la france explose ses tours et ses banlieues (et tout le monde s'en fout)

Les tours de la cité des 4000 à La Courneuve sont rasées les unes après les autres. L'État veut-il se débarrasser des banlieues ou des populations qui y vivent ?

par Micha Barban Dangerfield
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11 Mai 2016, 12:00pm

"Le cœur délogé ils ont cassé ma tour." Ces quelques mots de PNL feront office de départ. Depuis 2005, les émeutes et les promesses hygiénistes de Sarkozy de passer les banlieues françaises au karcher, les grands ensembles se font petit. Mais voilà, en fait, ils disparaissent. Comme l'aveu d'un échec, celui d'une utopie du vivre ensemble imaginée dans l'élan triomphal des Trente Glorieuses, les politiques préfèrent désormais raser les tours. Elles sont devenues au fur et à mesure des décennies le symptôme physique et architectural d'une crise sociale, économique et identitaire. On les casse. Fin de l'Histoire. À la Courneuve dans le 93, la cité des 4000 tombe en miette. Une après l'autre, les tours disparaissent sans faire trop de bruit, étouffées par les promesses du Grand Paris pour lequel il faut les sacrifier. Et puis le souvenir des émeutes a laissé un goût amer. Depuis, la Courneuve est présentée comme l'épicentre de la violence, de la criminalité, du deal et de la discrimination. Il n'y a qu'à taper quelques mots clés sur Google pour se rendre compte de l'image qui lui colle à la peau. Des barres, des flics et des voitures qui brûlent. Voilà le topo. Un triptyque magique suffisamment puissant pour condamner tout un quartier avant même de tenter de le comprendre ou de l'expier. Les banlieues implosent donc on les explose. Mais que fait-on des gens qui y vivent ? On ressent quoi quand on observe le spectacle de la démolition de sa propre maison ?

Des barres, des flics et des voitures qui brûlent. Voilà le topo. Un triptyque magique suffisamment puissant pour condamner tout un quartier avant même de tenter de le comprendre ou de l'expier. Les banlieues implosent donc on les explose. 

La première pierre de la cité des 4000 a été posée sur le sol de La Courneuve en 1957. Un immense chantier qui s'inscrivait dans une première vague de construction de grands ensembles, fantasmés comme l'avènement d'une pensée rationnelle et moderne. Il fallait alors loger les populations pauvres, immigrées et laborieuses qui habitaient les périphéries de la ville dans des bidonvilles. L'architecture des grands ensembles se voulait salvatrice, porteuse d'un message universel et devenait la preuve visuelle de l'intervention de l'État. Un État rationnel et hygiéniste, une pensée carrée et géométrique. Un paradigme même, qui a été gravé dans le marbre en 1933 avec la publication de la Charte d'Athènes par l'architecte Le Corbusier. Le roman d'apprentissage de tout architecte moderne. Le but ? Construire des cités dortoirs, en périphérie des capitales. Un empilement de milliers de cellules similaires capables d'accueillir des centaines de familles. Les banlieues étaient devenues la promesse d'un monde meilleur dans lequel les classes travailleuses avaient le droit à leur espace - loin des villes. Les architectes se gargarisaient entre eux d'avoir réussi à penser "la cité radieuse" et construit un nouveau vivre-ensemble. On pourrait d'ailleurs encore les féliciter. C'est vrai, ces grands ensembles forment une prouesse technique et architecturale. Seulement voilà, ces cités radieuses ne le sont que lorsqu'on les observe de loin, depuis une ville qui les exclue. Parce qu'il est clair aujourd'hui que les cités comme celle des 4000 à la Courneuve représentent un échec à la fois social et politique. Géographique et urbain. Aujourd'hui l'architecte et auteur de plusieurs grands ensembles Jean Dubuisson, regrette. "Ce n'est pas la forme de barres ou de tours qui fait que c'est inhabitable. Le problème c'est l'urbanisme. On a eu tort de construire ces zones loin des centres-villes. Les gens se sont sentis exclus", explique-t-il au Monde. En voulant à tout prix "parquer" les classes pauvres et immigrées dans des barres, sous prétexte d'un engagement de l'état dans la gestion de sa population, ce dernier enclave, isole. Depuis 1986, alors que la France s'émerveillait devant le spectacle de la démolition de la tour Debussy, La Courneuve tombe. On pourrait penser à mille façons de remédier à l'échec des banlieues. Mais on préfère les détruire, effacer l'ardoise et se tourner d'un seul coup vers le futur, quitte à enfouir un passé mal digéré.

L'immeuble foire et personne n'y fera rien puisque la tour est condamnée. En attendant les gens n'ont pas d'autres choix que de rester ou partir pour ceux qui n'en peuvent plus. C'est un moyen de pression pour que les gens partent et qu'ils n'aient pas à être relogés. C'est un peu dégueulasse en fait.

Pour Monte Laster, un artiste très actif de la Courneuve, la première vague de démolition des tours dans les années 1980 relevait du symbolique : "On ne voulait plus de référence aux 4000. Ce chiffre portait trop de connotation, trop de mythologie." Une intervention sinueuse qui faisait pourtant beaucoup de bruit. Les tours tombaient sous les coups de la dynamite les unes après les autres et explosaient dans un grand souffle de poussière, un grand tremblement. Puis le silence. "Même les plus costauds fondaient en larmes" nous explique Salif, 22 ans, habitant de La Courneuve. Lui, vit à Robespierre, une tour de 15 étages dont la mise à mort a été prévue pour 2022. Sa tour n'explosera pas mais sera "grignotée". C'est comme ça qu'on dit dans le jargon urbaniste dorénavant. Plusieurs grues démantèleront la tour - lentement. "On dirait presque du cannibalisme", commente Monte. Les habitants de la Courneuve observent leurs tours s'effondrer tout doucement, assistent au spectacle de leur agonie. Un processus d'autant plus long que les barres sont souvent laissées à l'abandon durant les années précédant leur démolition. Une façon d'accélérer les départs ou de justifier la condamnation des tours peut-être. "Il y a de gros problèmes d'ensemble dans les tours, de canalisation, d'électricité, d'ascenseurs, nous explique Salif. Mais tu vas appeler un plombier, il va te dire que c'est l'immeuble qui foire et personne n'y fera rien puisque la tour est condamnée. En attendant les gens n'ont pas d'autres choix que de rester ou partir pour ceux qui n'en peuvent plus. C'est un moyen de pression pour que les gens partent et qu'ils n'aient pas à être relogés. C'est un peu dégueulasse en fait."

Il faut appréhender une tour depuis l'intérieur et non pas depuis l'extérieur. Une façade, une barre peut être laide mais il se passe des choses à l'intérieur, des gens y vivent. Et c'est avec ça que doit travailler l'architecte.

Un certain nombre d'architectes s'oppose à la démolition des grands ensembles et prône leur réhabilitation. C'est le cas notamment des architectes Lacaton & Vassal qui tentent d'établir de nouvelles solutions architecturales. Pour l'un de leur collègue, Florian Depous, le problème majeur est qu'on ne prend pas en compte le "potentiel évolutif des banlieues" et qu'on ampute la ville d'un de ces membres, plutôt que de l'envisager comme un espace capable de plusieurs mues, d'une évolution naturelle et organique. "Il faut selon moi travailler avec l'existant". Question de bon sens et d'écologie aussi. "Sans même parler de problème sociaux, notre démarche est pragmatique. Dans une société on construit en fonction d'un besoin, d'une contrainte, d'une donne mais il y a toujours un but. Le fait de raser le bâtiment pour refaire quelque chose de pas forcément mieux, n'a pas de sens. Il y a un problème de relogement aussi, on créé un tissu assez banal finalement par rapport à la monumentalité des bâtiments qui précédaient (en termes de hauteur notamment). Et puis qui dit que dans 20 ans nous ne réfuterons pas ce que nous sommes en train de construire aujourd'hui ? Une ville ne peut pas fonctionner comme ça." Une approche situationniste que les architectes Lacaton & Vassal ont appliqué à la Tour Bois Le Prêtre, un projet de réhabilitation d'une tour du 17ème arrondissement à Paris, plusieurs fois primé et qui a permis de préserver des dizaines de logements tout en assurant un nouveau confort aux habitants. "Il faut appréhender une tour depuis l'intérieur et non pas depuis l'extérieur. Une façade, une barre peut être laide mais il se passe des choses à l'intérieur, des gens y vivent. Et c'est avec ça que doit travailler l'architecte". Avant d'être social ou architectural, le problème, selon Florian, est politique. "L'ANRU (Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine) est un rouleau compresseur. Son parti-pris est celui de la démolition. Il y a bien plus d'argent consacré à la démolition qu'à la réhabilitation." Question d'image cette fois-ci. "Il nous est arrivé plusieurs fois de travailler sur des projets, de proposer des solutions de réhabilitation et on se rendait compte très vite que tout était déjà décidé et que la ville voulait détruire. C'est la même chose lorsque la ville consulte les habitants quand se lance un projet d'archi. C'est une forme de démocratie participative mais en réalité c'est une énorme contradiction." Et puis un simple calcul mental permet de comprendre que la démolition revient bien plus chère que la réhabilitation. Les coûts de relogement, de grignotage et de construction sont largement supérieurs à ceux de la réhabilitation. Alors pourquoi voulons-nous absolument raser La Courneuve, coute que coute ?

C'est facile de reconstruire des immeubles mais reconstruire une communauté, c'est impossible. Le vivre-ensemble dans une cité, c'est hyper important. Ça s'apprend.

Il semblerait que la Courneuve se soit faite avalée par un mouvement qui la dépasse de loin : le Grand Paris. Un projet herculéen initié par Sarkozy en 2008 quelques temps après les émeutes et la condamnation des banlieues. Un grand pari en effet qu'on pourrait considérer comme parfaitement louable. C'est vrai, au fond, il est peut être temps que les Parisiens apprennent à dépasser le périph' - une manière peut être aussi de désenclaver certaines banlieues. Mais en se déployant, Paris, comme Cronos, mange ses propres enfants et engloutit une partie de son agglomération. En fait, la Courneuve des tours sera simplement déplacée, encore un peu plus loin. "Le problème qui se pose c'est que nous risquons d'être les martyrs du Grand Paris. Ça risque de se construire sans nous" explique Medhi Bouteghmes. "Aujourd'hui, c'est presque de la déportation de population, concrètement." Finalement est-ce que la démolition des banlieues ne ferait pas que perpétuer un enclavement social, un échec architectural et une exclusion géographique encore plus grande, encore plus grave mais juste un peu plus loin ? En démolissant les tours, on explose les communautés. "Tous les liens qui ont été tissés sont décousus. Avec les démolitions les populations s'éclatent," explique Monte. C'est une histoire aussi qu'on achève. "Il y a un patrimoine ici, explique Medhi Bouteghmes. On a pas encore accepté en France l'idée qu'il y a une histoire qui se joue dans ces grands ensembles". Le problème c'est qu'en détruisant les tours, on détruit une réalité, un passé, une communauté. "C'est pas hyper beau mais c'est chez nous, et ça fait mal quand ça part, explique Salif avant d'ajouter : C'est facile de reconstruire des immeubles mais reconstruire une communauté, c'est impossible. Le vivre-ensemble dans une cité, c'est hyper important. Ça s'apprend." Le but de la démolition et de la reconstruction des barres est de créer un nouveau paysage, moins dense, moins bétonné, plus bas. Pourquoi pas. Mais pour qui ? La plupart des habitants de la Courneuve ne peuvent être relogés à la Courneuve. "Un grand nombre des habitants sont condamnés à partir. Certains d'entre reviennent tous les jours. Leur vie est ici. Leur communauté, leur histoire," nous dit Monte. Les Courneviens partent plus loin, pour moins cher. Certains même vont de tour condamnée en tour condamnée. Pas le choix.

Si c'est pour construire des bâtiments inadéquats dans le but de faire bouger des populations en prévision d'un mouvement de gentrification, alors là, ça coince pour moi.

Aujourd'hui, La Courneuve est jonchée de panneaux vendant un nouveau quartier, un nouveau vivre-ensemble. Les devantures des nouveaux immeubles s'exposent fièrement derrières des portails à codes multiples. L'horizon se lève derrière les nouvelles barres. Mais voilà, ce paysage, que l'on doit bien à la population de La Courneuve, ne lui est pas destiné. En fait, comme on préparerait la venue d'un nouveau né, la ville se prépare à l'avènement d'une nouvelle gentrification. Le gros mot. "Moi ça ne me dérange pas qu'on détruise si c'est pour proposer quelque chose de bien par la suite, si tout le monde est relogé dans des appartements alentours et abordables et que ça ne tue pas tout un éco-système. Mais si c'est pour construire des bâtiments inadéquats dans le but de faire bouger des populations en prévision d'un mouvement de gentrification, alors là, ça coince pour moi," explique calmement Salif.

Dans un autre de leurs morceaux, les voix vocodées de PNL résonnent comme dans un hall d'immeuble : "L'ascenseur est en panne au Paradis, C'est bloqué ? Ah bon ? Bah j'vais bicrave dans l'escalier." Peut-être ne font-ils que reprendre l'histoire sans fin d'une banlieue qu'on rase et qu'on éloigne pour ne jamais avoir à la regarder en face. "RDV sur Saturne". 

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield et Roddy Bow
Photographie : Borja Larrondo et Diego Sanchez, "Aquellos Que Esperan"

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