non, divines n'est pas un "film de banlieue" (et c'est tant mieux)

À des années lumière de la bien-pensance d'un certain cinéma français, Uda Benyamina signe un film on ne peut plus politique, complètement en phase avec les tourbillons de notre époque. Bouleversant.

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31 Août 2016, 9:25am

Oui, vous irez voir Divines. Parce que la critique n'a que ce film sur les lèvres et parce qu'il faut le voir pour le croire. Divines, c'est le film qu'Uda Benyamina, sa réalisatrice, a propulsé à Cannes en mai dernier devant la stupeur et l'émerveillement collectifs. Une femme de 35 ans qui remporte la Caméra d'Or ? Il en fallait un peu plus pour que ce premier long-métrage, signé d'une parfaite inconnue des croisettes fasse parler de lui. Il fallait qu'il se passe en périphérie parisienne, à la lisière d'un camp de roms, de l'A3 et des tours trop étroites pour laisser passer les rêves des enfants qui y siègent. Enfants qu'Uda sacre à l'écran.

Il fallait que les critiques et la presse s'en emparent, le baptisent selon une vieille tradition française et le qualifient de « film de banlieue ». Un sulfureux sobriquet au mieux réducteur - il réunit en son sein des cinéastes dont la seule affinité consiste à s'être extirpés du décor bourgeois parisien ; au pire clivant - il prête systématiquement à ses auteurs une revendication sociale et politique (Matthieu Kassovitz, Abdellatif Kechiche, Céline Sciamma) dont la banlieue, en tant que cadre, est la seule garante. Un parti pris qu'Uda dénonce, arguant qu'il « stigmatise plus qu'il ne sert son sujet. Parce que ces réalisateurs adoptent, malgré eux, un point de vue sociologique, extérieur et forcément moralisateur. »

Divines, lui, ne revendique rien. Et s'il échappe au jugement moral, c'est sans doute parce qu'il adopte un regard introspectif et féminin - la banlieue, Uda y est née et y a grandi. La trame de son film de gangster, brûlant et féminin, elle la doit aux émeutes de 2005 qui ont secoué la France. Sauf que chez Uda, la violence n'est plus le seul apanage des hommes. Elle est incarnée par Dounia, Maïmouna et Rebecca. La première est surnommée « la batarde ». Sa seule volonté, c'est de se faire assez de biff pour partir loin. De sa mère, du bidonville, du quotidien qu'elle réinvente à la sortie des cours avec son acolyte, Maïmouna. Dounia, c'est la réincarnation féminine d'un Tony Montana qui à défaut d'une mère, s'est trouvée un mentor digne du Parrain : Rebecca, la dealeuse la plus respectée du quartier. L'allégorie d'une jeunesse désaxée dont les désirs contradictoires concrétisent la schizophrénie de notre société moderne. L'ascension sociale et illégale de Dounia, par le deal et les petits trafics a mené certains critiques à coller à Divines une étiquette 'de droite', comme la réalisatrice le confiait à Grazia : « On a toujours pensé que la banlieue était de gauche. Or il n'en est rien. (…) Les désirs sont avant tout des désirs de réussite. Avec l'argent comme valeur première. » Divines, film de droite prônant les valeurs monétaires et bourgeoises du capitalisme ? Arguons plutôt que sa réalisatrice brouille les pistes. Plus politique qu'il n'y paraît, le film, à travers les yeux d'une apprentie-dealeuse, questionne le système capitaliste et renverse les mythes qu'il véhicule. En premier lieu, celui que tout homme est maitre de son destin. « Je veux qu'on se questionne sur nos valeurs, sur ce que nous voulons défendre, a expliqué Uda à i-D. Qu'on lâche un peu ces délires de reconnaissance sociale qui passe soit par l'enrichissement monétaire, soit par l'auto-mise-en-scène. Je veux qu'on retrouve le sens et la valeur du mot 'sacré'. »

C'est le personnage de Maïmouna, allégorie divine dont les paroles résonnent comme des incantations célestes, qui incarne au mieux ce mot devenu tabou, « sacré ». À ses yeux « Dieu voit tout », comme elle le soutient à Dounia affairée à remplir à la sauvette des bidons d'essence. Dieu ne tardera pas à faire justice et reconnaître ses enfants - même les plus démunis. Autrement dit, Dieu est le seul maitre de nos destins. Si Divines étonne, ce n'est pas tant parce qu'il pourfend le système - d'autres avant Uda l'ont fait - mais parce qu'il remet au coeur du débat la question religieuse du salut personnel ; et son impossible réalisation dans un monde ou le capitalisme assume à lui seul la puissance du destin. « Le sacré, c'est ce qui nous transcende et nous élève, assure la réalisatrice. Il n'a pas de nom et peut se trouver partout : dans la danse, le soufisme, l'art, Dieu, la musique ou l'amour. »

La grande force d'Uda Benyamina est d'avoir conçu un film instinctif, spirituel, transcendantal, où le salut s'opère par un retour au sacré, quelle que soit la définition qu'on lui donne. Un film où Dieu est tout puissant, à l'instar du Parrain ou Scarface. Un film où Dieu, est peut-être enfin une femme. Je vous vois venir, vous me direz qu'un film sur la religion et les femmes, en Août 2016, c'est forcément un peu politique. Sans doute. Mais définir la religion à travers le seul prisme de la revendication est justement l'apanage des politiques - c'est une caricature à laquelle Uda ne se livrerait pour rien au monde. 

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg
Photo : Oulaya Amamra dans Divines. Copyright Easy Tiger