace, un espace d'échange où il était encore difficile de communiquer en dehors de son cercle d’amis. La plupart des gens qui sont allés en Syrie ont grandi avec d'autres réseaux sociaux : Twitter, Snapchat, Whatsapp... Les échanges cryptés y sont normalisés et il est plus facile d'y rencontrer des gens qui partagent ses intérêts en dehors de son cercle d’amis. Les réseaux sociaux ont beaucoup évolué : aujourd'hui, ils permettent une affirmation de l’identité beaucoup plus rapide.

Il me paraît important de rappeler qu’internet n’est pas un trou noir : cela peut sembler évident mais les experts s’y réfèrent souvent comme s’il s'agissait d'un endroit totalement séparé de notre expérience du monde physique. Je ne pense pas qu’internet permette l’émergence d’un Islam alternatif. Il me semble plutôt qu’il étoffe et influence l’identité musulmane, qui est une religion avant tout vécue dans le monde physique. Le hasard fait que j’ai grandi dans une banlieue où les musulmans étaient très peu nombreux et que j’ai, depuis longtemps, un rapport à la foi difficile. Je pourrais sans doute mieux répondre si j’en savais plus sur l’enfance d’Abu Antaar… puisque je compare ma vie à une version simplifiée qu’il m’en a donnée.

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