Les Femmes de l'Espace

1988, quand le rock dévorait les nuits de pigalle

Le photographe français Raphaël Rinaldi a immortalisé les soirées du New Moon, club rock mythique du quartier de Pigalle, à la charnière entre les décennies 80 et 90. Les Wampas, les Rats, la Mano et quelques centaines d'inconnus sont passés sous l...

|
oct. 19 2016, 5:50pm

Les Femmes de l'Espace

Paris, décennie 80. Le punk vit sa redescente programmée et l'hexagone rêve d'une résurrection de l'esprit rock. Lassée de fantasmer celui des Anglais, la France commence à saisir l'importance de se connecter à sa propre énergie underground. À Paris, cette émulation se passe dans le 18e. Le rock déferle les pentes de Montmartre et s'agglutine au 66 rue Pigalle, dans un ancien cabaret appelé le New Moon. Tous les soirs de la semaine, les plus grands hurluberlus du coin - musiciens, chanteurs, artistes, punks - se rassemblent pour bouger en canon sur les nouvelles pépites du rock alternatif. Les Rats, les Wampas, la Mano Negra et tant d'autres viennnent se donner sur scène et s'éclater en backstage avant de rejoindre la foule, comme des inconnus. Une messe infernale et infinie, fatale pour certains, inoubliable pour d'autres qui durera jusqu'en 1995.

Époque oblige, après la fermeture du club, il ne reste que les souvenirs brumeux de ceux qui, un jour, ont pu fouler le sol du New Moon jusqu'au petit matin. Et les clichés merveilleux de Raphael Rinaldi aussi. Photographe attitré du club, Raphael a passé quatre ans à immortaliser les (grands) kids du New Moon. Les regards fixés sur l'objectif ou les corps articulant des poses improbables (show must go on!), les artistes qui peuplent les clichés de Raphael Rinaldi semblent dire quelque chose en cœur. Un truc comme "amusez-vous tant qu'il en est temps. Perdez-vous dans la nuit parisienne, et n'en revenez jamais." Un message fort que l'on retrouve dans le très bel ouvrage du photographe Paris New Moon, Paris, rassemblant quelques centaines de clichés. Au début du livre, l'écrivain David Dufresne explique comment Rinaldi est parvenu à le convaincre de signer sa préface. Le photographe l'avait invité à "considérer les images comme étant les pentagrammes d'un film d'amour à la poésie libertaire Rimbaldienne." Tout fait sens. Il n'y a en fait que très peu de distance entre un Rimbaud protopunk tentant de fuir l'embourgeoisement du quartier Latin en rejoignant les peintres maudits de Montmartre et les lovers du New Moon enchainant sur le virage fric et glam du Palace. Tous, forment l'immuable famille des clochards célestes parisiens. i-D a rencontré Raphael Rinaldi pour parler de la nuit parisienne, de son passé et de son futur. Éternels. 

Les Rats 

Comment as-tu atterri au New Moon ?
C'est Pierrot et Roland qui ont repris le club en 1988. Ils cherchaient un photographe. Ils trouvaient personne. Je les avais photographiés un jour. C'est le soir du concert de Fela Kuti, à l'Elysée Montmartre que j'ai revu pierrot. Il m'a demandé si je voulais le job. Je savais pas trop. Le New Moon était hyper sombre, à cette époque il n'y avait que l'argentique. J'y suis allé et là j'ai découvert les backstages. J'ai halluciné. Et voilà, ça a duré 4 ans. J'y étais presque tous les soirs sauf quand je partais en tournée avec des groupes.

Louis Bertignac

Comment résumerais-tu l'esprit du New Moon à cette époque ?
C'était le rock ! Le sexe et la drogue. Ça paraît cliché comme ça mais c'était vraiment ça. J'arrivais à 4h de l'aprem et je repartais vers 8h du mat'. On ouvrait la porte du club le matin, les gens partaient bosser. On était en décalage complet. Dans une bulle. Quand ça a fermé en 93, on est tous partis avec un bout de la lune parce qu'on savait qu'on revivrait jamais la même chose. On vivait pour et par la fête. Tu pouvais te dire, "ça y est je peux me barrer maintenant". Il y avait une espèce de folie libertaire qu'on n'a pas retrouvée après. Peut-être en Angleterre. Je retrouve un peu ça quand je vais à Brighton. Les Anglais ont un autre rapport à la fête et à la musique. Nous, on n'a pas souvent été précurseurs.

Lucrèce

Cette insouciance, elle était nihiliste ?
C'est marrant que tu me demandes ça, j'ai commencé mon bouquin avec une citation de Beckett qui a toujours été considéré comme un immense écrivain nihiliste. Il disait "Quand on est dans la merde jusqu'au cou, il ne reste plus qu'à chanter". Ça résume pas mal le New Moon et les mecs qui venaient y performer. Mais le club en soi n'était pas un club "nihiliste". Les gens étaient hyper motivés et créaient toujours de nouvelles choses que ce soient des clubs, des soirées, des groupes, des lieux. Et le noyau dur du public était composé de musiciens. Elno, Manu Chao, des mecs comme ça venaient regarder des concerts, des Dj et restaient aux afters. Tout le monde s'envoyait sur d'autres planètes. Quand je croise des mecs qui ont vécu le New Moon, ils posent tous le même regard sur cette période. On sait tous qu'on a vécu un moment historique de la nuit parisienne.

Eudeline

Oui et à ce titre, le New Moon est arrivé juste après l'âge d'or du Palace qui était plus "paillettes" et "glam" mais qui a lancé un nouvel élan dans l'histoire de la nuit parisienne…
Oui ! Les gens qui ont vécu le Palace ressentent la même chose. C'était génial le Palace ! Après, c'était la période Sida aussi, une maladie monstrueuse. Beaucoup de nos potes mourraient. Du coup, les gens avaient besoin d'aller jusqu'au bout de la nuit à cette période. On avait besoin de la fête.

Tu crois que c'est en période de crise qu'on a le plus besoin de célébrer ensemble ?
La fin des années 1980 et le début des années 1990 étaient hyper dures. Le Sida, le chômage, et puis la guerre du Golfe aussi. On voyait des avions américains bombarder l'Irak à la télé. On était hallucinés par tant de conneries. Et nous, à côté de ça, on se réfugiait dans la musique. C'était malheureusement le début de ce que la jeunesse se prend en pleine face aujourd'hui. Du coup, je comprends complètement que la jeunesse en 2016 ait besoin de s'éclater à fond. Elle le fait hyper bien d'ailleurs.

Tu crois que la jeunesse aujourd'hui vit le même désenchantement créateur ?
Ouais, nous, on a essuyé les promesses non tenues de mecs en qui on croyait comme Mitterrand. Aujourd'hui on n'en est pas loin du tout. Le rock a été un flash sur Paris. Un exutoire. Le New Moon était le refuge. C'est aussi devenu le lieu de la fin d'un mouvement alternatif, quand les métiers de la scène rock se sont professionnalisés.

Mimi

Qu'est-ce qu'elle a entrainé avec elle, cette professionnalisation du rock ?
Beaucoup de mecs ont fait carrière, ont fait du business. Et c'est tant mieux. Le New Moon était un peu le tournant définitif de la scène rock en France - comme on le connaissait à l'époque. Il y a eu ensuite une officialisation de la culture rock. Aujourd'hui on la retrouve dans des musées, c'est pour te dire ! Avant, c'était encore un mouvement contre-culturel.

C'était une période de renaissance du rock. Après le flash punk. Tu penses que la France était un peu à la traîne ?
Oui. Il y avait plein de labels mais qui explosaient en vol. Il y avait une concentration des réseaux de distribution qui étouffaient la possibilité d'un rock alternatif pérenne. Il y avait des groupes pivots comme la Mano Negra qui finissaient sur des grosses majors qui leur permettaient de cartonner sur tout le territoire. Le New Moon a suivi les pérégrinations du rock. À côté de ça, une nouvelle génération se levait, celle de la techno. C'était le début des raves et la fin des gros clubs.

Urban Dance Squad 

Et dans l'écosystème qu'était Pigalle, quelle place tenait le New Moon ?
C'était un cabaret avant. Ça appartenait à Madame Martini, une légende ! Celle qui a permis l'existence du New Moon. Pigalle, au fond, c'est grâce à elle. Elle habitait au-dessus du Folie's Pigalle. Là-bas c'était le début de la house. Les foules rock et house se croisaient. C'était génial. La Mano à cette époque a fait une tournée juste à Pigalle - dans les clubs, les cabarets - c'était dingue. Ça s'est terminé au Folie's Pigalle.

Tu as beaucoup photographié les backstages. C'était comment là-bas ?
J'ai vu passer plein de groupes. C'était devenu un très bon spot en France. Beaucoup de mecs avaient la trouille dans les backstages. Mais c'était toujours la fête. Il y régnait une liberté énorme. L'Olympia par rapport à de lieux comme ça, c'est l'hôpital ! J'exagère mais quand même. C'était un mélange de voyous, d'acteurs, de chorégraphes, de mélomanes. Les gens venaient pour s'encanailler. Que ce soit dans le public ou en backstage. Il n'y avait pas de frime. C'était très démocratique. Les gens qui animaient la scène rock avaient pas de fric. Du coup tu pouvais rentrer pour pas grand-chose et passer une nuit de folie.

Zebda

Dans ton livre il y a une photo d'Urban Dance Squad. Ils étaient assez emblématiques d'une fusion entre rock, hip-hop et rave culture. Une fusion qui a beaucoup marqué l'Angleterre avec des clubs comme l'Hacienda. Le New Moon a connu cette transition ?
Oui c'était un mélange de ces trois mondes. Mais le New Moon a raté ça. Ils ont pressenti ce mouvement et ont joué un peu le jeu au début. Mais ils ont voulu rester rock. Ce qui est super aussi mais je pense que ce virement rave aurait donné lieu à des échanges hyper intéressants entre musiciens et aurait assuré une nouvelle vie au New Moon. Mais Pierrot et Roland le sentaient pas. D'autres clubs l'ont fait autour, à Pigalle et ont fini par prendre la relève.

C'était quoi la différence pour toi entre les Anglais et les Français dans la fête à cette époque-là ?
Eux, c'était démultiplié. Ils allaient plus loin sur tout - la drogue, la musique. Ils ne sont jamais en demi-teinte. Les Anglais ont une vraie avance sur tout ce qu'il se passe. C'est un état d'esprit. C'est une île, ils ont besoin de s'exporter ! Ici, il y avait un rock très parisien. Il y a eu des grands groupes de rock en province ; Zebda, Noir Désir, etc. Mais à Paris tu avais des groupes partout, des mecs qui tentaient des expériences, qui étaient branchés avec l'Angleterre, la Hollande. Ils avaient accès à des médias, des choses directes plus compliquées à trouver en province. Il y avait en province une envie de faire la fête, mais pas les moyens, ou on ne voulait pas leur donner les moyens. La jeunesse a toujours fait peur aux conservateurs. Mais nous, on était à Pigalle, et on faisait ce qu'on voulait. On était des gamins !

Jean Louis Aubert, Daniel Roux, Richard Kolinka 

Tu penses qu'on fait la fête différemment aujourd'hui ?
Non je ne crois pas. C'est peut-être encore plus cinglé. Différemment. C'est juste un peu plus sélectif. Mais pas dans l'underground qui garde un esprit sauvage. C'est bien. Je pense qu'on a passé le relais et que les nouvelles générations ont su le saisir. La jeunesse est éternelle. Elle ne s'éteint pas. Elle se relaye continuellement.

Pourquoi est-ce que tu as voulu rassembler tout ça en un livre ?
Je l'ai porté pendant dix ans. Quand je suis arrivé au New Moon, je ne savais pas ce qui m'attendait. C'était l'hallu : tu prends un acide et tu restes scotché pendant 4 ans. Au départ il y avait le projet de faire un livre. Mais à l'époque, les seuls qui ont osé publier les images c'est Rock & Folk. C'est les seuls qui ont fait des choses sur cet endroit. Dès que je parlais du New Moon ou de Pigalle à des éditeurs, des rédacteurs, de la programmation de festival, ils se foutaient une pince à linge sur le nez. Pour eux c'était la pègre, les voyous, les truands. C'était terrible. On avait cette image-là. Quand le club a fermé, j'étais triste. J'avais continué à travailler en dehors du club, je faisais des portraits dans Paris avec plein de musiciens, que je continue à faire d'ailleurs. Je me suis dit que je n'allais pas que faire un truc sur le New Moon, mais mon regard, ma façon d'errer. Ce que Paris m'inspire en tant que photographe de rock. Le problème c'est qu'il y a beaucoup de gens que j'admirais qui commençaient à mourir pour des raisons x ou y. Une amie m'a dit "fais-le, ton livre, parce que ça va devenir un cimetière." Et j'ai quand même mis 5 ans à le faire. Le club a été rasé, donc il ne reste plus que cette trace-là.

Olive (Lily Drop) et Lola (The heroics)

Tu es nostalgique de cette période ?
Oui, bien sûr. En même temps je vis des moments très importants maintenant aussi. Je dis à tous les jeunes de profiter maintenant, à fond. Parce que ça passe qu'une fois et après c'est terminé. Se retrouver dans un palace avec une bande de fous furieux, à 5h du matin, en train de faire ce qu'il ne faut pas faire... ça ne s'oublie pas. Donc les jeunes doivent s'amuser et profiter de l'instant. Ces moments t'appartiennent à jamais. Et puis je suis nostalgique d'une époque solidaire passée à écouter des pépites du monde entier. C'est comme si t'avais le cerveau ouvert sur la planète et le cosmos. C'était un temple, qui a marqué toute une génération.

Daniel Jeanrenaud

Comment tu expliques que les générations d'aujourd'hui sont aussi nostalgiques d'une époque qu'elles n'ont pas vécue ?
Parce qu'elles veulent savoir ce qu'il se passait avant. C'est une curiosité. C'est important. Quand c'est bien écrit ou bien montré, c'est super. Les artistes peuvent aller puiser là-dedans pour des idées sur lesquelles on est peut-être tous passés à côté. Il y a une nostalgie, mais je n'aime pas dire que c'était mieux avant. Pour certains c'était très dur. Je dirais que c'est mieux maintenant, par rapport à l'apport technologique qu'on a. C'est plus facile de faire un disque pour des jeunes artistes qui débutent ; c'est plus facile de faire un film, de la photographie. Tu peux créer un spot très vite, avec beaucoup moins de moyens et des moyens plus performants. Et je trouve les jeunes beaucoup plus créatifs que les jeunes de notre époque. Ils sont plus modernes. Nous, par rapport au rock, on se disait qu'on arriverait jamais à faire aussi bien que les Anglais. C'était notre grand frère inatteignable. Ils ont tout inventé. À 17 ans je voyais des concerts de punk à Londres, je me disais qu'on ne verrait jamais ça à Paris. Et c'est arrivé, il y a eu des groupes comme Les Rats, Les Cadavres... Évidemment ils avaient tous des noms à coucher dehors, mais c'étaient mes héros.

Ludwig Von 88 

C'est la période du New Moon qui a redonné confiance au rock français ?
Non, ça a commencé bien avant. La période New Moon, c'est une époque qui a rêvé, très fort, et un tournant dans le business de la musique en France. Et c'est vrai qu'on a fait peur. Les Béruriers Noirs, ils ont fait très peur. La Mano aussi, à leur façon. Le New Moon faisait peur à la classe dirigeante. On était des anars, des poètes voyous. Et c'est ce qu'il se passe actuellement ; il y a un refus d'accepter la morosité. Mais c'est plus intelligent, plus subtil. Nous, on ne se disait pas qu'on allait faire mieux que les Américains ou les Anglais. Mais on a essayé, et ça a été grandiose.

L'équipe du New Moon

Paris, Nuit Moon, Paris est en vente ici.

Credits


Photographie : Raphaël Rinaldi avec l'aimable autorisation des éditions Castor Astral et Granada. 
Texte : Micha Barban-Dangerfield