passeport vert et passeport rouge : comment vit-on avec de vraies frontières ?

Entre le Brexit, l'obsession de Trump pour les grands murs et une frange de la France qui lorgne vers un populisme pro-fontières, notre monde tel qu'on est en train de se refermer. Journaliste, enseignante, auteur marocaine, Kenza Aloui en témoigne.

par Kenza Aloui
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09 Janvier 2017, 12:10pm

Aérodrome de Ljubljana, Slovénie. L'hôtesse prend mon passeport, à l'envers, à l'endroit, à l'envers, l'ouvre, le retourne enfin avant de me dire en souriant : « Ah Maroc ! Les passeports verts sont si rares, ils sont tous bleus ou rouges. »

Je n'avais jamais pensé à classer les passeports comme des bonbons, par couleur. Il y en a toujours une au goût bizarre qu'on laisse au fond du paquet. En y réfléchissant quelques secondes, c'est vrai, les passeports verts sont moins nombreux que les rouges ou les bleus. Moins qu'une question de quantité, c'est surtout leur visibilité qui est en jeu, parce qu'il est plus difficile de voyager avec un passeport vert d'Azerbaïdjan, du Burundi ou du Pakistan, qu'avec un passeport bleu ou rouge.

Mes compagnons de route sont tous les deux naturalisés français. Ils sont passés du vert (algérien et palestinien) au rouge, l'ultime coloration administrative. On voit toujours les racines mais la nouvelle couleur rassure. Le passeport français ouvre toutes les portes ou presque : 155 pays sans visa à l'entrée, 4ème meilleur passeport au monde, ex æquo avec le finlandais et le suisse. Mon passeport vert n'en ouvre que 55, classé 66ème entre le sierra-léonais et le béninois.

Dans le monde parallèle des gens qui voyagent sans frontières, on l'appellera « le monde des rouges et des bleus », 2016 a été rude. Le monde des rouges et des bleus est en danger et M.I.A l'avait prédit. On s'inquiète sérieusement pour 2017 parce que jusque-là on a refusé de voir venir May, Trump ou Fillon. Dans le monde des verts, on s'inquiète aussi, mais moins. Peut-être parce qu'on a moins de libertés à perdre, ou parce qu'on s'inquiète déjà depuis longtemps.

L'insouciance qui va avec la liberté de circulation détermine les attentes des voyageurs. Les rouges et les bleus voyagent sereinement, ils ont souvent pour référence l'Espace Schengen, sans frontières, comme s'il avait toujours existé, alors que le traité de Maastricht n'est qu'un millenial en crise. Les verts, même quand ils circulent dans Schengen n'y croient jamais vraiment, et méditent sur la question à chaque fois qu'ils font la queue « Reste du monde » dans les aéroports.

La première frontière que j'ai traversée dans ma vie, c'était dans une enclave espagnole au Maroc : Ceuta en espagnol, Sebta en arabe. On parle souvent de cette ville dans les livres de géographie ou en cours d'espagnol quand on apprend « Clandestino ». Et pour cause c'est de la super frontière. Tout y est, les barbelés, les clandestins, la contrebande, la fin de l'Afrique, le début de l'Europe, la fin du rêve andalou médiéval.

L'insouciance qui va avec la liberté de circulation détermine les attentes des voyageurs. Les rouges et les bleus voyagent sereinement, ils ont souvent pour référence l'Espace Schengen, sans frontières, comme s'il avait toujours existé, alors que le traité de Maastricht n'est qu'un millenial en crise. Les verts, même quand ils circulent dans Schengen n'y croient jamais vraiment, et méditent sur la question à chaque fois qu'ils font la queue « Reste du monde » dans les aéroports.

Ce petit ilot urbain espagnol est un reste d'histoire coloniale compliquée et mal digérée. Il est entouré de Maroc, il n'y a d'autre séparation que le poste frontière. Il faut un visa pour rentrer à Ceuta/Sebta, alors même qu'on ne quitte pas le territoire marocain et qu'on voit la ville s'éclairer le soir depuis le balcon de ma grand-mère. C'est assez difficile à expliquer à un enfant, je ne suis pas sure que mes parents aient réussi. Je me souviens que pour rentrer en « Espagne » on devait faire rouler la voiture dans l'eau pour nettoyer les roues, comme si on était sales. Dans le sens contraire ce n'était pas nécessaire, l'Europe c'est propre, même enclavé.

Depuis ma petite enclave, j'en ai vu des frontières. Parfois banales, invisibles, ridicules, révoltantes, dramatiques, ou tout simplement fermées - celles où j'ai été refoulée. J'ai l'impression qu'entreprendre d'aller ailleurs quand on est « vert » (et parfois d'autant plus quand on est « verte ») est perçu comme un acte belliqueux, un affront presque insolent auquel répond la grosse machine rouge ou bleue par une violence symbolique désormais systématisée dès lors qu'on télécharge un formulaire de demande de visa. Le système actuel est un cadre asymétrique où la réciprocité se fait rare, et bizarre. Il crée une quantité de demandeurs disproportionnée par rapport au nombre de places en jeu. Dans le Tinder tricolore international, les verts sont les garçons qui n'ont que leur fierté à perdre, et les rouges et bleus sont les filles qui envoient des screenshot un par un à leurs copines.

Dans le monde des rouges et des bleus, la vie digitale et la vie réelle sont alignées : en deux ou trois dimensions on se balade librement, on voyage sans frontières. Dans le monde des verts, la liberté de circulation virtuelle vient se heurter aux difficultés en dur. Dans le monde des verts, les frontières n'ont jamais cessé d'exister, sans faire sens ou justice pour autant. Les verts, même décolorés, sont les mieux placés pour les questionner, les déconstruire et les repenser, au delà de leur simple position de victime.

Je n'ai jamais compris ma première frontière, je m'y suis faite. Pareil pour la suite. Les adultes se résignent plus facilement peut-être. De la principauté anecdotique à la colonie illégale, les frontières de notre monde impressionnent, humilient ou font peur, mais elles n'inspirent pas le respect. Elles excluent parce qu'on manque cruellement de couleurs entre le rouge, le vert et le bleu.

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Texte : Kenza Aloui

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