l'autre amérique, celle de new york à la sortie des clubs

Le soleil à peine levé, les folies de la nuit s'apaisent à la lueur du jour. Après des années passées à shooter des étrangers, Richard Renaldi a braqué son objectif sur le monde qui l'a adopté adolescent : celui des clubs et de la nuit new-yorkaise...

par Hannah Ongley
|
14 Novembre 2016, 7:20pm

La première fois que Richard Renaldi a passé la porte d'un club, il avait 11 ans. Le pré-adolescent est tombé sur une soirée Saturday Night Fever organisée par le club Zorine à Chicago : paillettes, musique disco et déguisements burlesques étaient au rendez-vous. Propulsé dans cet univers fantaisiste, Richard a vu et vécu la période New Wave, les soirées intergénérationnelles, la terrible ascension du sida à New York et parallèlement, celle de la scène underground au sein de laquelle une certaine jeunesse LGBT s'émancipait du réel sur le dancefloor du Palladium et du Sound Factory. Richard Renaldi a vécu tout ça, la nuit, la musique, l'underground et le sida qui s'est emparé de son amour de l'époque avant de s'attaquer à lui.

Heureusement, Renaldi a reçu des traitements antirétroviraux qui l'ont sauvé du VIH. Après sa convalescence, il a décidé de quitter son travail - il était alors théoricien de la photo - pour se mettre à la pratique. C'est à ce moment qu'il s'est éloigné des clubs avant de les retrouver, accompagné de son nouveau boyfriend. « À cette époque, les frontières entre les ethnies, les genres et les différentes sexualités se sont floutées dans l'enceinte des clubs, à l'image des politiques du monde extérieur », écrit-il dans l'introduction qui précède son dernier ouvrage, Manhattan Sunday, rassemblant des portraits en noir et blanc shootés à la sortie des clubs new-yorkais le dimanche matin. « Le degré de liberté vestimentaire et comportementale que laissent entrevoir le devant des clubs est un aperçu de ce que le futur sera peut-être un jour - de la House of Bourbon inspirée des bals drag de Copacabana dans les années 1980 et 90 au polysexuel et inclusif Holy Mountain géré par Ladyfag. Ces nuits sont le présage d'un avenir inclusif. » Nous avons rencontré le photographe pour parler des clubs d'hier, d'aujourd'hui et de demain. 

Pourquoi avoir choisi le noir et blanc pour cette série photo ?
L'idée de passer le flambeau à la nouvelle génération. On entend tout le temps : « Dans le temps, la nuit et les clubs, c'était autre chose », alors qu'à mon sens, il y a une vraie continuité dans l'histoire des clubs : du Studio 54 au Paradise Garage et à la Sound Factory, du Roxy au Cielo dans les années 2000. La scène underground se déplace à Brooklyn - au Output, à l'occasion des soirées Ladyfag au Holy Mountain, par exemple. Les gens ont tendance à dire que « c'était mieux avant ». C'est juste parce qu'ils ont arrêté de mettre les pieds dans les clubs. L'usage du noir et blanc induit une certaine nostalgie mais aussi une atemporalité que je cherche à démontrer. L'autre raison qui m'a poussé à rejeter la couleur, c'est la ville même de New York. Je voulais dévoiler sa grandeur et sa beauté naturelle. 

Tu sortais beaucoup quand tu étais jeune. Ça t'arrive encore aujourd'hui ?
Oui je sors encore beaucoup. Et j'aime toujours autant ça. Je sors moins qu'avant mais ce projet m'a forcé à repousser mes limites. J'ai commencé à shooter de plus en plus à l'intérieur des clubs, il y a 16 mois exactement. Au départ, je voulais immortaliser ceux qui se révèlent à la nuit tombée dans les clubs et en sortent le samedi matin, vidés, hagards, abandonnés à la lueur du matin. Photographier la sortie des clubs a également changé ma pratique. Je n'avais aucune envie de faire de la photo austère à l'intérieur des clubs. Je voulais quelque chose de plus atmosphérique. Donc j'ai procédé par successions de longues expositions avec le peu de lumière dont je disposais dans les clubs, avec mon gros appareil photo. C'était assez risqué. 

Qu'est-ce qui change lorsque tu photographies à l'intérieur ou à l'extérieur des clubs ?
Pas grand-chose au final. Quand je capture les gens dans le club, l'idée de glamour est sans doute plus présente. Les gens sont bien sapés, ils ont l'air heureux. Ceux qui en sortent ont dans le regard une certaine sérénité - loin du « oh non, je ressemble à rien ». Il existe une zone de transition, intermédiaire entre l'environnement sombre du club et la lumière du jour qui procure cette sensation d'apaisement je trouve. Enfin, certains mettent direct leurs lunettes de soleil sur les yeux. Mais les gens ne sont pas chancelants sur mes images, ils ne titubent pas. Ils dépensent le peu d'énergie qui leur reste à déambuler dans les rues. J'ai plusieurs photos où ceux qui se retrouvent dehors ont dans les yeux une lueur de béatitude très poétique. 

Est-ce que le fait d'observer et photographier les club kids d'aujourd'hui te rend nostalgique ? Ou heureux ?
Un peu des deux, comme tout. On s'y habitue. L'impression de voir les mêmes têtes changer et grandir au fil que les années passent - c'est un truc qui reste. Les endroits changent, la fête et New York aussi. C'est sans doute plus difficile aujourd'hui de retrouver les méga clubs d'hier - ils ont fermé le Roseland Ballroom et le Palladium récemment. Les victimes de cet incessant changement de la ville sont nombreuses. Mais il reste beaucoup de bâtiments qui ouvrent clandestinement ou de manière éphémère, qui accueillent les jeunes générations. La musique change elle aussi mais elle reste un exutoire. L'expérience en club est un éternel mix, un éternel retour. L'idée de tout oublier, de se laisser aller en dansant, se sentir vulnérable, ça, ça ne changera jamais. Et se la péter. La nuit est le seul espace-temps qui permet à n'importe qui de se métamorphoser, de devenir quelqu'un d'autre. Il n'y a qu'à voir les photos du Studio 54, ces gens qui continuent de faire ce qu'ils faisaient hier. C'est merveilleux à regarder. 

Tu dois avoir des conversations assez dingues avec ceux que tu photographies, non ?
Ça dépend des gens, des fois. Je photographie des inconnus aussi bien que des gens qui sont devenus mes amis au fil du temps. Quand je sors en club aujourd'hui, je retrouve des amis que j'ai déjà photographiés. Dans mon bouquin, il y a une photo où ce type qui en drague un autre - je connais le premier depuis de très longues années. Le livre rassemble de parfaits inconnus et des proches. C'est un univers où j'ai mis plusieurs fois les pieds. Le monde de l'art et de la photo est assez insulaire et s'y faufiler s'apparente à retrouver inlassablement les mêmes visages. 

Qu'est-ce qui t'intrigue le plus chez tes modèles ?
Je crois que les personnes que je photographie sont toujours assez singulières mais évidemment, j'ai sans doute mes obsessions. Ceux qui se sapent avec gout, fantaisie, ceux qui flirtent avec l'esthétique punk. Les gens qui ont de l'allure et une personnalité bien trempée. Quand tu les vois, tu ne peux pas t'empêcher de te dire « ils ont des trucs à raconter ». La mode et le comportement des gens vis-à-vis de leur style vestimentaire m'intriguent. J'aime cet état d'esprit et je veux le célébrer à travers ma photo. Il y a des gens sur qui on ne s'arrête pas mais dont le personnage fictif séduit. Le glamour n'est pas l'apanage d'un certain physique, d'un genre. J'aime l'idée que chacun puisse créer un soi alternatif. La nuit, on peut devenir la personne qu'on a toujours rêvé d'être. C'est la magie de la nuit. 

Le livre est publié et disponible aux éditions Aperture.

richardrenaldi.com

Credits


Texte : Hannah Ongley
Photographie : Richard Renaldi

Tagged:
Clubbing
Photographie
Fete
portfolio
Richard Renaldi
interveiw photographe