on est montés dans la caravelle à hélium de polo&pan

Et on n'est jamais vraiment redescendus. Le duo français vient de sortir son tout premier album, Caravelle – un ensemble de titres enchanteurs et la bande son de ces prochains mois d'été. i-D a rencontré Polocorp et Peter Pan pour parler de tropiques...

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juin 23 2017, 4:35pm

Des beats qui roulent comme des billes, de petites percussions chaudes, des xylophones et des voix féminines à peine nonchalantes. Plus loin, la forêt bruissante chahute doucement. En fond, le son d'une steel drum à peine esquissé. Juste au-dessus passe une caravelle. Voilà trois ans qu'Alexandre Grynszpan et Paul Armand-Delille, anciens Djs du Baron, lancent des titres enchanteurs au compte-gouttes. Enfin réunis dans leur premier album, Caravelle, les morceaux La Canopée, Aqualand, Dorothy ou encore Pays Imaginaire diffusent les premières chaleurs estivales et transportent à l'ombre des acacias - « Latitude 500 longitude 36 » si on les écoute. Ceux que l'on nommait DJ Polocorp et Peter Pan défendent un état d'esprit hyper positif et ont pour mantra des termes aussi naïfs que «bienveillance», «bonheur» et «amour». Il va sans dire que nous, chez i-D, on adore. Encore enchantés par les ondulations magiques de Caravelle, le pas léger et le regard en l'air, nous sommes partis à la rencontre du duo pour parler de pop, de tropiques et d'amour.

Comment est-ce que vous vous êtes rencontrés ?
Alex : On a un parcours assez atypique, parce qu'on aurait eu plein d'occasions de se rencontrer avant que l'on se rencontre véritablement. On s'est beaucoup croisés. On était notamment dans le même internat, mais nous sommes rencontrés vraiment bien plus tard. Il a fallu qu'on attende de travailler en tant que DJ dans des boîtes de nuit, notamment au Baron, pour se rencontrer.

Paul : On appartenait à la même agence, Tête d'Affiche, qui était l'agence qui gérait les Djs du Baron. On a mixé longtemps au là-bas sans vraiment bien se connaître, puis un jour on a décidé de se poser en studio pour faire de la musique, pour rigoler, et c'est parti de là.

Comment se fait cette transition ? Passer des platines à la composition…
Alex : En fait il y a quand même une vraie différence entre le Djing et la création, même s'il y a des points communs. Quand on a commencé à faire de la musique ensemble on avait plusieurs fantasmes, la musique de club mais aussi des genres beaucoup plus doux, qui n'appartiennent pas à ce milieu nocturne. On aimait le soleil mais aussi la douceur et on voulait trouver une autre façon de l'exprimer. Le spectacle était donc une évidence.

Paul : Moi j'ai commencé par faire de la musique avant d'être DJ. Le DJing était pour moi une manière de me rapprocher de ce que j'avais envie de faire et de commencer à vivre de la musique. À ce moment-là, j'ai commencé par composer sur mon ordi, j'étais plutôt producteur. Puis je suis devenu Dj par enchaînement logique.

Votre attente musicale semble dépasser de loin le simple répertoire club. Vous partagiez les mêmes bagages musicaux à ce moment-là ?
Paul : Chacun avait des références cachées qu'on ne soupçonnait pas. On s'est vite rendu compte qu'au-delà de la musique club il y avait plein de répertoires qui nous animaient l'un et l'autre comme le hip-hop français, la musique classique, la bossa nova ou encore d'autres choses qui se sentent aujourd'hui dans notre disque. En tant que Djs, on ne mixait pas nécessairement les mêmes disques. En fait ce qui nous intéressait était la capacité de l'autre à digger dans des univers super différents.

Alex : C'est vraiment ce qui nous a poussés à collaborer très vite. On a décelé chacun chez l'autre plein de choses que l'autre aurait pu nous apprendre. Quand j'ai rencontré Paul il avait tout un savoir que moi je n'avais pas, toute une manière de concevoir et même de voir les choses, que je n'avais pas. Je me suis donc dit, plutôt que d'arriver et de proposer quelque chose avec autorité, on va plutôt essayer de métisser tous les deux notre savoir et ça a donné Polo & Pan.

Alex, tu satisfais ton âme de digger grâce à Radiooooo aussi. Est-ce que tu peux me parler un peu de ton implication dans ce projet-là ?
Alex : À l'origine Radiooooo était l'idée folle d'un garçon qui s'appelle Benjamin Moreau, qui est une des figures du Baron. Je l'ai suivi à la genèse du projet avec une fille qui s'appelle Noémie Ferst et qui est elle aussi une enfant du Baron. On ne se retrouvait plus du tout dans les radios actuelles et on s'est dit : Il faut qu'on aille chercher les trésors musicaux, qu'ils viennent du 19ème siècle ou du Kazakhstan, et qu'on leur donne un nouvel espace d'écoute. On ne trouvait pas cet instrument donc on a décidé de le créer. On y est donc allés au culot, à base de nuits blanches, de confection, de bric et de broc, de papier en carton, on a décidé de créer ce média-là. Et il existe toujours aujourd'hui, grâce à la petite équipe qui a supporté ce projet et aux gens du monde entier qui fournissent du contenu.

Vous avez peur qu'il y ait des choses qui se perdent ?
Alex : Il y a évidemment une donne nostalgique mais il y a toujours cette antithèse dans Polo & Pan, entre la nostalgie pure, les moments chéris, la recherche du temps perdu et en même temps l'idée d'aller dans le futur, de trouver ce qui n'existe pas encore et de se réapproprier cela.

Paul : Oui il y a bien sûr l'idée de s'approprier une certaine culture, montrer, mettre en lumière et revisiter certaines choses, des souvenirs d'enfances. L'album en déborde. On s'inspire de ce que l'on vit, de mémoires. Par exemple si on aime un film en particulier on se dit : 'Pourquoi ne pas faire un morceau qui parle de ce film ?' On peut aussi s'inspirer d'un sample de Debussy ou de Cumbia. Alex adore la Cumbia et on a fait un morceau avec les Meridian Brothers. Donc effectivement il y a toujours la notion de se relier à nos souvenirs et aux choses qui nous touchent, ça peut être dans le passé mais ça peut aussi être présent. Un souvenir peut dater de la veille. On s'est par exemple lancés sur un morceau trap.

Oui et votre musique ressemble souvent à des réminiscences à la fois psychés et enfantines.
Alex : Oui, il y a l'idée que l'enfant est le meilleur public, le meilleur juge. Il nous arrive de recevoir des messages de parents qui nous disent que leurs jeunes enfants leurs ont fait découvrir Polo & Pan, c'est extraordinaire. Cela nous pousse d'ailleurs parfois à écarter certains sujets trop adultes. On reste dans des concepts assez universels comme l'amour, le respect, la bienveillance, qui sont des mots clichés et très mal exploités aujourd'hui, ça paraît lisse et pas assez punk. Mais pour nous le nouveau punk c'est ça en fait. C'est d'arrêter la méchanceté, d'être optimiste, chercher la lumière et le miracle là où il est.

Le clip de votre titre Dorothy est assez révélateur à cet égard. J'ai cru comprendre que vous étiez des grands fans de cinéma.
Paul : On adore les musiques de BO, notamment les compositeurs français des années 1970 comme Vladimir Cosma ou Michel Legrand et Nino Rota (qui est italien), ils nous inspirent beaucoup. Notre premier clip, Dorothy, était chargé de références cinématographiques. Alex a fait une école de cinéma, donc avant même de faire de la musique on était déjà dans cet univers-là. La manière dont on fait la musique, avec beaucoup d'évènements, des péripéties, des changements assez brutaux, on la construit comme une histoire plus que comme une chanson.

Alex : C'est vrai que beaucoup de producteurs modernes ont une manière plus linéaire de construire la musique, à l'image de la techno, ils improvisent et ajoutent des sons petit à petit pour rendre le tout très harmonieux. Alors que nous, on écrit nos morceaux, on les met en scène, on les coupe, on les monte.

Si vous pouviez signer la BO d'un film, ce serait quoi ?
Paul : Je dirais des films de Gondry ou des Disney, des films un peu enfantins. On a envie de faire beaucoup de choses, on aimerait bien faire un jeu vidéo aussi, un Zelda par exemple. C'est un vrai fantasme.

Parlez-moi de l'album Caravelle qui vient de sortir. Comment est-ce que vous vivez cette étape ?

Alex : C'est comme l'accouchement heureux d'un bébé.

Paul : Oui, on est fatigués comme après un accouchement. Mais aujourd'hui on a créé le live, l'album est fini depuis un certain temps. Mais c'est comme quand tu vas avoir 30 ans et qu'on te dit : 'Alors qu'est-ce que ça fait ?' D'une certaine manière ça ne te fait rien, mais c'est ce qui se passe après qui fait tout. C'est la réaction des gens qui va nous faire quelque chose. Je suis ravi et heureux mais on est aujourd'hui tournés vers nos objectifs de live.

Comment aimez-vous en parler ?
Alex : Son titre est Caravelle, la caravelle étant un moyen hybride de se véhiculer dans un espace et un temps donné. On peut voyager dans des contrées très aquatiques, on ouvre d'ailleurs l'album avec les abysses, au fin fond des océans, puis on remonte en sous-marin avant de prendre une caravelle (qui est aussi une voiture) pour aller sur les terres africaines et les steppes Kirghiz. On va ensuite s'envoler, toujours avec la caravelle (qui est aussi un avion) jusqu'aux cimes des arbres de la canopée avant d'aller encore plus loin jusqu'au pays imaginaire. Voilà le programme.

Paul : Moi je conseille de mettre l'album sur une platine, de se servir une tasse de thé avec une madeleine de Proust sous-forme de « space cake », d'écouter et voir ce qui se passe. J'adorerais que quelqu'un l'écoute comme ça et me débriefe son expérience ensuite.

Beaucoup de gens étiquettent votre musique "tropicool". Ça veut dire quoi pour vous ?
Alex : Pour nous, l'univers tropical est un univers parmi d'autres parce que si on écoute tout l'album il n'y a pas que ça. Le « Space Jungle » réuni vraiment deux entités très précises et très complémentaires. Le « Space » qui est un univers assez silencieux, avec de l'espace, bien quadrillé et précis. Et la « Jungle » qui est quelque chose de florissant, de très fruité, très coloré, très puissant. Quand on assemble ces deux univers cela donne notre musique. Avec du vide, du plein, du ying et du yang.

J'ai cru comprendre que vous bossiez souvent à l'espace SIRA ?
Paul : Oui, on travaille vraiment là-bas depuis qu'on a commencé le projet, on a enregistré presque tout là-bas. Moi j'ai cofondé la SIRA avec Anatole Maggiar il y a six ans, puis petit à petit je suis plutôt devenu musicien, mais j'ai vécu là-bas pendant cinq ans. C'est un endroit exceptionnel dans lequel on peut travailler sans contrainte de temps, c'est notre petite bulle, un laboratoire de création. Ça fait partie des différents projets qu'on a créé, avec Radiooooo et d'autres. C'est ce qui construit l'histoire de Polo & Pan.

Ce genre d'espace est assez révélateur de ce qui se passe à Paris en ce moment, il y a comme un besoin de créer en groupe, de penser collectif.
Alex : Oui, quand tu parles de collectif c'est aussi collaboratif, et tous ces projets, autant la SIRA que Radiooooo sont des projets qu'on a fait à l'air de la collaboration, l'idée d'aller chercher un savoir chez l'autre, d'ouvrir sa porte, de ne pas se confiner et de vouloir toujours échanger. C'est l'idée du voyage, on peut voyager sur des terrains, avec des gens. Cet album est le fruit de la collaboration.

Paul : Après il y a aussi tout Paris qui s'ouvre à la petite ou à la grande couronne. On ne pense pas participer au mouvement du renouveau de la techno à Paris, même si on a deux trois chansons qui y font référence, comme la collaboration avec Jacques par exemple. Mais quand on a commencé à faire de la musique on allait mater Ben Klock et on kiffait. On mange vraiment à tous les râteliers, on aime tout, la techno, l'opéra, la musique classique. On se nourrit d'un maximum de choses et la SIRA fait partie de ce mouvement de colonisation de la petite couronne avec des collectifs qui font des choses sympas.

Quel regard portez-vous sur la scène musicale française actuelle ?
Alex : Ce qui est bien c'est qu'il y a une nouvelle panoplie d'artistes non catégorisables, ils répondent eux-mêmes à des fantasmes et à des sources d'inspirations très diverses et c'est très bon signe. On voit aussi qu'il y a un retour à la musique française, beaucoup d'artistes se sont longtemps dit qu'il valait mieux chanter en anglais, mais on a été bercé par la variété française, le français est une très belle langue, riche, complexe. Il y a une fille que j'aime beaucoup en ce moment c'est Juliette Armanet. Fischbach aussi.

Paul : Concernant les artistes qui nous entourent, avec lesquels on collabore et qu'on apprécie, il y a Jacques, Papooz, Flavien Berger.

Où est-ce qu'on vous trouvera dans les mois qui viennent ?
Paul : On va nous trouver pas mal en France déjà, on va découvrir ou retourner dans toutes les villes comme Bordeaux, Lyon, Montpellier, Marseille… On avance toujours par petites étapes sans aller trop vite, donc il est important d'aller faire notre live en France devant le public qui nous connaît le mieux, bien sûr on rêve de faire des dates ailleurs mais pour l'instant c'est la France.

Alex : On va aller en Normandie, dans le Sud, en Corse. On va passer un peu à l'étranger aussi mais on veut quand même privilégier la France. Après on ira au Liban aussi, puis sûrement en Asie et en Amérique mais pour l'instant on a envie de vivre la sortie de cet album ici.

Il y a quelque chose que vous aimeriez souhaiter au monde ?
Alex : Malheureusement on ne peut rien lui souhaiter, on peut juste souhaiter à chacun d'être peut-être parfois plus optimiste et de chercher le positif. Je lisais récemment quelque chose du genre : 'On vit dans un paradis, tout le monde pense vivre en enfer mais la planète est un paradis, donc commencer par la respecter et en être conscient.' Il faut savoir qu'on peut se lever le matin et se rendre compte que tout est possible. Ça paraît démagogique mais on dirait qu'il est vraiment impossible d'être heureux, c'est soit un objet de marketing, soit un interdit, mais finalement c'est très simple.