on a refait le monde et la mode avec peter lindbergh

Le photographe et réalisateur allemand enchaîne les signatures, les expositions et continue d'immortaliser le monde avec la même ferveur qu'à ses 20 ans. i-D l'a rencontré à Berlin pour recevoir une leçon de photographie et d'humilité.

par Alexandra Bondi de Antoni
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07 Mars 2017, 2:09pm

Peter Lindbergh est un de ceux dont on ne se lasse jamais de parler. La vie et l'oeuvre de ce photographe, aujourd'hui âgé de 70 ans et des poussières, continue de fasciner, émerveiller, surprendre. C'est notamment à lui qu'on doit d'avoir défini l'ère des supermodels, redéfini les contours de la beauté et de la photographie de mode, dont il a été l'ultime garant, 40 ans durant. Une longue période qui lui a permis d'appréhender son médium de prédilection sous ses formes les plus éclatées. Aujourd'hui, il serait donc normal (et mérité) que le photographe s'arrête un peu, prenne le temps de regarder en arrière et de profiter de sa retraite. Ce serait mal connaître Peter. Entre son actuelle exposition à Düsseldorf et le lancement du livre Taschen, Peter Lindbergh A Different Vision on Fashion Photography, qui lui est consacré, le maître du noir et blanc est plus actif que jamais. i-D l'a rencontré pour retracer sa carrière, parler des autres et de lui.

Cindy Crawford, Tatjana Patitz, Helena Christensen, Linda Evangelista, Claudia Schiffer, Naomi Campbell, Karen Mulder & Stephanie Seymour, Brooklyn, 1991 Vogue US © Peter Lindbergh (Courtesy of Peter Lindbergh, Paris / Gagosian Gallery) 

Vous êtes à Berlin en ce moment. C'est une ville que vous connaissez bien, non ?
Tout a commencé à Berlin pour moi, le petit gars de Duisburg. Le jour dans la ville, je travaillais comme photographe produit pour le magasin Karstadt sur Hermannplatz. Le soir, je prenais des cours. Je voulais devenir peintre abstrait, mais j'ai vite compris qu'il fallait se frotter à la peinture classique avant d'y prétendre. Vincent van Gogh m'a toujours inspiré. Ce qu'il a accompli dans sa vie, également. Donc je suis parti pour Arles, pour l'Espagne et le Maroc. Après deux ans je suis revenu en Allemagne. Mon passage à Berlin était un moment important de ma vie, mon point de départ. 

Qu'est-ce que vous faites quand vous rentrez à Berlin ?
Aujourd'hui, je m'achète tout ce qui était hors de ma portée plus jeune [rires]. Sinon, je me rends souvent au Paris Bar. 

vous avez de nombreux admirateurs. Qu'est-ce que ça vous fait ?
Jusqu'à l'année dernière, je refusais de signer et dédicacer mes livres. Franchement, je n'avais aucun intérêt à faire ça. Mais les choses changent. En réalité, c'est un moment très beau, plein d'émotions aussi. Bon, on tombe toujours sur un type idiot mais de manière générale, c'est plutôt flatteur et cool. Pour tout vous dire je suis quelqu'un de timide. Si quelqu'un se met à pleurer par ma faute, je suis incapable de réagir, par exemple. [rires]. Je n'ai pas de vraies groupies. 

Mais vous avez inspiré de nombreuses personnes et photographes de par votre carrière. Vous le vivez bien?
C'est très agréable, évidemment. Pas besoin de connaître ces personnes personnellement. Savoir qu'elles existent est déjà une très belle chose. C'est une sensation qui permet de s'extirper d'une mauvaise passe plus facilement. 

Vous êtes fier de ce que vous avez accompli, aujourd'hui ?
Je n'emploierais pas le terme fier. Disons plutôt que je me sens libre. Pleinement libre. 

Sans vouloir vous manquer de respect : vous avez maintenant plus de 70 ans. Beaucoup de gens de votre âge aimeraient prendre du bon temps, se poser. Vous n'avez pas l'air de tenir en place. 
Mon besoin et mon envie de créer ne se dissiperont pas. Les gens me demandent pourquoi je continue à faire tant de choses. Ils me disent 'hey, tu n'es pas obligé de faire ça'. Mais moi je me demande pourquoi les gens pensent comme ça. Pourquoi je n'aurais plus le droit de m'intéresser aux choses. Je n'ai pas besoin de prendre du recul. J'ai encore toute ma tête. Et je sais ce que je veux faire ou ne pas faire. 

Est-ce que les gens qui vous rencontrent ont en tête une certaine idée de ce que Peter Lindbergh est ?
Oui, ça m'arrive. il faut s'en extraire, s'en éloigner. Je pars du principe qu'on ne peut dicter à personne ce qu'il est, ce qu'il doit ou ne doit pas faire. 

quand avez-vous su que vous aviez du talent ?
Si je me penche un peu sur ma carrière, je dois bien avouer qu'il y a eu quelques grands moments. Mais je ne le réalisais pas à ce moment-là. On ne le voit pas toujours. J'ai toujours choisi de me concentrer sur mon travail sans me laisser influencer par les autres. 

Ce qui ne doit pas toujours être facile... 
Il faut savoir reconnaître son talent, le choyer, le préserver. Tout disparaît après ça, comme le sentiment d'être fier. Je vois ça chez plein de gens qui se croient plus intelligents que les autres. Ils ont bien du talent mais ils n'ont pas le libre accès à leur créativité. Ils sont influencés par les autres, sont incapables de saisir leur potentiel et d'en faire quelque chose. Au lieu de ça, donc, ils se contentent de faire ce qu'on leur demande de faire et sont guidés par les ambitions des autres. 

Tina Turner, Paris, 1989 Stern © Peter Lindbergh (Courtesy of Peter Lindbergh, Paris / Gagosian Gallery) 

Les canons de beauté dans la société et plus évidemment dans la mode n'ont cessé d'évoluer. Je me suis toujours demandée si vous aviez été influencé par ces changements d'époque, ces définitions de la beauté ?
J'ai collaboré tout récemment au calendrier Pirelli et je me suis posé cette question : 'Que penseront les gens aujourd'hui de l'image qu'on avait des femmes ? Quelle impression laissons-nous derrière nous ?' Notre perception actuelle de la beauté est guidée par des intérêts marchands et je trouve ça particulièrement scandaleux. Pour le Calendrier Pirelli - un format qui porte en lui beaucoup d'influence - j'ai accepté le travail à une condition. Je voulais que ce soit différent et que les femmes soient sans maquillage. 

Est-ce qu'il existe encore des choses qui vous émerveille ou vous choque profondément ?
Qui me choquent pas tant que ça, si ce n'est certaines politiques actuelles. Mais énormément de choses continuent de m'émerveiller aujourd'hui. 

Qu'est-ce qui vous a émerveillé, dernièrement ? 
C'était une reflexion personnelle. On voit le monde sous un angle plus large en dépassant ses idées et ses préconçus. Pour vivre et tenter de nouvelles choses, il faut savoir se familiariser à divers contextes et milieux. 

Aujourd'hui, la place laissée à la réflexion personnelle est de plus en plus rendue caduque ou difficile par l'image qu'on se crée en ligne. Quel est votre avis sur la question des réseaux sociaux ?
Tout ce truc autour d'instagram et des followers me paraît suspicieux. Bien que je sois le premier à trouver fascinant l'idée qu'autant de gens du monde entier puissent communiquer ensemble. Je m'y suis mis l'année dernière, pour la beauté du geste. Mais je ne pensais pas récolter autant de followers. C'est assez incroyable, c'est vrai. 

@TheRealPeterLindbergh

Credits


Texte : Alexandra Bondi de Antoni 
Photographie courtesy of Taschen

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