avec romain gavras, le monde est (vraiment) à nous

8 ans après son premier film, Romain Gavras livre « Le monde est à toi », une comédie aussi barrée que jubilatoire enfin en salle.

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mai 17 2018, 9:55am

Le monde est à toi part dans tous les sens. Au casting, Oulaya Amamra joue les dures avec des faux ongles roses, Karim Leklou fait la danse du ventre devant les copines de sa mère, Isabelle Ajdjani, qui se voile à la saoudienne pour commettre des vols à l’étalage. Pendant ce temps-là, Vincent Cassel découvre le monde des Illuminatis et François Damiens campe un Espagnol aussi kitsch que cynique. Ce pitch, c’est celui du film de Romain Gavras, clippeur de renom (on lui doit, entre autres, Stress de Justice ou Born Free de MIA) et co-fondateur, avec Kim Chapiron, du collectif Kourtrajmé. En 2010, il réalisait Notre jour viendra, fable délirante dans laquelle les roux doivent fuir la France pour échapper à la persécution sociale. Vincent Cassel y incarnait un rebelle flamboyant prêt à tout pour mettre à l’amende un monde qui ne voulait pas de lui. Présenté à Cannes dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs, Le monde est à toi - son deuxième film donc - y a reçu un accueil à la mesure de sa générosité : applaudissements, exclamations et jubilation manifeste à voir se démêler un imbroglio de situations absurdes servies par de formidables acteurs.

« C’est un film de spectateur, un film de kif, de comédie » résume Karim Leklou, impressionnant premier rôle de ce qu’il décrit lui-même comme « un objet pop assez unique, qui se joue des codes du film de gangster, avec des personnages fragiles, tendres. C'est une comédie qui n'évacue pas sa dimension sociétale et qui parvient à capter son époque avec beaucoup de tendresse ». Aucun doute n'est permis, le monde de Romain Gavras est bien le nôtre. On y retrouve des complotistes formés sur YouTube, des gamins scotchés à leurs portables, des caïds ridicules et une tendresse mise à rude épreuve par la violence du capitalisme. « Il y a quelque chose de grinçant et de réaliste. L'histoire ose tout et se joue du système méritocratique à la française » poursuit Karim. Nous ne sommes pas dans Scarface : les liasses de dollars ont été remplacées par des euros et la East Coast version Gavras lorgne plus du côté des néons de la Jonquera que de ceux de Miami. Pourtant, l’ironie de l’existence reste la même : lutter pour sa place dans un monde soumis à la loi du plus fort. « J’incarne François, un personnage qui voudrait changer de rôle et passer de petit dealer à PDG, raconte Karim. J’ai le sentiment que ce désir de normalité est très difficile à mener aujourd'hui : avoir un appartement, un petit chez-soi, une vie dans laquelle on s'épanouit, c'est de plus en plus dur et ça me bouleverse. Je me suis senti profondément attiré par ce personnage qui n'est pas adapté au milieu dans lequel il évolue. Dans sa drôlerie, ses rapports avec sa mère, il y avait quelque chose de spécial que je n'avais jamais rencontré ailleurs. »

Vulnérable, tendre et sombre à la fois, son personnage évolue aux côtés d’individus taillés dans le vif de notre époque, portés par un casting de haute volée que Gavras semble avoir autorisé à partir en roue libre. « Romain laisse une force de proposition et de composition, il dirige avec beaucoup de douceur et n’a pas d’idée préconçue de ce qu’il va faire. Je souhaite à tous les acteurs et actrices du monde de travailler un jour avec lui ! poursuit Karim avant d'insister sur la rareté de propositions aussi bien écrites. C’est rare de croiser une telle galerie de personnages, où tout le monde a un si beau rôle à jouer. Ce que font Vincent et Isabelle, ce sont des performances très très fortes. Le personnage d’Henri est dingue ! On dirait Mesrine qui a couché avec Vinz de La Haine. » Cortège d’oubliés de la vie, d’assoiffés de pouvoir en quête de douceur, le film célèbre une synergie qu'il manquait au cinéma français : « Il y a quelque chose de très beau dans cette façon collective de faire du cinéma. Romain est très proche de Kim [Chapiron], il est venu donner pas mal de coups de main sur le tournage. Il y a une vraie solidarité entre ces mecs. J’aime l’idée qu’ils essaient de faire leur cinéma et pas de copier celui des autres. »

Au-delà de sa virtuosité esthétique et de sa saveur rocambolesque, Le monde est à toi est aussi une réflexion sur la puissance de la culture populaire. La bande-son s’autorise tout : de Sardou à Balavoine en passant par PNL ou Booba, elle tisse un trait d’union entre des milieux qui s'opposent et des générations mises à distance. L’exercice est casse-gueule. Pourtant, s'il flirte avec la caricature, il le fait toujours avec beaucoup de bienveillance : chez Romain Gavras, la pop célèbre l’évidence des sentiments, l’universalité du doute et la banale quête de soi. Car finalement, avant d'être le mantra de Tony Montana, « Le monde est à toi » est aussi cette phrase adressée à la jeunesse, qui peut donner envie de rester cloué dans son canapé plutôt que d'affronter les vertiges de la vie. À tous ceux qui l'ont déjà entendue, le film vient donner l'espoir que peu importe leur envergure, absolument tous les rêves méritent d’être vécus.

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