le retour à la figuration, un vrai tournant politique pour l'art contemporain

En remettant le corps et la peinture à l'honneur, une nouvelle vague d'artistes dénonce le patriarcat capitaliste qui règne dans le monde de l'art.

par Rózsa Farkas
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04 Juillet 2016, 10:10am

Nicole Eisenman, Beer Garden At Night

En 2014, le collectionneur et curateur américain Stefan Simchowitz était au centre d'un petit scandale. En cause, un article de Jerry Saltz du New York Magazine, analysant la vague de "l'art flipping" sévissant sur le marché de l'art et dont Stefan s'avérait être un maitre. Au cas où vous seriez passés à côté de ce nouvel engouement, le "flipping art" est le nom donné à la pratique qui consiste, pour les collectionneurs et acheteurs, à miser sur des œuvres de jeunes artistes en leur achetant à des prix très raisonnables avant de les revendre quelque temps après, beaucoup plus cher lorsque leur cote commence à monter. Le journaliste, lui, qualifiait cette pratique moderne de "New Cynicism". À Los Angeles, le phénomène est devenu une pratique courante pour l'élite du marché, toujours aussi blanche et toujours aussi riche.

Un phénomène qui répond directement à la fluctuation de la production artistique actuelle, de plus en plus grande et rapide. De fait, Internet a démocratisé la pratique et permis d'accroitre considérablement la visibilité des artistes émergents. Mais la prolifération de l'œuvre artistique a aussi participé de sa dilution - et les institutions comme les galeries sont les premières à en tirer profit.

Le scandale Simchowitz nous aura appris une chose : les rapports de force au sein du marché de l'art n'ont pas bougé d'un iota. Les institutions étaient peut-être moins nombreuses à se jeter dans la mare d'internet mais fondamentalement, le marché de l'art a toujours cherché à faire monter les enchères. Les institutions qui pensent l'art comme une marchandise lucrative sont celles qui détiennent les ficelles de l'économie et celles qui influent sur la production artistique, en ligne ou dans la réalité.

Adam Pendelton, Installation photographiée à la Biennale de Venise au Pavillon Belge.

L'art abstrait, dans son essence, a accentué la lecture d'une histoire de l'art au masculin (rejetant les corps au second rang). Mais il a également été l'instrument de l'impérialisme américain - l'intérêt particulier porté par la CIA à l'œuvre de certains artistes du mouvement abstrait est sans doute l'explicitation la plus éloquente de sa récupération politique. Ce qui n'était au départ qu'une simple rumeur s'est confirmé 40 ans après les faits. L'art moderne américain a permis à la CIA, lors de sa guerre contre les Soviétiques, de promouvoir son impérialisme anti-figuratif. De fait, l'art abstrait a participé insidieusement à l'avènement de la campagne impérialiste Outre-Atlantique.

Pour le sens commun, l'art abstrait est dénué de toute idéologie politique, puisque son interprétation se veut nécessairement libre. La vérité c'est que l'art n'est pas une entité autonome ou dénuée de toute dimension politique : sa production dépend d'une demande, plus large, que l'élite à majorité conservatrice se targue d'afficher dans son salon ou sa cuisine. L'élite qui l'achète et dicte sa valeur influe sur la nature de sa production. La nouvelle vague du mouvement néo-abstrait, dont l'apogée s'est tenue en 2014, répond à des dynamiques purement occidentales : elle s'est directement inspirée des nouvelles technologies, du big data et des algorithmes. Ce mouvement a externalisé l'abstraction via des procédés high-tech. Et c'est, dans sa grande majorité, en s'emparant de matériaux innovants et peu usités qu'il s'est démarqué des autres. 

Andrea Crespo, Attracting...

Le retour à la figuration s'est lentement immiscé dans le paysage artistique de l'année dernière, d'abord à travers des pratiques post-internet désormais friandes de remettre le dessin au gout du jour - des artistes comme Bunny Rogers, Diamond Stingily, Jasper Spicero et Andrea Crespo - et avec eux l'héritage du réalisme capitaliste et sa pratique de la récupération d'objets tirés du quotidien (la profusion d'images qu'offrent les Tumblr en est aujourd'hui l'ultime incarnation). Ce discret retour à la figuration est aujourd'hui une pratique dominante sur le paysage de la production artistique contemporaine.

Pour autant, la tendance n'est pas l'apanage de la jeunesse, comme l'ont prouvé différentes expositions et rétrospectives, engagées à faire connaître au public des artistes plus âgés dont le travail demeurait jusque-là inconnu et les présenter aux côtés d'artistes émergents plus jeunes qui s'intéressent encore à la matérialité et les formes humaines. Ce dialogue entre les générations à travers ce genre d'expositions a permis de présenter ce nouvel essor de la figuration dans toute sa diversité et sa complexité - les peintres Hamishi Farah et Valentina Liernur s'inscrivent dans cette nouvelle vague. 

Lukas Duwenhögger, Perusal of Ill Begotten Treasures

La galerie Artists Space à New York a été à l'initiative d'une quasi-rétrospective du peintre allemand Lukas Duwenhögger, qu'on retrouvera chez Raven Row très bientôt à Londres. Nicole Eisenman au New Museum a enchanté la New York Frieze avec son corpus d'œuvres dont la figuration frontale détonne dans le paysage contemporain de l'abstraction. L'approche erratique de Megan Rooney dont les toiles murales et les sculptures, s'établissent à la frontière entre abstraction et figuration, séduit chaque jour plus d'acheteurs que la veille. À seulement 30 ans, l'artiste vient de décrocher sa première expo personnelle à la galerie Croy Neilson de Berlin et sera exposée à la Seventeen Gallery de Londres très bientôt. 

Megan Rooney, Piggy Piggy

L'artiste Tschabalala Self s'est faite connaître par le biais de l'association de "dealers d'art" NADA NY. Son corps, peint sous tous les angles, sert son œuvre autobiographique et remet à l'honneur l'art du portrait, à la manière de Maria Lassnig dont les toiles exposées à la Tate de Liverpool alternent peinture et empiècements de tissus. Le critique d'art Waldemar Januszczak a décrit un jour le travail de Maria comme la tentative de peindre les émotions du corps - tandis que Tschabalala Self déploie la multiplicité des supports pour servir et prôner la pluralité des identités du corps.

Cette effervescence figurative, ou plutôt, son intérêt grandissant chez les galeries et institutions, n'est pas si surprenante, bien que son ascension fulgurante étonne. Si l'on revient à 2014 et à l'essor de la néo-abstraction et du New Cynicism comme catalyseurs, la réponse figurative fait sens. Elle est d'autant plus significative qu'elle s'oppose violemment à l'uniformisation de la beauté abstraite, encensée par la classe dominante. L'art abstrait sert la demande d'une élite qui ne saurait voir à ses murs des corps et de la chair exposés sans filtre - l'art abstrait lisse les corps jusqu'à les faire disparaître. Face à ces codes institués par la classe bourgeoise blanche, hétéronormée et patriarcale, la figuration fait et pense le corps comme digne d'être représenté - dans toute sa laideur, sa beauté, sa diversité. La voie de la figuration s'inscrit donc dans une démarche marginale et plurielle, où le corps devient objet de revendication artistique. Park McArthur, Jesse Darling ou Adam Pendelton, de manière plus ou moins littérale, l'avaient déjà expérimenté. 

Tschabalala Self, The Engagement

Bunny Rogers, Ilsa Bright and Dark (For Andrea)

L'intérêt de ces nouvelles pratiques réside bien dans leur capacité à bousculer l'esthétique et les codes visuels de l'histoire de l'art. Ces œuvres débordent du cadre, elles veulent du désordre et se foutent bien de l'ontologie ou des yeux baladeurs de la NSA. Si leurs interventions marginales dérangent, elles mettent en lumière les fondements de l'impérialisme dans l'art. Ce que les artistes risquent ? Que leur représentation du corps touche à l'appropriation ou frôle la fétichisation. Un risque intéressant, car délibérément saisi par les artistes de la nouvelle vague figurative qui ont fait du corps le nouvel outil de revendication. 

Maria Lassnig, Du Oder Ich

Credits


Texte : Rózsa Farkas

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