vivons heureux, créons en famille

Il est temps que les jeunes générations créent des communautés, des groupes auto-gérés, des bandes et s'établissent en marge du système pour faire vivre le monde et la mode.

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avr. 7 2017, 10:45am

Alors que j'arpentais les couloirs de l'atelier Maison Margiela et que je m'apprêtais à retrouver John Galliano la veille de son défilé couture en janvier dernier, une étrange sensation m'a parcourue : un mélange d'excitation, de joie béate et d'extase. Mais ce n'est pas aux vêtements que je dois cet élan émotionnel. C'est à une image qui était épinglée au mur. Dessus, on pouvait voir un groupe de jeunes américains aux cheveux longs, enroulés dans des draps, dans un décor champêtre semblable aux années 1960. Une bande de copains qui avait décidé qu'un jour, elle quitterait la ville, quitterait la société dont elle rejetait les principes pour en construire une nouvelle, basée sur l'entraide, la survie et la simplicité. Cette époque, c'était celle de la guerre du Vietnam, des politiques cyniques et des débâcles sociales. Alors envers et contre tout, certains ont pris la voie de la radicalité : ils ont vécu loin et mieux, seuls. 

Nous traversons une période où la jeunesse lutte pour trouver du travail, où la, les affronts à l'environnement, l'effritement des infrastructures et les politiques véreux règnent. Quelle est la suite ? Personne ne le sait mais tout le monde sent que quelque chose ne tourne pas rond. De quoi l'avenir sera-t-il fait ? Sans doute de communautés, de gens qui s'épaulent et travaillent contre le système ou à ses marges. De groupes en autogestion. De familles réinventées. De communautés, même. Et cet avenir se dessine aujourd'hui, à l'aune de 2017. Galliano m'en a touché un mot. Il m'a parlé du contraste entre les communautés d'amis virtuelles qui se créent en ligne (et se composent de gens qui ne se sont jamais réellement rencontrés) et la réalité du vivre ensemble, en communauté. Sa collection printemps/été 2017 pour Maison Margiela Artisanal épousait cette image des premiers Américains marginaux au détour de silhouettes déconstruites, rappelant l'esprit DIY de la communauté, filant la métaphore du filtre à travers les masques brodés de tulle, les manteaux à visière voilant le visage. Métaphore évocatrice, on ne peut plus actuelle que celle du filtre. 

J'aime la mode parce qu'elle sait anticiper, donner forme ou prédire l'air des temps à venir. Galliano, pour en revenir à la forme, l'a fait en s'emparant de la haute couture. C'était bien sûr à mille lieux de sa tour d'ivoire d'antan. Mais c'était un alliage de références qui résonne avec l'actualité et que je retrouve aujourd'hui quand je vois les jeunes générations réinventer les structures de la mode. Aujourd'hui, c'est la famille qui prime. Et quand la famille ne va plus, c'est autour de ses proches et ceux qu'elle aime que se retrouve la jeunesse. Les créatifs ont toujours excellé dans ce domaine. Et je le vois partout à Londres en ce moment - et au-delà des périphéries de la capitale, aussi. Charles Jeffrey mène l'orchestre avec son groupe de potes Loverboy (un mouvement qui réunit des réalisateurs, set-designers et performeurs). Art School a suivi - les tout jeunes Eden Loweth et Tom Barratt ont fait défiler leurs amis transgenres lors de la fashion week homme en janvier dernier, à grand renfort de performances. Moins que la coupe du vêtement, c'est le mode de vie qui lui a donné forme qui importe aujourd'hui. Oui, il y a du changement dans l'air. Dans la création et dans la manière dont les créatifs s'en emparent. À plusieurs et dans le zeitgeist du do-it-yourself.

L'argent, ou le manque d'argent, a joué son rôle, bien sûr. Mais ce n'est pas que ça. Etre jeune, c'est toujours manquer, au moins un peu. Et à cette condition, la réponse de Matty Bovan a été de retourner chez ses parents. Non pas à Londres, la capitale, mais à York, dans sa maison familiale. Là-bas, sa mère Plum l'aide à réaliser ses bijoux, un de ses voisins, pour sa part, est en charge du graphisme. Luke Brooks et James Buck, à la tête d'une marque à mi-chemin entre l'expérimentation artistique et le prêt-à-porter, ont choisi de s'exiler sur la côte, plus au sud, pour installer le siège de Rottingdean Bazaar. Steve Brooks, le père artiste de Luke, veille au grain. Voilà comment se débrouille cette génération consciente que l'union fait la force et que le futur se fera à plusieurs. Et aucun d'entre eux n'a honte de faire travailler ses parents - le grand-père fait les décors, la grand-mère coud, l'amoureux s'occupe des comptes. Ça n'a rien à voir avec le sempiternel privilège des « fils ou filles de », dont les parents font office de banque. D'une certaine manière, il s'agit de mettre en commun des compétences pour faire mieux. Plus près de l'économie des villages, plus loin de ce que les magnats de l'industrie présentent comme l'ultime exemple d'un modèle d'entreprise pérenne.

Mais justement, c'est tout l'intérêt de ces modèles construits autour des valeurs fraternelles, amicales et familiales - ne plus s'assujettir ni se plier aux exigences des plus grands. On pourrait même parler d'une nouvelle contre-culture - à l'instar des utopies des années 1960. La liberté d'expression vit plus fort et voit plus grand dans les marges. C'est de là que la satire et la révolte partent. Et comment ne pas s'en réjouir ? Combien d'années se sont écoulées sans que la mode dise ou murmure autre chose que des impératifs commerciaux ?

Il est fascinant de voir à quel point la culture populaire est dominée par l'esprit familial - incarnée par la valorisation des règnes dynastiques d'antan. Les dynasties Kardashian et Trump sont-elles liées ? Peut-être. Peut-être pas. Les Obamas l'avaient déjà fait avant eux. Les parents valorisaient leurs filles en public. Et que dire de l'Angleterre ? Des Beckham, de Will, Kate et leurs bébés - les liens sacrés de la royauté n'ont jamais été aussi bankable. 

On peut les regarder avec admiration, envie, dégoût, désespoir ou tout à la fois. Mais jamais ces familles ne pourront empêcher d'autres familles de ne pas vouloir suivre leurs modèles. Qui dit famille ne dit pas nécessairement liens de sang, la mode ne le sait que trop bien. Hood By Air en est l'ultime incarnation. Et à travers toutes ces familles, c'est une autre vision de la réussite qui se dessine. Nécessaire quand le chaos règne aux alentours. J'ai longtemps cru que se reposer sur sa famille était le signe d'une certaine étroitesse d'esprit. Je viens de cette génération qui a claqué la porte du foyer familial le jour de ses 18 ans - et ne s'est jamais retournée. Heureuse génération, individualiste et fière qui a bénéficié d'une éducation et d'une formation gratuites, d'une possibilité de gravir les échelons de la société, de s'offrir des biens immobiliers à l'époque où il était encore temps de le faire. Aujourd'hui tout se paie, tout se contracte mais rien n'est promis.

Alors oui : si ma génération s'aperçoit de la nécessité d'entreprendre et de s'allier, c'est grâce à ses enfants qui ne connaissent pas l'argent mais savent qu'avancer se fait à plusieurs et main dans la main. Et c'est sans doute une très bonne nouvelle. Drôle, même. Car le travail en bande a renversé la perception que j'avais du talent. Et quand on y pense, c'est l'esprit de communauté qui a toujours participé au succès des créateurs. Christopher Kane avait ses sœurs Tammy et Sandra. Roksanda Ilincic, son mari et associé; Erdem Moralioglu, son amoureux et architecte d'intérieur Philip Joseph, Simone Rocha, ses parents Odette et John, Molly Goddard, son homme Tom Shickle, sa sœur et ses parents. Et les plus jeunes ne l'érigeront que d'avantage. Et par les temps qui courent, y a-t-il vraiment plus pertinent ? 

Credits


Texte : Sarah Mower
Photographie : Gypsy Sport par Evan Browning