un livre-photo ressuscite l'âge d'or de la house à paris

Du Queen au Rex, de Radio FG à Nova, des DJ’s aux clubbers, Olivier Degorce exhume dix ans de photos précieuses et rares dans « Plastic Dreams », un témoignage d’une époque où l’utopie techno battait son plein.

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mars 27 2018, 10:52am

C’est quoi l’histoire de ce livre ?
A l’origine, un livre de photos et de textes qui s’appelait « Normal People » et qui est sorti en 1998, une sorte de catalogue de photos de DJ’s et de clubbers pris dans les clubs et les raves entre 91 et 97. Je le ressors vingt ans plus tard et c’est un tout autre objet : 500 pages, 1,4 kilos, une nouvelle maquette et plus de 400 photos dont beaucoup sont inédites.

Comment as-tu eu l'idée de photographier ce mouvement qui naissait ?
D’abord parce que je suis un fan de musique, ensuite j’utilise la photographie comme un outil pour m’exprimer, c’est à la limite de la documentation. Je prenais des photos parce qu’à cette époque, les DJ’s, les raves, les clubs, la house étaient mon quotidien, le démarrage d’un nouveau son qui m’a foutu un grosse baffe. Je sortais aux soirées Jungle du Rex, au Palace, au Boy, je faisais la fête quoi et un mouvement naissait qui bouillonnait, célébrait la danse, la sincérité, la spontanéité, l’hédonisme. Avec ce livre, je suis juste un passeur, un témoin de cette histoire.

Tu étais l'un des rares photographes à l’époque à s’intéresser à ce mouvement naissant.
Parce que je le vivais de l’intérieur et d’ailleurs je ne photographiais pas en pensant qu’un jour mes photos allaient se retrouver publiées ou dans un livre. J’avais toujours un appareil avec moi, en fait j’en avais deux, un très sophistiqué pour l’époque, le Nikon F3, et des appareils de poche tous pourris. Ma première rave, je l’ai faite avec le Nikon, mais j’ai vite compris qu’il était trop lourd et que je ne pouvais pas participer à la fête. Du coup j’ai commencé à utiliser des jetables bon marché. C’était encore la période de l’argentique, tu ne pouvais pas shooter comme un fou, tu étais limité en nombre et le développement coutait cher.

Tu avais une manière de photographier très différente pour l’époque. Très focalisée sur des détails qui aujourd’hui prennent toutes leurs importance.
Oui et on me le reprochait beaucoup à l’époque. On disait que je photographiais n’importe quoi, ma bouffe, le soutien gorge de ma copine, un matelas abandonné, le slip d’un pote sur le sol, des déchets dans la rue. Ma pratique photographique est autodidacte, je n’ai pas pris de cours, j’utilise la photo comme un plasticien, c’est à dire de manière spontanée. Je faisais aussi du son, je produisais des disques sur des labels comme Teknotika, Mental Groove, Prozac Records, des jingles pour Radio FG, des habillages sonores. J’étais fasciné par l’énergie de ces années et on était tous à cette époque dans une démarche assez insouciante. Même si personne ne nous prenait au sérieux ! Je me souviens de mes démarches avec la Sacem qui ne savait pas ce qu’était cette musique, avoir essuyé les plâtres de la déclaration, on me répondait « Non, cette musique c’est n’importe quoi, on ne peut pas l’enregistrer » alors qu’aujourd’hui les musiques électroniques sont partout, dans les jingles, les pubs, et que ça passe comme une lettre à la poste. Il faut se souvenir que dans les années 90, dès qu’il y avait un boum boum et un charley à l’envers, c’était « Mais c’est quoi cette musique de sauvage ! » On a trop tendance à l’oublier.

Le plus touchant c’est ta proximité avec ton sujet.
On est dans l’intime, un sujet qui m’a toujours passionné. J’avais deux manières de faire des photos, il y avait celles prises à la volée avec des petits appareils légers et jetables qui me permettaient de danser et faire la fête comme les autres. J'avais des éclairages très faibles, souvent un tout petit flash que je modérais avec des calques de couleur pour pas éblouir les gens et pour avoir des lumières plus douces. Je regardais les gens, je leur souriais et je déclenchais sans regarder dans le viseur. On a toujours une attitude devant un appareil photo, les gens peuvent se sentir gênés, prendre une pause ou sourire de manière pas naturelle. C’est pour ça que j’essayais d’avoir un point de vue différent d’un photographe, en plaçant l’appareil par terre, en le tenant à bout de bras, en focalisant sur des détails. J’aimais beaucoup ces expérimentations parce que les décadrages faisaient que les cadrages devenaient intéressants. Et puis, j’ai commencé à faire des photos plus posées avec des appareils plus sophistiqués car des magazines m’ont demandé d’aller shooter des DJ’s qui venaient à Paris. Ma première photo publiée, c’est la couverture du premier numéro de Coda. J’avais rencontré Paulo Fernandez quelques années auparavant, il m’avait parlé de son projet de monter un magazine sur la musique électronique, il savait que j’avais un énorme stock de photos. Et puis, quelques années plus tard en 93, il m’appelle pour me dire « Ok on y va ». Et c’est comme ça que j’ai commencé à bosser pour eux pendant 4 ans et que je suis devenu quelque part professionnel. Quand les DJ’s arrivaient en France, on les shootait à Radio FG, à Nova ou à leur hôtel, et là je les avais, pas forcément longtemps, mais de manière plus posée. Ils n’avaient pas l’habitude, pas comme aujourd’hui, d’être devant un objectif. Ce n’étaient pas des rock-stars qui savaient faire le show. Je sentais parfois le mec tellement mal à l'aise que je prenais ses cicatrices, ses tatouages, ses ongles, ses cheveux, sa bouche. Je préférais radiographier de très près. Mais beaucoup de magazines ne comprenaient pas ma manière de photographier. Je me souviens que l’Express m’avait demandé des photos de rave. Je leur en ai envoyé, ils m’ont répondu : « Vous n’avez pas plutôt une photo de foule, de loin ? » Mais moi je trouvais ça moche les photos de loin, et puis quand on était dans une rave il faisait noir. Qu’est-ce que j’allais shooter du noir !

Il y avait une différence entre les raves et les clubs ?
Les clubs on savait où on allait, au moins on avait une adresse, tandis que les raves c’était vraiment l’inconnu et souvent un jeu de pistes pour y arriver. J’ai mis longtemps à montrer certaines photos prises en rave parce que c’était tellement secret que je me demandais si je pouvais montrer les endroits où ça se passait, si ça n’allait pas mettre la puce à l’oreille des flics. Désormais je pense que tout le monde est ravi de voir ces photos, mais pendant longtemps je les ai gardé cachées, un peu comme un trésor de guerre. J’ai des tonnes de planches de négatifs, et depuis une dizaine d’année, je classe et je numérise tout et je tombe constamment sur des images que j’avais oubliées.

Tu voulais ressortir ce livre depuis longtemps ?
Oui j’aime beaucoup « Normal People » la première édition, mais je trouvais qu’il était temps de faire un autre livre avec toutes les photos dont je dispose. Mais ce n’est pas simple de sortir ce genre de bouquin en France, j’ai contacté pas mal d’éditeurs qui étaient intéressés mais ne comprenaient pas forcément le sujet ou du moins ma démarche. Puis j’en ai parlé à Pedro Winter, il connaissait tous les DJ’s que j’avais photographiés, il maitrisait parfaitement le sujet et il m’a beaucoup aidé en endossant le rôle d’un directeur artistique.

Tes photos intéressent qui ?
Pour l’instant, ça touche les gens qui ont vécu cette époque jusqu’à la génération qui est née au moment de ces photos. Je me rends compte d’une chose dans les expos, les gens qui sont nés, on va dire entre 92 et 96, sont nostalgiques de cette période où les fêtes étaient interdites, où les flics pouvaient descendre et faire interdire la soirée à tout moment. Ils ont la petite vingtaine, ce sont des fêtards, ils fantasment sur cette période sans que je me l’explique vraiment. Peut-être parce que c’était un des derniers espaces de liberté, aujourd’hui que tout est pisté, tracé, géolocalisé, cette période apparait comme une poche de résistance.

Le livre à la base s’appelait « Normal People », c’est devenu « Plastic Dreams », c’est une référence au tube de Jaydee qu’on entendait partout à l’époque ?
On a longtemps cherché un nom, on a fait des listes et des listes, et c’est Pedro finalement qui l’a trouvé. C’est un titre fédérateur parce que ce morceau était autant joué en club qu’en rave, par les DJ’s techno que trance ou house. Et c’est finalement un bon résumé du livre, qui n’est pas une collection de photos de free-party ou de rave, bien sûr il y a les Spiral Tribe mais il y aussi des DJ’s comme Claude Monet ou David Morales. C’est un livre qui va plus loin, qui passe de 80 à 200 bpm en fait.

Jaydee « Plastic Dreams »
Olivier Degorce : « Plastic Dreams » (Headbangers Publishing)