oui, les contre-cultures font partie de l'histoire française

L'exposition "L'esprit français, contre-cultures, 1969-1989" qui se tient à la maison rouge relève le pari de proposer une autre histoire hexagonale : marginale, irrévérencieuse et créative. Rencontre avec l'un de ses commissaires, François Piron.

par Malou Briand Rautenberg
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01 Mars 2017, 11:45am

Chacun a sa propre définition de l'esprit français et l'on sait toute la difficulté qu'il y a à en définir les contours - certains y voient des clichés, d'autres y accolent la notion d'identité, d'autres encore, un héritage grandiloquent et collectif. Ces quelques exemples ont pour trait commun de révéler une certaine lecture de l'histoire. Celle de Louis XIV, de la 5ème république ou du béret-baguette. Mais une multitude d'autres histoires ont existé et continuent de le faire, en marge de ces poncifs - c'est d'ailleurs ce qu'i-D s'attache à révéler chaque jour. C'est aussi le pari que relève l'exposition orchestrée par François Piron et Guillaume Désanges « L'Esprit français, Contre-cultures, 1969-1989 », qui vient d'ouvrir ses portes à la maison rouge. Dans un brouhaha de médiums et de formats qui réunissent tracts, posters, sculptures, photographies et dessins, l'exposition se donne l'ambition d'enregistrer les pulsations qui ont marqué deux décennies sans qu'elles aient jamais eu l'honneur d'être célébrées par la grande histoire. Des vociférations dans le micro (le punk), aux dessins obscènes dessinés sur pages d'un célèbre magazine (Hara-Kiri) ou sur les murs de Paris (le graffiti) ces voix ont participé à une redéfinition de l'Esprit français. C'est donc à la marge que les commissaires ont consacré leur exposition divisée en 10 chapitres. Nous avons rencontré François Piron pour en savoir plus sur cette multitude d'identités qui font et continueront de faire l'histoire de la France. 

Jacques Monory, Antoine n°6, 1973 © Jacques Monory / ADAGP, Paris 2017, courtesy de l'artiste

Qu'est-ce qui vous a donné envie de monter cette exposition, « L'Esprit français, contre-cultures, 1969-1989 »?
Il y a plusieurs idées plus ou moins générales qui ont permis que ce projet d'exposition émerge. D'une part, une idée de politique générale : dans une époque où les discussions sur l'identité la ramènent systématiquement à des notions étroites et réductrices, il nous a paru important de rappeler une période où essayer d'évoquer une question d 'identité française ne se pose pas forcément par des schémas communs d'obéissance à des symboles nationaux qu'on érige mais par des émancipations identitaires individuelles. C'est notamment le cas de la période post-68 qui voit un ensemble de mouvements d'émancipation et de révolutions non pas politiques, mais individuelles. Elles passent par le corps, la liberté sexuelle et la redéfinition des genres. D'autre part, et c'est une raison plus personnelle, Guillaume Désanges et moi-même avons été adolescents dans les années 1980. Nous avons été nourris par l'iconographie des Bérurier Noir et d'Hara Kiri. Mais on s'est vite aperçus que cette iconographie était absente du champ d'art contemporain et des institutions qui s'en réclament. Tout un pan de l'histoire des années 1970 et 80 est donc passé sous le silence des institutions. Ce qui nous a amené à réfléchir à l'histoire de l'art qu'on nous raconte, et à en proposer une autre.

À quoi est due cette absence d'archivage des contre-cultures en France ? 
Il y a ce qu'on pourrait appeler un auto-archivage de la part des contre-cultures françaises. On peut citer par exemple les archives de la zone mondiale sur internet qui recense et réédite le travail de Bérurier Noir. Certaines personnes ont une résistance naturelle à s'auto-archiver, d'autres s'attachent à rendre disponible un ensemble d'informations, d'images. Cela reste une minorité, bien sûr. Et peu de lieux se sont donnés pour mission d'archiver les contre-cultures - à part, peut-être, la Fanzinothèque de Poitiers ou le Centre Simone de Beauvoir qui recense les archives du féminisme. En France cet archivage atteint rarement les institutions artistiques de plus large ampleur… Et c'est sans doute parce que la France a un rapport avec elle-même très particulier. Il y a, en France, cet éternel fantasme d'être au centre d'une grande civilisation et en même temps, une grande difficulté à se regarder soi-même.

Cathy Bernheim, Manifestation contre les appels au meurtre d'homosexuel.le.s lancés par Anita Bryant aux USA, Paris, 1977 © Cathy Bernheim

Pourquoi la France a-t-elle du mal à se regarder comme vous dîtes ?
La France est un état centraliste et prescripteur qui repose sur l'imbrication indissociable entre pouvoir, langue et territoire. C'est évidemment différent en Allemagne ou en Angleterre. Ce soudage français, cette unité de la France entre langue et territoire, date probablement d'avant la Révolution Française, de Louis XIV. C'est un héritage ancien qui perdure et rend la critique très difficile. On peut prendre un exemple très concret : dès que des essais sur la France produits par des historiens étrangers sortent, le rejet de la critique de la part des Français se fait systématiquement sentir. Quand la critique vient de l'interne, des Français eux-mêmes, on lui rétorquera que c'est finalement bien Français de se tirer dessus et de se dévaloriser. En réalité, il y a en France un vrai problème d'analyse critique et une exposition sur la France dans le champ de l'art est toujours polémique. La plupart des expositions qui prennent le sujet national, sont généralement à caractère élogieux et officiel. On célèbre l'art français, son héritage, sans dimension critique ou recul historique. On se pose rarement la question « comment » ? Comment s'est constituée cette scène artistique, comment a-t-elle été nourrie par l'immigration, les diasporas, l'exil. Célébrer n'a jamais été un problème français. L'effort d'analyse critique, si.

Qui sont les anti-héros français que vous présentez dans l'exposition ?
L'exposition mélange sans hiérarchie des pratiques artistiques et contestataires qui ne sont pas toujours militantes au sens où leur simple fonction est d'être un élément critique et perturbateur, sans défendre une cause en particulier. Dans l'exposition, cela se traduit par des oeuvres d'art, un ensemble de documents, d'affiches, de revues, de pamphlets, de tracts et de livres. La plupart ont été écrits, créés par des artistes qui se tiennent à la marge du milieu de l'art et c'est en ça qu'ils sont des anti-héros. Parce qu'ils existent par et dans le négatif. Ce ne sont pas des gens qui cherchent à s'inclure dans le milieu existant ou à améliorer les conditions de ce milieu existant pour pouvoir s'inclure. Ce sont des gens qui veulent détruire l'environnement autour d'eux pour pouvoir exister. Et c'est extrêmement intéressant d'un point de vue politique. Une grande part du militantisme de cette époque ne se constitue pas en matière inclusive. On utilise la liberté tout de suite (qu'elle soit dans le langage ou dans l'action), pour nier ou détruire un environnement social et politique. C'est la démarche de nombreux mouvements gay à l'époque, à l'instar du Front homosexuel d'Action Révolutionnaire, soit l'exact opposé du Mariage pour Tous. À cette époque, on n'essayait pas d'avoir les mêmes droits que l'environnement. On cherchait à détruire ce rapport de normalité pour pouvoir exister. C'est une démarche offensive et polémique mais aussi vivifiante car elle appelle à l'émancipation des individus.

Pierre et Gilles, Marie France, 1980 © Pierre et Gilles. Courtesy Collection François Pinault

Aujourd'hui, certains partis extrémistes se réapproprient ce pouvoir d'opposition. Comment expliquez-vous ces formes de contre-révolution réactionnaires ?
Le plus grave est que ce type de discours est en train de déteindre sur l'ensemble d'un champ politique où le terme « anti-système » s'est complètement généralisé. Vous remarquerez qu'en 2017, nous n'avons que des candidats « anti-système » à l'élection présidentielle. Les discours politiques sur l'identité se restreignent à des notions de laïcité, d'ostracisation de l'étranger - que ce soit contre les immigrés à l'intérieur ou contre des nations voisines. Tous ces discours essentialisent l'identité française. Or notre ambition à travers cette exposition n'était justement pas de présenter une « essence de l'esprit français ». Nous avons souhaité présenter des situations, des agencements de pensées, de créations, de paroles engagées dans un contexte et un territoire déterminés - ce parti-pris revêt une dimension forcément provocatrice puisque ceux qu'on célèbre au sein de cette exposition aujourd'hui seraient outrés qu'on les mette en évidence comme l'exemple d'un esprit national… Mais en même temps, ce sont ces gens qui gardent une droiture et une cohérence dans leurs idées (au risque de ne se faire que des ennemis ou d'être marginalisés) qui sont peut-être les anti-héros dont nous avons besoin.

L'année 2016 a été marquée par une certaine muséification des contre-cultures françaises… Il y a eu « Soulèvements » au Jeu de Paume, « Provoke » au Bal et bien d'autres. Est-ce qu'on ne perd pas l'aura subversive et anti-système des contre-cultures en les exposant dans de telles institutions ?
Je pense que tout réside dans la manière de le faire. Ça peut plomber comme réveiller. C'est mon métier de faire des expositions donc j'espère que le montage peut restituer et créer des dynamiques entre des choses disjointes, advenues, des choses qui s'ignoraient. J'espère qu'on peut non seulement restituer l'esprit d'une époque mais peut-être même la créer au sens qu'il n'y a pas de vérité. Il n'y a pas une histoire et une contre-histoire. Il existe des histoires. Et ces histoires, infiniment variables, s'interprètent. Notre ambition est d'en proposer une lecture. On a voulu créer une exposition vivante, et justement pas nostalgique : le bon vieux temps n'existe pas. Les années 1980, c'était un sale temps, un climat politique morose, excessivement sclérosant. Ce n'était pas plus facile qu'aujourd'hui de faire ce que ces gens ont fait. Et pour moi non, il n'y a pas cette idée simple de muséifier le punk, l'éternelle idée qu'il s'agit d'une récupération, d'une domination d'un pouvoir sur les contre-cultures. Il faut dépasser cette querelle.

Vous pensez qu'une résurgence des pratiques artistiques transgressives est en marche ?
Je pense qu'une petite marge de l'art qu'on expose l'était. Je ne pense pas que la subversion, le mauvais esprit, aient diminué. Il y en a toujours et ce n'est pas parce qu'on ne le voit pas qu'il n'existe pas. On le trouve dans des milieux artistiques, militants et des milieux entre les deux qui justement, ne se revendiquent peut être ni de l'un ni de l'autre. J'espère que cette exposition participera à une meilleure compréhension des périphéries, à faire entendre des voix plus ténues et faibles dont on ne comprend pas toujours le langage. Aujourd'hui, j'ai l'impression qu'il y a de nouveau les conditions pour une certaine forme de révolte, qu'elle soit individuelle ou collective. Du ras-le-bol naît un désir de se faire entendre et d'exister plus fort. Espérons qu'il passe par la création.

Orlan, Titre d'un film virtuel: ORLAN avant Sainte-Orlan, 1988 © ADAGP Paris 2017. courtesy de l'artiste et de la galerie Michel Rein
L'Esprit français, contre-cultures 1969-1989, à la maison rouge à Paris jusqu'au 21 mai 2017

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg
Photo header : Philippe Morillon, Membres des bandes des Gazolines et To the Bop devant la boutique Pendora de luxe aux Halles, 1975 © Philippe Morillon

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