di-meh, la lumière suisse que le rap français ne peut pas ignorer

Comme tous les ans, le rappeur suisse Di-meh a sorti un nouveau projet - le 10 mai, ça va de soi. Une pierre de plus pour établir l'univers barré d'un virtuose du flow et d'une bête de scène incontournable.

par Antoine Mbemba
|
11 Mai 2018, 9:52am

Il y a des rappeurs dont on est à la fois fiers de se faire l’écho auprès de nos potes, et en même temps très fâchés qu’ils ne le connaissent pas. Fin 2017, pendant l’émission Planète Rap dédiée à la réédition de l’album Flip de Lomepal, les rappeurs s’enchaînent au micro, toute la semaine durant. Véritable ode à tout ce que le rap français a de diversité, d’ouverture et de générosité, on aura droit à des freestyles des gars de Bon Gamin, à un duo improbable entre Philippe Katerine et Alkpote, et à une énergie incroyablement contagieuse, celle des membres de SuperWak Clique dont Di-Meh et Slimka sont les porte-voix les plus importants aujourd’hui. Au micro de Skyrock ce(s) soir(s)-là, ils sautaient dans tous les sens, pliaient des flows indécents et retournaient le studio. Un régal pour ceux qui les découvraient, une confirmation pour leur public aguerri.

La SuperWak Clique, c’est une nébuleuse de rappeurs, de producteurs, de designers ; un délire en soi, qui se lit dans le nom du crew, déjà - « SuperNul ». Pas de complexe, pas de prise de tête, mais un engagement et un lâchage total, du 300% constant et une qualité indéniable révélée une fois de plus cette semaine avec le dernier projet en date de Di-Meh, FocusPArt2. Malgré son jeune âge – 22 ans – Di-meh traîne sa ganache rieuse dans le jeu depuis un bout de temps. Pour le vérifier, à son conseil, il suffit de chercher sur YouTube son premier freestyle, quand il n’a alors que 12-13 ans, posé dans le skatepark de Plainpalais dans sa ville de Genève. Di-meh a ensuite fait ses armes dans les battles rap en France, puis dans les rangs du 13 Sarkastick. Rodé, il nous offre un peu plus d’un projet par an depuis 2014. Hier donc, il sortait Focus Part.2 dans lequel le rappeur se balade dès l’ouverture, « J’aime trop ça », mange son monde sur « Kobeaf », ride avec Roméo Elvis et nous donne peut-être l’apogée en featuring avec Laylow sur « Western Union ». Vous n’avez plus qu’à écouter les 11 titres de Focus Part.2 pour vous en assurer. Nous, on lui a posé quelques questions.

Est-ce que tu peux me parler de ton parcours, de ce qui t'a mené au rap ?
Le skate m'a mené au rap. Au skatepark de Plainpalais à Genève, mes grands m'ont donné une clé USB et c'est de là que tout a commencé. Dessus y avait Sadat X, Infamous Mob, Tribe Called Quest, Bootcamp, Wu Tang, Gucci Mane, Three 6 Mafia, la mixtape Sad Hill, Chronique de Mars', Sage Poètes, ATK, Expression Direkt... Du lourd ! Que des sons de fous sur cette clé.

À quel moment tu es passé de l'écoute à l'envie de t’essayer au rap ?
Trois semaines après !

Tu te souviens des premiers textes ?
Ouais. « Seul mon blaze le fait, Di-Meh, j'skate à Plainpalais » ! C'était l'esprit skate ! En plus j'avais repris le rythme de « seul le crime paie, aucun remords pour mes péchés ». J'étais petit, 12-13 ans, je sais plus exactement. Mon premier freestyle il est au skatepark. Il est encore sur YouTube, tu peux aller guetter.

Pendant longtemps, le skate a été beaucoup plus associé à une esthétique et un son rock, punk plus que rap...
Ouais, surtout en France. Alors qu'en vrai, le skate c'est grave hip-hop. Il y a plusieurs scènes de skateurs. Déjà, le skate tu peux pas prendre ça comme un style. Ce n'est pas ça. Le skateur il peut être banquier, dealer, ce que tu veux. Skateur, c'est tous ces personnages en même temps. Dans les vidéos de skate des marques, il y aura une musique différente pour chaque skateur. Du rock, du rap etc. Ça varie. Moi mon école de skate elle est vraiment hip-hop. C'est Stevie Williams, un skateur de Philadelphie qui a créé une marque, Dirty Ghetto Kids. Ça, c'était vraiment ma mentalité. Ce gars-là il vendait du crack à Lovepark, à Philadelphie. Il a essayé le skate un jour, comme ça, puis il s'est pris au truc, il a pris un niveau de fou, a été sponsorisé, est entré chez DC Shoes et à fait la première collaboration avec Reebok. Un mec trop chaud.

Qu'est-ce qui lie la pratique du skate et celle du rap ?
La détermination. Dans le skate, tu peux galérer trois heures juste pour un trick. T'as des mecs qui se jettent sur dix marches pendant des heures, qui font des allers-retours, qui remontent à chaque fois. Même quand ils plaquent mal, ils refont, ils sont minutieux ! Le skate c'est un truc de mec minutieux.

Tu fais la même chose dans le rap ? Tu es un rappeur technique, tu mets de la minutie dans le flow ou c'est au feeling ?
Je me laisse aller au niveau des flows. Je préfère me laisser aller que penser multi-syllabes, tu vois ? Ça fait chier de penser tout le temps multi-syllabes. Maintenant je sais que j'ai cette forme de rime dans la tête. Je sais gérer les multi mais c'est pas mon accessoire favori.

Mais c'est un truc que tu as bossé ?
Fort ! Mais j'essaye de revenir à avant, quand je n'avais pas encore la technique des multi. J'étais libre ! La multi ça t'enferme de fou, tu perds l'effet libre, quand tu pars en couilles. C'est super dur d'en sortir.

Comment tu décrirais ta ville Genève à quelqu'un qui n'y a jamais mis les pieds ?
Y a de la bonne beuh ! L'été c'est magnifique, tu peux te baigner au Rhône, au lac. Le lac est incroyable. Et y a des latinas, mec, ce que vous n'avez pas ici ! Je rigole, mais t'as capté. On n'a pas les mêmes origines, ça parle beaucoup de langue comme y a l'ONU à Genève. Même dans mon groupe, SuperWak, y a des anglophones. Y en a un qui vient de Washington DC, il s'appelle Rico, un autre qui vient de Manchester, The Wolf. On est dans un crew où la barrière de la langue n'existe pas.

La Suisse a pu être victime de pas mal de clichés en France - les banques et le chocolat. Vous êtes venus, toi, ton groupe, ta scène, les briser. C'est quoi, l'identité suisse loin des clichés dans laquelle tu te retrouves ?
Le multiculturalisme. Comme je te dis, on a beaucoup d'origines. Afrique de l'Ouest, Somalie, Érythrée, Éthiopie, jusqu'à l'Amérique Latine, l'Europe de l'Est. C'est pour ça que je kiffe vraiment mon pays. Il y a trop de mélange.

C'est une fierté pour vous d'avoir ramené la Suisse sur le devant de la scène rap ?
Mais grave. Franchement c'était une épreuve, c'était dur au début. Il n'y avait pas forcément les structures pour, les portes à ouvrir pour pénétrer le rap français. Il fallait vraiment venir ici, se donner les moyens. Moi je suis vraiment venu ici depuis tout petit, faire des open mic, niquer des tournois de rap. Dans mon précédent projet je dis ça. Dans un son qui s'appelle « Jabbawockeez » je dis « 14 ans, je fume des tournois de rap », je parle beaucoup de ça. J'ai fait beaucoup de clashs, End of the Weak, etc. J'ai vraiment passé deux époques du rap. J'ai fait la transition, normal.

On parlait de ton crew, SuperWak. Le rap, tu le considères uniquement en collectif ?
Pour moi, le crew c'est ta force. C'est ce qui t'aide à avancer, ce sont tes frères, des gens qui ont la même vision que toi, qui savent où ils sont. On n'est pas là pour rien, frère. On s'est pas tous réunis pour rien. Le crew c'est une force.

Qu'est-ce qui vous a réuni ?
Ce sont des potes, mais c'est surtout un état d'esprit. « SuperWak », rien que le nom... « SuperNul », c'est paradoxal, ça veut tout dire. C'est une manière de dire qu'entre nous il n'y a pas de complexe, on n'est pas vexé. Il n'y a pas de concurrence. Il y a une concurrence mais elle est gentille ! Genre « Oh, le couplet qu'il vient de lâcher il est chaud !!! » Elle nous tire vers le haut. C'est comme au skate, tu progresses en traînant avec les plus forts. Tu vois un mec faire un trick de bâtard, t'as envie de le faire aussi. Il y en a qui débutent aussi dans le crew. Il y a des rappeurs confirmés comme Slimka, Makala, moi, Varnish, mais il y en a aussi qui débutent, qui arrivent fort.

Et il n'y a pas que des rappeurs...
Il y a des producteurs, des DJ, des gens qui font de la sape. On essaie de varier les délires. On fait des soirées aussi.

Si SuperWak devait avoir une devise, ce serait quoi ?
Worldwide ! Worldwide Connect !

Vous commencez à être réputés pour être des bêtes de scène. C'est le meilleur moment pour toi, le live ?
Ouais. Je suis ailleurs sur scène, évadé. Tous les problèmes disparaissent. C'est une sensation unique. On recherche constamment cet état de trans. Toujours se dépasser, c'est jamais assez. Il faut toujours se dépasser sur scène, donner 100% même si t'es fatigué.

C'est quoi ton meilleur souvenir sur scène ?
Franchement c'était même pas un bordel mais c'est un beau souvenir. C'était avec mon ancien crew qui s'appelle 13 Sarkastick. C'était un concert où il devait y avoir 20-30 personnes. J'avais mon skate sur scène... et un sandwich ! C'est juste cette image-là qui me tue : j'étais sur scène avec mon skate, sandwich, l'eau à la main... C'était marrant, c'est un souvenir qui m'est resté en tête, c'était y a grave longtemps.

Tu parlais de sappe. Ça veut dire quoi pour toi le style ?
Le style du non-style. C'est-à-dire qu'on n’a pas de style, comme on a un style. Je peux être sapé comme ça, en full tracksuit, comme je peux être sapé grave large, ou en fluo... J'ai pas de barrière au niveau de l'habillement. Je kiffe assortir les habits avec les spots, allier les couleurs.

En quoi ça joue sur ton univers visuel ?
Moi déjà j'ai toujours collaboré avec des artistes hors rap. L'année dernière j'avais fait une collab avec une tatoueuse, une pote à moi qui s'appelle Soto Gang qui a bossé avec des marques américaines. On a fait des longues sleeves et tout. Là je vais faire des chaussettes aussi. J'essaie de bosser avec un maximum de marques que je kiffe et qui débutent, qui ont une vision.

Parle-moi un peu de ton dernier projet, Focus Part.2. Est-ce que le focus était le même que dans la Part.1 ?
J'ai changé ! Les gens verront... Dans les choix d'instrus déjà, je me suis plus pris la tête, j'ai bien travaillé les prods avec les beatmakers. J'ai fait ça en longue distance, il y a des Canadiens sur le projet, des Français, des suisses... J'ai pu ramener ma vision sur les sons. Les beatmakers je vois ça vraiment comme une collaboration, je fais un featuring avec eux.

Récemment j'interviewais Laylow...
Ah c'est mon gars sûr ! C'est celui que je kiffe le plus en France. Lui et Nepal, c'est les deux qui bossent depuis très longtemps, autant que moi, et qui ont une vraie vision. Laylow il est trop chaud. Il faudrait que ça pète plus pour lui.

Ça va venir, j'espère ! En gros il me disait qu'il avait le sentiment de vivre un nouvel âge d'or du rap, où tout le monde assume son originalité, va à fond dans son délire...
C'est l'âge d'or ! C'est ce que je disais à mes gars à Genève : c'est maintenant. C'est maintenant qu'il faut faire les choses. Après tu loupes ton train, basta.

Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour 2018, à partir du 10 mai ?
Que du bonheur.

Focus Part.2 est disponible. La Release Party aura lieu le 21 mai au skatepark de Plainpalais à Genève.