la jamaïque a aussi inventé les codes du streetwear

Des chaussures Clarks au débardeur en résille en passant par la casquette Kangol, le journaliste et commissaire d'exposition Sebastien Carayol revient sur les marqueurs de la mode jamaïcaine.

par Seb Carayol
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02 Juin 2017, 11:30am

« Ceinture Gucci », t-shirt v-neck qu'il élève au rang de « religion », jeans serrés et, horreur, « montre G-Shock » : le redouté, redoutable et désormais emprisonné à vie roi du dancehall, Vybz Kartel, donne un aperçu de l'attirail du vrai rude boy jamaïcain de 2010 dans les paroles de son morceau avec Rvssian, « Jeans & Fitted ». Tellement… déjà vu. Rattrapé par l'américanisation de la grande machine à niveler des « musiques urbaines », pareil accoutrement peut constituer, aux yeux des vétérans des soirées sound system de Kingston, la négation d'un riche passé, élégamment menaçant, fait de trouvailles débrouillardes, de réappropriations, de sublimations-mosaïques du parfois commun. Bref, d'un style vestimentaire flamboyant, et surtout uniquement jamaïcain, boosté par la nécessité vitale d'innovation constante des sound systems, obligés d'inventer musicalement, visuellement et stylistiquement pour survivre.

Souvent imités, jamais égalables, quels sont les plus reconnaissables marqueurs de la mode masculine dans les dance halls (piste de danse en plein air parées d'une sono mastodontique) de l'île, depuis l'apparition des sound systems au début des années 1950 ? Pour y voir plus clair, mini-revue de dressing à travers les époques.

L'obsession Clarks

En Jamaïque, ce n'est plus de l'amour mais un véritable culte qui est voué par les rudeboys aux chaussures anglaises Clarks, au point qu'elles deviennent indissociables des personnages qu'elles équipent. Pour ne donner qu'un exemple : dans les années 70, le flic très craint Joe Williams avait établi un système infaillible, dans sa juridiction. Quand il débarquait pour interrompre les soirées du sound system local Sir Coxsone's Downbeat, il séparait les danseurs en deux groupes : ceux en Clarks et ceux sans Clarks, afin d'identifier les voyous des gens « décents ».

Cette fièvre autour d'abord de la Desert Boot, chaussure démilitarisée inspirée des modèles de l'armée anglaise lors de la campagne d'Egypte mais énorme flop dans son pays d'origine à sa sortie à la fin des années 1940, n'était pas prévisible. Mais son adoption par des durs-à-cuire certifiés du ciné (notamment Steve McQueen) et son look army chic ont séduit la Jamaïque, plantant une première graine de la coolitude pour les deux hits à suivre : la Wallabee en 1967, et la Desert Trek en 1971 (en fait une Desert Boot avec couture sur le dessus, immédiatement rebaptisée « bankrobbers » sur l''île - la pompe des braqueurs de banque !)

Grâce à ces deux modèles, les Clarks deviennent les héroïnes de nombreux titres à partir du début des années 80 (Parmi des douzaines à faire pâlir Run DMC et leurs Adidas, conseillons Clarks Booty de Little John, Put on Me Clarks de Scorcher ou encore Lean Boot de Richie Davis) et règnent toujours aujourd'hui en maître sur le pied de rue jamaïcain, comme l'atteste le bouquin sur le sujet, Clarks in Jamaica. Pour terminer avec un exemple très récent et concret : street artiste du ghetto de Kingston venu peindre en résidence à l'exposition "Jamaica, Jamaica !" , Danny Coxson n'aurait oublié pour rien au monde l'essentiel à mettre dans sa valise avant de décoller pour Paris : deux paires de fausse Clarks (avec vraie étiquette en cuir Clarks pendouillant d'un lacet), une rouge, une camo, faites sur mesure par son tailleur favori de downtown Kingston selon une interprétation libre de la Desert Boot (un peu plus montante, pour pouvoir coudre une astucieuse poche secrète sur le côté).

© Stephanie Sian Smith

Le pantalon-couteau suisse

Aujourd'hui la bataille fait encore rage : qui des Jamaïcains ou des early rappers a, le premier, mis un fute de jogging pour autre chose que faire du sport ? Inutile de demander aux intéressés puisque chacun prêche, avec enthousiasme et fermeté street, pour sa propre paroisse, et que l'Histoire n'a toujours pas, à ce jour réussi à choisir un gagnant. Car en fait, parmi tous les éléments vestimentaires de l'élégant fréquenteur des dancehalls, quelle que soit l'époque, il n'y a jamais vraiment eu UN pantalon emblématique - zoot suit à l'époque pour les clubs de jazz et du ska, baggy dans les années 90… La seule distinction jamaïcaine du meilleur ami de l'homme résidera plutôt dans la façon de le mettre en scène : en même temps que les rappeurs en Helly Hansen ou le skater Chad Muska dans les années 1990, on le voit par exemple relevé d'un seul côté dans les ghettos de Kingston (cf. le film artistico-documentaire hallucinatoire de Denis Villeneuve, REW-FFWD) ou orné d'une ceinture de coton impérativement ouverte lors de la période « Rockers » de la fin des années 1970. Bien évidemment, il doit compter au moins une poche capable de contenir un bandana plié en quatre. Symbole universel de rébellion (des mineurs syndicalistes des années 1930 aux gays, en passant par 2Pac et les bikers), l'étoffe au motif perse cachemire double son message d'une utilité réelle en Jamaïque : même les rude-boys doivent s'éponger le front par 40 degrés et 70% d'humidité. En revanche, il est conseillé de ne pas s'attarder dans le coin si un ledit rude-boyse ballade avec un journal dépassant de son autre poche arrière, ce n'est pas forcément parce qu'il est passionné d'actu : au début des années 1980, cela restait le moyen le plus discret de planquer son couteau « ratchet knife » !

© Beth Lisser

Un filet nommé Ganzie

Présent depuis le milieu des années 1970 sous les chemises nonchalamment déboutonnées des « rockers » (un sous-genre très populaire de reggae qui donnera son nom au film éponyme de Ted Bafaloukos en 1979) jusqu'au dancehall contemporain, voici l'autre signe de reconnaissance des vrais rude boys : ce que les Jamaïcains appellent « string vest » ou « ganzie », mais qui aux yeux du béotien semble ressembler à un hybride de marcel et de filet de pêche coloré.

Destin insolite : bien avant de devenir la coqueluche et l'accessoire indispensable des dancehalls, cette « mesh marina » commence en effet sa carrière en Norvège, dans l'armée. Dès les années 1930, le capitaine Henrik Brun, mécontent des sous-pulls fournis pour ses hommes, cherche quelque chose qui pourrait réguler la température du corps sans faire transpirer - la boîte Brynje lui suggère un tricot très lâche, lardé de trous. C'est la naissance de ce que les USA appelleront la « health vest », adoptée par tous les papas anglais des années 1940 comme sous-vêtement, avant qu'il ne devienne, crânement arboré, l'un des éléments du kit indispensable à tout badman du ghetto qui se respecte un peu. Au sommet de sa gloire dans les années 1980, le gang Spanglers Posse, donne son nom à une façon de s'habiller : chemise boutonnée seulement en haut ouvrant sur string vest nonchalant, et bien sûr… journal roulé dans la poche arrière.

Dans les années 1990, le marcel minimaliste devient tellement affilié au dancehall qu'un chanteur se surnomme Terry « Ganzie » et que même les rappeurs, aidés par les quelques tubes internationaux de Shaggy notamment, le remarquent : dans son morceau « Still Shining » (1996), Mobb Deep balance : « fais des trous dans ton t-shirt comme dans les fringues des Jamaïcains »… Jamais tombé en désuétude dans les rues de Kingston, le « ganzie » semble encore faire partie du kit pour un long moment : le deejay Busy Signal l'arbore fièrement dans l'une de ses dernières vidéos (Watch Out For This (Bumaye)), tandis qu'Ibra Mahr lui offre une coolitude vintage dans "Diamond Socks" - une ode à la mesh marina du capitaine Brun, mais aussi… aux Clarks. Décidément !

Le couvre-chef du dandy des dancehalls

Chapeau, béret, bonnet, casquette : depuis l'apparition des sound systems en tant que « scène musicale », le dandy des dancehalls sort très rarement sans être couronné d'un couvre-chef adéquat. Des années 50 au début des années 1970, l'élégance ne s'est pas encore émancipée des valeurs chics venues d'Angleterre ou des États (costumes deux-pièces, skinny ties et incontournable combo shoes Bally, chemise Arrows selon l'époque, chapeaux feutre à bords large ou bowler hats inspirés des Mods anglais). Prince Buster, qui a connu le succès en 1969 en Angleterre, en sera l'illustration parfaite avec ses cols roulés serrés et vestes de laine.

Au tout début des années 1970, avec l'arrivée du mouvement rasta, la donne change car il faut trouver une façon cool and deadly de ranger ses dreadlocks naissantes, l'un des signes de ralliement des rebelles rastas à l'origine débattue (entre héritage des Indiens qui font arriver la marijuana sur l'ile et hommage aux guerriers anti-colonialistes Mau Mau du Kenya), sous un chapeau adapté. Les premiers deejays, ces bateleurs chargés d'animer les intervalles entre les morceaux, popularisent ce que l'on retrouve souvent appelé le « badman hat » : une sorte de très haut Kangol à bords étroit en laine, généralement coloré, vu sur des as du micro tels que Uroy ou Iroy. Au fur et à mesure que croissent les dreadlocks, au fil des ans, les contenants s'adapteront : au « tam », l'énorme bonnet traditionnel de Marley ou Johnny Clarke, succèdera, pour certaines branches du mouvement rasta plus radicales, la quasi-obligation de porter un turban vers la fin des années 1990 (Voir Jr Reid, Sizzla, Anthony B, Capleton).

Si, bien sûr, diverses modes venues du rap américain en plein boum impactent la Jamaïque au début des années 1980 (folie Kangol, avec une préférence générale pour le modèle casquette plus que pour le bob pelucheux de ce côté-ci de la mer des Caraïbes), les plus respectées figures de l'île ont tout de même tendance à s'accrocher à des valeurs vintage et classique, twistées à leur façon. À titre d'exemple, Gregory Isaacs (surnommé le « Cool Ruler », pas sans raison) a révolutionné le port du panama en l'inclinant vers la droite et l'arrière d'une façon absolument inimitable. Sous peine de ressembler à un mélange Bourvil/Charles Trénet, il a fait de ce couvre-chef de retraité floridien un marqueur absolu de coolitude ghetto.

Depuis le milieu des années 2000, les nouveaux héros des dancehalls se couvrent certes toujours, mais la fascination bling venue du rap a fait son oeuvre. Pour preuve, dans son clip pour Gyal Bruk Out, la nouvelle sensation Alkaline porte un bob et une casquette de baseball avec sticker intact. Rien de nouveau sous le soleil de la mondialisation urbano-vestimentaire - et c'est d'ailleurs bien triste : avec des personnages extravagants comme Elephant Man, Eek a Mouse ou Lee Perry, la Jamaïque nous avait vestimentairement habitués à bien plus inventif.

© Beth Lisser

Blogs sur le sujet : Kingston Style, celui de l'analyste de la mode jamaïcaine Erin Hansen Mcknight et celui du photographe récemment décédé Peter Dean Rickards

Livres : Dancehall : the Rise of Jamaican Dancehall Culture, photographies de Beth Lesser dans les soirées sound system de Kingston au milieu des années 1980, et les incroyables portraits en pied de Rockers Style Complete : Positive Vibration de Ted Bafaloukos et Cherry Kaoru Hulsey (Editions Asai Takashi, 2004). À lire également, Clarks in Jamaica de Al Fingers publié aux éditions First.

Credits


Texte : Seb Carayol

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