« être féministe, c'est aussi savoir donner un beau rôle à une femme » – bertrand bonello

Cette année, le réalisateur de « Nocturama » était président du jury de la Cinéfondation et des Court-métrages du festival de Cannes. i-D l'a rencontré.

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22 mai 2018, 11:04am

Les déçus du palmarès ne pourront qu'abonder en ce sens : le festival de Cannes ne se résume plus à sa compétition officielle. Au fil des éditions, ses sélections parallèles se sont imposées comme des plateformes capables de déceler de nouvelles formes de récit et de défricher le terrain de la jeune création. Créée en 1998, la Cinéfondation sélectionne chaque année une vingtaine de court-métrages réalisés par des étudiants en école de cinéma. Tête chercheuse du festival, elle permet à de jeunes cinéastes de se distinguer dans un flux d'oeuvres de plus en plus important mais aussi – et c'est une bonne nouvelle – de plus en plus qualitatif. À y regarder de plus près, cela fait vite sens : portée par les progrès du numérique, notre génération se distingue par un rapport passionné à l'image qui la prédestine à raconter toujours plus d'histoires. Président du jury des court-métrages et de la Cinéfondation, le réalisateur Bertrand Bonello était à Cannes pour y chercher les auteurs de demain. i-D l'a rencontré pour réfléchir à ce que l'avenir pouvait bien réserver au cinéma.

Vous êtes président du jury des court-métrages et de la Cinéfondation. Comment envisagez-vous ce rôle ?
Président, ça ne signifie pas qu'on est plus important qu'un autre, c'est qu'on vous confie la gestion des débats et des décisions quand c'est un peu compliqué. Pour moi, il s'agit surtout de savoir écouter le jury, décrypter et parfois débloquer les situations.

Vis-à-vis des films, de quelle responsabilité vous sentez-vous investi ?
Donner un prix ne change pas un film mais en revanche, cela change son existence. Il s'agit de jeunes cinéastes : pour eux, c'est vraiment quelque chose d'important. Il y a donc un enjeu de responsabilité, qui s’est révélé compliqué cette année parce que le niveau était très fort. Nous avons eu de très longues conversations ! Lorsque la situation est un peu bloquée, je crois qu'il faut penser à l'image qu'on a envie de donner. Je ne cherche pas le grand film, ni le chef d'oeuvre : je cherche le ou la cinéaste dont on aura envie de voir le prochain film. La responsabilité, c’est d’essayer de déceler quelqu'un qui a, aujourd'hui, quelque chose à dire.

Pensez-vous qu’il soit plus facile pour un cinéaste d’émerger aujourd’hui qu’il y a vingt ans ?
Oui et non ! Oui, parce que la technologie démocratise la fabrication des films. Il y a aussi une espèce d'inflation via les réseaux sociaux, qui fait exister énormément de choses. Non, parce qu'il y a de plus en plus de gens qui veulent faire des films - ce sont les effets collatéraux de cette démocratisation. Dans ce flot, ce n'est pas évident d'émerger.

Comment expliquez-vous ce désir de plus en plus répandu de faire des films ?
D'abord, par la possibilité d'en faire. C'est là où je parlais de démocratisation : les choses se sont facilitées parce que le rapport à l'image est de plus en plus présent dans la vie de chacun, dans notre manière de communiquer. Tout le monde fabrique des images : entre fabriquer une image et faire un film, il manque simplement une histoire. Et ce rapport à l'histoire, nous l’avons tous.

Votre jury récompense les court-métrages, un format contraint par sa durée et bien souvent par ses moyens. Quel regard portez-vous sur cette forme d’écriture ?
On n'en fait malheureusement pas assez ! Je suis l'un des rares cinéastes français à continuer à faire des court-métrages après avoir fait plusieurs long-métrages. Par ailleurs, je préfère parler de « film court » que de « court-métrage » qui évoque un côté école, débutant, une carte de visite qui permettrait de passer au long sans jamais revenir au court. Alors que ça pourrait être comme en littérature : il n'y a pas d'obstacle à écrire un roman pour revenir ensuite à la nouvelle. À cet endroit-là, la brièveté est vraiment un art et une difficulté. Je porte un regard un peu triste sur le fait qu'il n'y ait pas plus de films courts faits par des cinéastes confirmés. Cette durée est compliquée mais passionnante, c'est un vrai espace de liberté que de pouvoir tourner avec cette contrainte et se départir du poids du marché, même si c'est un modèle économiquement fragile. J’ai le sentiment d’assister à une vraie normalisation de la durée.

Le clip musical fait partie des formes courtes qui se sont massivement diffusées ces dernières années. Vous composez vous-même la musique de vos films mais vous n’avez jamais réalisé de clips. Est-ce une forme qui vous intéresse ?
Je n’ai pas envie de faire de clips, peut-être parce que j'ai un lien fort au cinéma, un lien fort à la musique. On m'en a proposé beaucoup ! Certains peuvent m’impressionner mais je ne crois pas que les clippeurs soient des cinéastes par ailleurs. Ce n’est pas quelque chose qui me passionne même s’il arrive qu’on me conseille d'en regarder et qu'en effet, il y a de choses bien. Mais pour moi, il ne s’agit ni de musique, ni de cinéma.

De quoi s’agit-il alors, de publicité ?
D'encore autre chose. Mais oui, à la base c'est quand même de la promotion. De très grands clippeurs sont passés au long-métrage et ce n'est pas toujours formidable.

Pouvez-vous imaginer qu’un jour, un festival comme Cannes récompense le meilleur clip musical ?
Il y a les MTV pour ça ! Je suis pour les évolutions des grands festivals, il faut rester au contact du monde contemporain mais ce ne serait pas l’ouverture que je proposerais si j'en avais le pouvoir.

Quelles évolutions proposeriez-vous alors ?
On assiste chaque année à des remises en question. On parle beaucoup de la réalité virtuelle et de la série : on crée des festivals de séries mais peut-on décider de montrer Twin Peaks à Cannes ou pas ? La question des durées se pose sérieusement, celle du cinéma hybride aussi – lorsqu’on n’est plus vraiment dans le documentaire, pas encore dans la fiction. Ces nouvelles formes sont en train d’arriver et je pense qu'il faut les intégrer.

Sur les 22 réalisateurs des films présentés par la Cinefondation, 11 sont réalisés par des femmes. Comment en êtes-vous venu à cette parité parfaite ?
Je ne l’avais même pas réalisé ! Nous en sommes arrivés là par les choix des films, il ne s’agit pas du tout d’une décision politique ou féministe. Je suis très content que le hasard des délibérations montre une parité parfaite mais ça n'a pas été une demande de ma part. Si nous avions eu 4 films d'hommes, peut-être que j'aurais réagi autrement mais la question ne s'est pas posée, les choses se sont faites de manière naturelle.

Il y a quelques jours, 82 femmes réalisatrices ont monté les marches du festival, précédées par un discours de Cate Blanchett visant à dénoncer les inégalités de l’industrie. Que vous a inspiré ce moment ?
Tout mouvement de changement à partir d'une situation inégalitaire est forcément bon. Mais il va falloir rebondir : passée l'onde de choc, il faut qu'elle se transforme en travail concret, peut-être moins spectaculaire mais à des endroits très précis pour que les choses changent. Je trouve formidable qu’un tel moment ait pu avoir lieu mais il faut gérer l'après, et pas seulement les dommages collatéraux ou les dérapages. Au contraire, il faut se reconcentrer.

Comment peut-on, en tant qu'homme cinéaste, accompagner ce mouvement là ?
On peut bien sûr signer des pétitions. Mais si c'est pour parler de féminisme, je pense qu'il faut d'abord l'être à son propre endroit avant de dire aux autres où ils doivent l'être. Moi, mon endroit, c'est de faire des films. Donc mon propre rôle féministe, c'est déjà de savoir donner un beau rôle à une femme, bien la filmer, la mettre en valeur. Ça ne signifie pas lui donner un rôle de combattante féministe – je ne crois pas que ce soit le sujet – mais savoir lui confier de beaux rôles et ça n'est pas si facile.

Vous avez donc le sentiment que ce mouvement peut avoir un impact sur les représentations des femmes au cinéma ?
Oui, mais il faut que ça dure ! Je me souviens de SOS racisme, qui avait été une espèce de bombe. Cela a permis de faire d'énormes progrès, de commencer à regarder les choses différemment. Et puis dix, quinze ans après, le racisme est revenu en force. C'est pour cette raison que passée l'onde de choc spectaculaire et certainement nécessaire, il y a un travail plus en profondeur à mener.

La jeunesse était au cœur du réacteur de Nocturama, votre dernier film. En tant que cinéaste, qu’est-ce qui vous inspire chez elle ?
Ça m'a fait beaucoup de bien de découvrir de nouveaux visages, de nouveaux corps, de nouvelles manières de marcher. Il y a quelque chose de fascinant dans la jeunesse, de l'ordre de l'apparition : voir apparaître ce qu’on n’a jamais vu. C'est un âge que je trouve passionnant parce qu’il concerne de très jeunes adultes qui sont encore dans une forme de naïveté, de croyance... Quand je castais des gens qui avaient seulement quelques années de plus que le rôle, ça ne marchait déjà plus. J’avais envie de montrer cette petite charnière que je trouve très belle d’une manière différente que ce qu’on a l’habitude de voir aujourd’hui au cinéma.

Voyez-vous arriver une nouvelle génération de cinéastes ?
Oui, je la vois arriver et c'est peut-être la première qui va rompre avec un certain cinéma français des années 1990 grâce à sa facilité à aller chercher d'autres codes, d'autres genres, à être beaucoup plus hybride, tournée vers des formes peut-être plus underground. Je sens qu'ils arrivent - vont-ils réussir à financer tout ce qu'ils veulent faire, à être suffisamment exposés ? Je l’ignore mais je sens que le désir est bien là.

Et vous, savez-vous vers où vous avez envie d’emmener votre cinéma ?
C'est une question complexe, je ne sais pas si c'est possible de nommer ça. Il y a un mélange entre des obsessions qu'on perpétue et un désir d'aller ailleurs. Mon prochain film sera forcément entre les deux.

Que diriez-vous à un jeune qui a envie de faire du cinéma aujourd'hui ?
J'hésiterai… Je serais tenté de lui dire « arrête tout de suite, c'est trop compliqué ». Je crois que pour faire du cinéma, il faut être extrêmement têtu et obsessionnel.

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