comment les candidats à la présidentielle parlent-ils de l'islam ?

Toutes les semaines, i-D choisira un mot qui lui tient à cœur et le mettra à l’épreuve des paroles et des discours des politiques. Une façon de tenter d’y voir clair dans une campagne chaque jour plus absurde. Après jeunesse, islam : comment Mélenchon...

par VICE Staff
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20 Février 2017, 10:25am

L'été dernier, on se serait presque dit que la campagne présidentielle se ferait sur le burkini. Les hommes ont passé le mois d'août à expliquer aux femmes dans quelle tenue elles devaient aller à la plage, et la langue française s'est révélée incapable de traduire linguistiquement mais surtout culturellement le concept de modest fashion. Quand Donald Trump est arrivé, nous nous sommes mis à regarder vers l'Amérique, tétanisés, à mesure qu'il partageait avec le monde ses idées de database des musulmans Américains, ou d'interdiction d'accès au territoire aux touristes et réfugiés musulmans. Puis le muslim-ban est devenu réalité à quelques mois des élections présidentielles françaises. On a commencé à se demander si la même chose pourrait arriver en France, en se disant que bien sûr que non enfin, sans réussir à se rassurer complètement… Il est encore difficile de parler de religion, de foi, de Dieu en France, mais on parle beaucoup d'islam en 2017. A deux mois et des poussières de l'échéance électorale, il est temps de se regarder le nombril.

Sur le site internet du Front National, quand on tape le mot-clé «islam », le moteur de recherche interne affiche 531 articles … Marine Le Pen, peut-être la première à laquelle on pense à ce sujet, et son parti, s'appliquent à lier islam et immigration (massive et incontrôlée), en suggérant qu'il est un corps étranger à la France. Dans un communiqué de presse de Marine Le Pen dans lequel elle accable l'ex-UMP sur son bilan, elle conclut de façon très claire : « Il est enfin évident qu'aucune solution ne sera trouvée aux problèmes de l'islamisme et du communautarisme sans un arrêt immédiat de l'immigration massive. » En 2017, Marine Le Pen tient encore un discours d'assimilation, qu'elle souhaite remettre en place dans les écoles, « au sens noble, l'assimilation à la française », destinée a priori à des enfants nés en France, et donc déjà français. Mais pas suffisamment ?

À la question désormais incontournable « L'islam est-il compatible avec la République ? », Marine Le Pen a répondu : « Moi, je crois que oui. Un islam tel que nous l'avons connu, laïcisé par les Lumières comme les autres religions ». Elle explique qu'il n'y aurait pas de signes ostensibles dans la religion catholique, alors que « les voiles, les exigences sur les lieux de prière, les demandes de nourritures spécifiques (…) sont en contradiction avec notre culture » avant d'ajouter : « Ce n'est ni l'islam qui pose problème ni même son exercice mais c'est sa visibilité ». Dans un entretien accordé au Financial Times, Marine Le Pen déclare : « Il n'y a pas d'actes anti-musulmans, pas plus que contre les femmes... ou les personnes de petite taille.» Enfin, dans un discours  la candidate du Front National s'est dissociée de la manière dont Donald Trump « différencie les gens en fonction de la religion » car elle ne le ferait pas. Pas du tout.

Jean-Luc Mélenchon lui, accuse Marine Le Pen de s'en prendre « exclusivement aux musulmans intégristes ». Il définit le problème comme celui « d'une poignée de fanatiques que nous mettrons à merci », dans la continuité des « catholiques intégristes, les juifs fanatiques, les bouddhistes exaltés, les évangélistes énervés. » Au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, il déclare sur le plateau de On est pas couchés : « Il faut dire avec force, l'islam n'a rien à voir avec ça, (…) c'est une humiliation sans nom pour un musulman d'être identifié à de tels bourreaux. »

Le candidat de la France insoumise, interrogé sur la question du port du voile par les hôtesses de l'air d'Air France à leur arrivée en Iran où c'est obligatoire, distingue le respect de « la loi internationale », valable selon lui, et celui des mœurs « étranges de tel ou tel endroit », auxquelles, toujours selon lui, les Français (et les Françaises) n'ont pas à « s'abaisser » parce qu'ils sont « libres et appartiennent à un État laïc ». Il n'est jamais question de respect de l'autre mais plutôt d'un rapport de force, dans une définition assez étriquée de la femme (in)soumise. Il choisit les plumes pour expliquer son propos : « Si vous devez vous mettre une plume sur la tête quand vous allez dans tel pays indien, et bien je ne me mettrais pas de plume sur la tête. » Reste à savoir qui sont les Indiens … Jean-Luc Mélenchon est l'un des seuls à souligner l'aspect business de l'extrémisme islamiste : « C'est-à-dire que des marchands se sont approprié la religion musulmane pour se faire du fric.»

Après l'attentat de Nice, François Fillon a écrit Vaincre le totalitarisme islamique publié chez Albin Michel. À ce sujet, il pose : « Ayons le courage de nommer le mal qui nous attaque. Voilà des années que je le dis : l'ennemi, c'est le totalitarisme islamique. Le mot totalitaire n'est ni vain ni excessif. Il est juste.» Interrogé sur son livre à la radio, il définit le totalitarisme islamique comme « une menace mondiale, en tout cas qui menace une grande partie du monde, et qui est comparable au nazisme, c'est-à-dire qu'on a les mêmes ingrédients: la volonté d'imposer une organisation de la société par la force, une organisation horizontale qui contrôle les chrétiens d'Orient et chasser les juifs du Proche-Orient ». Les victimes musulmanes de l'État islamique ne font pas partie de la liste de François Fillon, qui se met du côté des minorités religieuses du Moyen-Orient.

Pour François Fillon, « il n'y a pas de problème religieux en France » mais « un problème lié à l'islam » pour lequel il propose des mesures phares, parmi lesquelles remonter les bretelles aux musulmans français, les « convaincre que les règles républicaines sont supérieures aux règles religieuses.» François Fillon voudrait également interdire le retour des Français partis faire le djihad : pour les laisser en Syrie ? A la frontière turque ? Le philosophe et essayiste Abdenour Bidar s'est permis de revenir sur le titre du livre de François Fillon, Vaincre le totalitarisme islamique. Il explique : « Le mot "islamique" désigne simplement en effet ce qui relève de la civilisation de l'islam : philosophie islamique, art islamique, religion islamique, etc., tandis que "islamiste" désigne proprement ce qui dans cette civilisation relève d'un radicalisme religieux. Le «totalitarisme islamiste» ne peut donc pas être qualifié en même temps d'"islamique", ou bien c'est la civilisation même de l'islam qui est associée à ce totalitarisme… » Fâcheuse confusion en effet.

Emmanuel Macronlorsqu'il est interrogé sur l'islam, évoque une symétrie dans la relation entre la République et les religions, une sorte d'aller-retour. Il expose la situation de la façon suivante: « Il n'y a en France aucun monothéisme, aucune religion qui ne soit un problème, (…) il y a des comportements aujourd'hui qui posent problème chez une partie de nos concitoyens qui sont de confession musulmane ». Il formule clairement : « Nous avons un ennemi, une menace, Daesh, mais cela, ce n'est pas l'Islam ».

Emmanuel Macron introduit la notion de laïcisme, qu'il définit comme « une religion républicaine qui vient combattre un monothéisme », que l'on confondrait à tort avec la laïcité qui elle « est une liberté » qui permet que « toutes les religions » aient « leur place dans la société française, à égalité ». On lui pose la question de l'interdiction du voile à l'université, que voulait mettre en place Manuel Valls. Pour le candidat d'En Marche, « ce n'est pas une option », pire, c'est un exemple typique de politique laïciste qui recrée du communautarisme. Pour lui, si l'école doit rester un espace neutre pour des mineurs de conscience, « à l'université on peut avoir une religion », c'est un lieu d'expression des opinions et des appartenances.

« Aux yeux de nombreux Français, un bon musulman, c'est un musulman qui n'est pas musulman, c'est un musulman invisible. » Lors de son premier meeting à Saint Denis, Benoit Hamon avait lancé le ton. Après Ali Juppé et dans un tout autre genre, c'est à lui que la fachosphère s'est attaquée en le renommant Bilal, le candidat des Frères Musulmans. Connaissaient-ils l'histoire du prénom Bilal ? L'esclave mecquois, racheté et affranchi par l'un des compagnons du prophète Mohamed, deviendra le premier muezzin de la religion musulmane. Rien que ça. Après sa première déclaration sur les femmes exclues des cafés de Sevran, il avait dû s'expliquer : « Le sexisme est-il né juste de l'existence de ces cafés en banlieue ? Non, il existe depuis des décennies. [...] Il ne faut surtout pas dire que le sexisme serait réservé à un seul type de café et le machisme à un type de population. En l'occurrence, les musulmans. »

Benoit Hamon rejoint Emmanuel Macron sur le constat : «Notre pays est en train de régresser sur ce qu'est la laïcité, la laïcité n'est pas antireligieuse, notre pays brasse différents cultures, c'est sa force», et sur le refus de l'interdiction du voile à l'université. Au lendemain de sa victoire à la primaire, invité sur France Inter, il rejette le mot « communautarisme » derrière lequel il voit « finalement une volonté de dire que l'islam est incompatible avec la République (…) C'est insupportable que l'on continue à faire de la foi de millions de nos compatriotes un problème dans la société française.» 

Pour lui, « La question est de savoir comment une pratique apaisée de l'islam se conforme aux valeurs de la République. » tout en admettant, lucide, qu' « Il n'y aura pas d'organisation de l'islam en France sans un dialogue avec les États qui restent les pays berceaux de cette religion.» Dans une interview à Libé, il livre une analyse intéressante sur la capacité de mobilisation de Daesh auprès des jeunes : « Son (Daesh) message sublime des valeurs absentes de notre débat public : l'unité, qui s'incarne dans le califat ; la dignité, offerte à des jeunes en quête de reconnaissance ; la pureté d'une foi, au cœur d'un monde impur ; le salut, qui donne un sens à leur mort à défaut d'en avoir trouvé un à leur vie. »

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Texte : Kenza Aloui
Photographie : Film OSS 117, Le Caire nid d'espions

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