Photography Liza Cowan, 1975

2016 n'a pas été aussi horrible que ça

Cette année a été marquée par une série d'incompréhensions, de déceptions et de dénis. Mais 2016 a également été le moment d'une prise de conscience collective : il est temps de repenser le monde et d'agir – vraiment.

par Lisa Luxx
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30 Décembre 2016, 2:00pm

Photography Liza Cowan, 1975

En 1984, la communauté gay et lesbienne rejoignait les mineurs dans les rues d'Angleterre pour manifester à leurs côtés. Les outsiders de la société anglaise s'unissaient pour contester un pouvoir conservateur et néo-libéral délétère. Deux ans avant ça, des centaines de femmes se rassemblaient pour manifester contre l'armement nucléaire. L'adage de cette ère se résumait en ces quelques mots : 'quand les temps sont durs, unissons-nous'. Une phrase érigée en véritable mantra durant l'ère Thatcher. 2016 semble faire écho à cette période de l'histoire. Dans un monde scindé en deux, quand la politique use de discours haineux, d'autres prônent l'amour.

En 2016, un devoir de solidarité s'est imposé à nous. Un grand nombre d'évènements ont poussé le monde à réagir, à s'exprimer, à manifester et s'opposer. Nuits Debout, Black Lives Matter, les déceptions politiques et électorales, les discriminations, la guerre ont été autant d'éléments de soulèvements et de contestation. Que ce soit dans la rue ou sur la toile, beaucoup - qu'on le veuille ou non - sont sortis de leur indolence.

Le monde s'est aussi rassemblé dans le deuil cette année. Un deuil qui a commencé par la mort de David Bowie. Puis est venu le tour de Prince, Muhammad Ali, Harper Lee, Leonard Cohen, Georges Michael. Leur disparition est intervenue à un moment charnière. Toutes ces icônes vénérées sont parties au moment où nous avions justement besoin de regarder vers le haut, de croire en leur puissance créatrice et contestataire. L'histoire les a dévorés. Aujourd'hui, c'est les cendres de leurs révolutions qu'il va falloir disperser. Et les nouvelles générations vont devoir reprendre le flambeau. Parce que la disparation de tous ces héros est l'occasion de créer une nouvelle symbolique, d'écrire une nouvelle révolution.

Nous avons pris des claques aussi. L'élection de Trump n'est pas un désastre en soi, mais une révélation. Les tournants politiques les plus obscurs ne sont plus réservés au passé. Il est temps de jauger le mal-être qui suscite partout dans le monde des sentiments aussi déplorables que le racisme, la xénophobie et l'intolérance. Finalement, cette élection qu'on a voulu transformer en calembour a été décisive dans notre prise de conscience collective. Elle a soulevé le couvercle d'une cocotte bouillante et animé une nouvelle urgence, un besoin irrémédiable de se rassembler et de créer une alternative, ensemble. Trump n'a pas seulement provoqué un mouvement de haine mais aussi un élan d'amour involontaire et spontané.

Cette année, des vétérans de l'armée américaine se sont rendus dans la réserve indienne de Standing Rock pour demander pardon au nom du peuple américain aux indigènes pour avoir volé leurs terres, transgressé certains de leurs traités communs, tué leurs idiomes et pollué leur environnement. Tout cela aurait-il pu être possible sans une prise de conscience massive et collective que les liens entre les individus étaient sur le point d'éclater ? Les t-shirts estampés du mantra "The Future is Female" auraient-ils connu le même succès ? Les soulèvements massifs qui ont éclos dans le monde entier auraient-ils eu lieu ?

En 2016, le livre qui a connu le plus de succès en Angleterre a été The Good Immigrant, un essai qui explore les conditions de vie des minorités ethniques mettant en lumières les crispations identitaires et la xénophobie latentes présentes dans nos sociétés modernes. Le Brexit lui, a relevé les failles d'un système démocratique dysfonctionnel, tandis qu'en France, la jeunesse a tenté d'imaginer un nouveau futur, une nouvelle cohésion avec Nuit Debout et plein d'autres mouvements. La littérature, les arts, la pop même ont servi plus que jamais à communiquer et trouver de nouveaux points d'entente et de contestation. Il est primordial aujourd'hui de faire de nos déceptions et incompréhension un tremplin pour repenser l'avenir. Parce que ce qui devait arriver est arrivé. Et il ne tient qu'à nous de faire des événements qui ont marqué l'année une aubaine, l'occasion d'améliorer les choses, de repenser nos systèmes et d'agir à notre échelle.

Un grand nombre de communautés autogérées, alternatives et marginales ont vu le jour ces dernières années. Il est temps de les reconnaître et de les considérer comme des alternatives viables. Parce qu'elles incarnent de nouveaux désirs. Un nouvel esprit. À Londres, tandis que la municipalité cherche à fermer les clubs qui ont marqué l'histoire, d'autres s'organisent, en marge des institutions, pour accueillir des artistes et leur donner une vitrine. À Paris, des quats, ateliers, clubs pullulent à la frontière de la ville pour réinventer la fête, promettre de nouvelles choses et dépasser les limites qu'on impose trop souvent à la jeunesse et au monde. Et même les plus cyniques d'entre nous, qui ont pris la fâcheuse manie de trouver refuge dans un refus confus, dans le "de toute façon, la politique je m'en fous" ou le fameux "ça ne sert à rien", saisissent aujourd'hui l'urgence de faire du bien autour de soi et de participer à l'édifice d'un nouveau vivre ensemble. L'apathie n'a rarement été aussi malvenue que cette année.

2016 a donc été ce matin de gueule de bois, où les dérélictions de la veille nous poussent à rêver à de jours plus heureux. L'establishment s'écroule. Et c'est tant mieux. Les gouvernements perdent en crédibilité. Réjouissons-nous et sonnons le glas d'un monde qui ne tourne plus. Alors oui, 2016 était nulle. Mais elle aura été l'année de tous les tournants. L'année où nous avons arrêté de nous voiler la face et où avons finalement accepté le monde dans lequel nous vivons, pour mieux le réfuter.

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Texte Lisa Luxx

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