3 revues françaises pour affronter l’automne

Parce qu’il n’y pas qu’i-D. Enfin presque.

par i-D France
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12 Octobre 2015, 6:25pm

Mieux que les "coffee table book" (quelle atroce expression quand on y pense, des livres qui ne serviraient qu'à orner des tables), i-D a fait sa sélection parmi les très belles revues de cette rentrée, fabriquées en France. De plus en plus belles, de plus en plus lourdes, de plus en plus créatives, elles sont confectionnées avec la splendeur de la décadence. Une nostalgie du format papier qui finit par nous apporter des magazines bien plus grandioses que tous les "coffee table book" du monde. 

Double

"On était fait pour s'entendre." Difficile de trouver meilleure accroche pour décrire le (deuxième) meilleur magazine du monde ? On peut aussi essayer de raconter son rédacteur en chef, Fabrice Paineau. Il traîne ses New Balance et sa barbe rousse (toujours rasée de près). Jamais très loin de la mode, jamais trop proche non plus - "dans nos métiers de la mode, on prend trop souvent des gens qui savent faire et on ne les laisse pas faire." Double parle comme son rédacteur en chef, avec les grands détours qu'impose la liberté. Alors ils laissent faire, depuis 12 numéros (et moitié moins d'années) les plus grands artistes qui se frottent à la mode : Walter Pfeiffer, Juergen Teller, Zoé Ghertner et, plus récemment, Torbjørn Rødland. Il font grandir aussi, ceux qui n'osaient pas tout à fait. Ils sont les premiers à demander à Jamie Hawkesworth de photographier des femmes - et on ne s'en est toujours pas remis. "Le truc bien avec Torbjørn, c'est que plus il s'éloigne du thème, plus il finit par s'en approcher" explique Fabrice, clairvoyant. De la liberté, le courage que cela implique, ce qu'il faut de n'importe quoi "avec Marie Chaix, on a lancé des fourrures sur des mannequins en écoutant Rammstein" et beaucoup de bienveillance ; "on oublie mais c'est important d'être bienveillant quand même non ?" Tellement.

double

Holiday

Holiday
caste détestée qu'il est politiquement incorrect d'aborder dans un pays construit autour d'une histoire révolutionnaire mais qui possède un sens de l'esthétisme et des valeurs de transmission remarquables

est l'antithèse du guide pour « voyageur smartbox » ou le vade-mecum (taille humaine) de l'explorateur en villégiature. En se plongeant dans les pages (immenses) du magazine, on se sent un peu comme dans un train, le front posé contre une vitre fumée, à contempler le lent défilé de paysages inexplorés. C'était quand même la bible du voyage du siècle dernier, ne l'oublions pas. Et pas que. Dans sa première vie, le magazine devait sa superbe à son excellence iconographique et aux plumes qui ont accepté, pour lui, de se faire vagabonds téméraires et de s'en aller sous le ciel (Muse !) noircir quelques pages de leurs très chers moleskines. Cheever, Kerouac, Colette, Hemingway - la crème de la crème (… de la crème) de la littérature comptait parmi ses contributeurs. Mort en 1977, le magazine entame sa seconde vie et repart pour un tour. Au départ de Paris cette fois-ci. Il y a tout juste un an, le directeur artistique Franck Durand et le rédacteur en chef Marc Beaugé ont relevé le défi de faire renaitre de ses cendres cet objet précieux, et d'en réinterpréter la grâce visuelle et éditoriale. C'est chose faite. Dans leur dernier numéro, on part rendre visite à Joséphine de La Baume et on prend le thé dans les pénates de l'aristocratie française - « » nous explique Marc Beaugé. Une histoire de legs donc, de bagages et d'un héritage repensé dans son temps. 

Holiday

Manuel

Comment rendre le gout de l'érotisme à une génération transfusée à Youporn? Et d'abord, c'est quoi l'érotisme? Yann, journaliste et concepteur de Manuel, revue érotique est lapidaire : "L'érotisme, c'est ce qui nous laisse libre". Et justement la liberté, c'est peut-être ce qu'il manque encore aujourd'hui au corps masculin. Sur-exposé, sur-musclé, parfaitement lisse, mais que reste-t-il de l'objet de tous nos désirs ? La pornographie s'est emparée du corps: elle en a fait des dieux du stade ou des dieux du sexe. Et Manuel entend bien libérer le corps masculin de ses carcans. La revue est née d'un projet commun - réunissant Laura, bookeuse dans le mannequinat et Yann, journaliste - grâce au désormais incontournable crowdfunding. Son numéro 0, paru il y a quelques semaines s'interroge sur le "fantasme et le désir que nourrit le corps de l'homme," et s'accapare peu des limites du genre : "il s'adresse aux femmes comme aux hommes." Sous toutes ses formes et du haut de ses cent quatre-vingts pages, donc, Manuel a laissé libre court à la pensée de ses contributeurs : la poésie côtoie les conversations MSN, les partitions de musique flirtent avec les portraits intimistes sortis d'une chambre de bonne. Bref, l'expression y est sincère et libre, surtout. Rohmer s'était entiché du genou de Claire, Manuel jette son dévolu sur la nuque : "point de départ attirant d'un glissement du toucher, colonne dorsale vers l'abyssal." Il parle du corps comme on parle d'amour: à demi-mot, la bouche entrouverte, jamais dans le trop, toujours dans la retenue. D'ailleurs, l'érotisme de Manuel est empreint de nostalgie, portée par l'élégance du noir et blanc, ADN de ce tout premier numéro. En fait Manuel, c'est un peu l'éloge de l'ombre d'une époque aveuglée par la lumière crue des néons - et ça fait du bien.

Manuel

Credits


Photographie : Torbjørn Rødland pour Double Magazine / Karim Sadli pour Holiday / Alexandre Marillat pour Manuel

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