le futur de l'art commence avec eux

Nos écoles d'art ont du talent. C'est ce qu'entend démontrer le Prix ARTAGŌN, qui a sélectionné pour sa deuxième édition 45 jeunes artistes issus de 15 écoles d'art françaises, belges, suisses et monégasques. On vous présente nos 5 coups de cœur - qui...

par Ingrid Luquet-Gad
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06 Avril 2016, 8:30am

Pierre Pauze, 26 ans. En 5ème année aux Beaux-Arts de Paris

Que présentes-tu ?
Je montre un film sur l'image du corps dans les nouveaux médias, autour de l'univers callisthénique : la musculation au poids de corps, le street-workout, le fooding. Pour ceux qui s'y adonnent, l'idée est souvent d'avoir une photo à montrer sur Instagram : ils sont tout le temps en train de se prendre en photo. Ça génère un contraste intéressant puisque ceux qui le pratiquent, majoritairement des mecs des cités venus de la boxe ou du breakdance, se mettent à avoir des discussions très "Marie-Claire", où ils expliquent par exemple comment ils jettent le jaune d'oeuf trop calorique. J'ai choisi de les faire parler sur le mode du témoignage pour souligner l'aspect nouvelle religion de ce sport, avec ses rituels, son ascèse alimentaire et ses nouveaux convertis.

Tu montres le film dans un dispositif qui ressemble à une salle de muscu...
Le film peut se voir de deux manières différentes. Soit en salle, soit avec un dispositif. Ici, comme c'est une expo collective sans dark cube pour projeter, j'ai reconstitué une salle de muscu domestique avec deux écrans. Au niveau de la vidéo, j'ai fait une sorte de zapping pour qu'on puisse rentrer dedans à n'importe quel moment. C'est ma première grosse fiction auto-produite.

Qu'est-ce que ça t'apporte d'être en école d'art pour faire de la vidéo ?
J'ai un pied dans chaque milieu : à côté de mes études aux Beaux-Arts de Paris, je travaille dans le cinéma. Pour moi, le film part d'une image, autour de laquelle viennent ensuite se dessiner les histoires. À l'inverse, pour la plupart des producteurs, le film découle d'une histoire. Actuellement, je suis en 5eme année dans l'atelier de Djamel Tatah. C'est un atelier de peinture, mais j'y suis resté car on s'entend très bien. Après, je suis pas très souvent à l'école, je prends plutôt ça comme une résidence. L'an prochain, j'aimerais bien aller étudier au Fresnoy : il me semble que c'est le meilleur pont entre le cinéma et la pratique artistique.

Julie Deutsch, 25 ans. Diplômée des Beaux-Arts de Nancy

Que voit-on, sur ces photos ?
Ces deux photos ont été prises lors de mon séjour en Israël et Palestine. J'ai appelé l'ensemble "Boussaiye". Le titre provient du nom d'une plante qui pousse dans tout le bassin méditerranéen. Comme elle ne fane quasiment jamais, elle est utilisée par certaines tribus bédouines pour délimiter leur territoire.

La photo, c'est ton médium de prédilection ?
Lorsque je suis entrée à l'école, j'avais beaucoup d'a priori sur la photo. Puis, lorsque je suis allé vivre en Israël et en Palestine, j'ai ressenti le besoin de sortir de l'atelier. Je menais alors un travail d'écriture et d'installation. J'ai commencé photographier essentiellement pour enclencher des rencontres, et donner un but à mes déambulations dans la ville.

Que retiens-tu de tes cinq années aux Beaux-Arts de Nancy ?
Ça a été une très belle expérience. On parle et on s'aide beaucoup entre nous, et dès la deuxième année, on travaille en grande autonomie. Les interactions avec les profs se font essentiellement lors de rendez-vous individuels, ce qui fait que les rapports hiérarchiques sont plus horizontaux. Il ne s'agit pas tant d'enseignements que d'échanges.

Estrid Lutz et Emile Mold, 23 ans et 27 ans. En cinquième année aux Beaux-Arts de Paris.

La texture des deux pièces que vous présentez est intrigante. C'est de l'hologramme ?
Estrid : Pas tout à fait, c'est du lenticulaire. Ça se ressemble, mais techniquement, ce n'est pas la même chose. L'hologramme est fait avec de la lumière. Ici, ce sont des lentilles optiques avec des images entrelacées qui donnent ce mouvement. On a voulu créer des surfaces qui seraient comme des débris d'écrans morts, fonctionnant sans électricité.

Emile : En fait, c'est la même technique que pour fabriquer des carcasses d'avion. Au milieu, il y a un matériau un peu pourri, du carton alvéolaire, et un revêtement hyper technique qui vient habiller l'ensemble de part et d'autre. On avait envie de laisser les tranches apparentes, pour montrer ce qui est sous la surface.

Comment avez-vous choisi les images qui interviennent dans ces collages en mouvement ?
Emile : On choisit plusieurs images pour chaque format, ainsi que leur ordre d'apparition et la transition entre les formes et les couleurs. La première pièce mélange des photos de "data center", de ruines à Alep en Syrie et d'un japonais au bord du "karoshi" (en japonais "mort par sur-travail"). Notre travail, que ce soit en vidéo ou dans cette série, explore les états limites. La seconde juxtapose des têtes décapitées, des robots et un alcoolique évanoui.

Estrid : Chaque scène est basée autour d'un personnage et de son environnement. Nous construisons des ruines contemporaines, des sortes de natures mortes d'univers bureautiques

Vous travaillez sur des thématiques ultra-contemporaines : il doit forcément y avoir un décalage avec l'enseignement des Beaux-Arts. Comment ça se passe avec les profs ?
Estrid : On est en dernière année, et ça se passe mieux qu'avant. On est dans l'atelier de Guillaume Paris, où on a un grand atelier. Après, c'est souvent un peu difficile d'avoir des conversations sur notre travail. Ce n'est pas que les profs aient une lecture fausse ou erronée de ce qu'on fait, mais la leur est ultra-référencée et reste dans le cadre de la spécificité du médium. Ils vont nous parler de peinture, de collage, ce qui est intéressant, mais reste assez éloigné de la réalité qui nous intéresse.

Emile : Ça nous embête un peu de rester sur des poncifs thématiques. On nous parle pas mal de pop-art, par exemple, alors qu'il n'y a pas forcément de propos sur le produit dans notre travail.

Laure Giraudaud, 21 ans. En 4ème année aux Beaux-Arts de Limoges

Que présentes-tu ?
La vidéo s'intitule "Poétique de la ruine numérique". On y voit une imprimante 3D construire un château d'eau en céramique, qui finit par s'affaisser et s'effondrer sur lui-même. J'ai voulu jouer sur les limites de l'imprimante 3D, pour montrer que si elle est mal réglée, elle peut tout autant devenir un outil de déconstruction.

Comment t'est venu l'intérêt pour la céramique ?
Aux Beaux-Arts de Limoges, où j'étudie, il y a une vraie tradition de la céramique, qui est aussi liée à l'histoire de la ville. Je n'ai pas intégré l'école pour faire de la céramique, mais j'ai eu un vrai coup de c?"ur pour la matière. Ça s'est joué en mettant les mains à la pâte et en rencontrant de profs. À côté de ça, j'ai toujours eu un intérêt pour le numérique. Je l'avais mis un peu de côté pendant les premières années, mais je suis de plus en plus en train d'essayer de réconcilier les deux registres : j'aimerais me servir des codes du numérique pour produire de nouvelles formes en céramique.

Tu te sens bien dans ton école ?
Absolument. On a de grands ateliers pour pouvoir travailler en volume et de très bonnes relations avec les enseignants.

Camille Picquot, 26 ans. Diplômée de la KASK de Gand, Belgique.

Quel est le thème de ta série ?
J'ai travaillé en m'imaginant un monde aseptisé, sans aspérités, tellement clean qu'il en deviendrait presque menaçant. La série s'intitule "Domestic Flight", pour souligner le côté ordinaire. La série est un mélange de snapshots et de photos mises en scène. Le registre de sensations qui m'intéresse et que j'aimerais éveiller chez le spectateur oscille entre l'attirant et le repoussant.

Pour toi, le medium qui permettrait de traduire le mieux cette ambiguïté-là, c'est la photo ?
Oui, mais je vais aussi de plus en plus voir du côté de la vidéo. D'ailleurs, j'ai terminé mon premier long-métrage de 35 minutes hier ! Je vais continuer à travailler en photo et en vidéo conjointement, les deux se complètent lorsqu'on veut faire vriller la question de la réalité.

Tu as étudié en Belgique. Tu vois des différences entre les écoles d'art françaises et belges ?
Je suis française, mais j'ai fait tout mon parcours en Belgique, donc je n'ai pas vraiment de point de comparaison. Pour ma licence, j'étais à la Cambre à Bruxelles, puis au KASK à Gand pour mon master. La différence, je l'ai vue entre Bruxelles et la partie Flamande, beaucoup plus organisée. Après, on fait d'une école ce qu'on a envie d'en faire. Dans les écoles d'art, la profusion des travaux qu'on côtoie au jour le jour est impressionnante. Ça donne une perspective sur ce qu'on fait : qu'il faut produire moins, mais mieux. En ce moment, c'est ce que je me force à faire, me concentrer sur les projets de longue haleine.

L'exposition des 45 artistes sélectionnés est à voir du 1er au 10 avril 2016, de 10h à 19h au Passage de Retz à Paris.

Credits


Texte : Ingrid Luquet-Gad

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