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l'amérique célèbre les outcasts de san francisco en cuir et queer

Les portraits intimistes de la communauté queer de San Francisco s'exposent outre-Atlantique. L'occasion de revenir sur l'histoire de cette communauté avec la photographe Catherine Opie.

par i-D Staff
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12 Février 2016, 10:45am

2016 sera l'année de Catherine Opie. Si vous habitez aux États-Unis ou comptez visiter le pays, il sera difficile de ne pas lui accorder. La photographe est à l'honneur dans deux expositions à New York et une sur la côte ouest à Los Angeles. Elle vient également de sortir son nouveau livre, 700 Nimes Road, une collection de photographies de la maison d'Elizabeth Taylor (rien que ça). Alors qu'on célèbre son travail dans le petit monde de l'art depuis bientôt vingt ans (ses photographies trônaient déjà à la Whitney Biennial en 1995), cet intérêt collectif soudain rappelle ce moment au lycée où Catherine est devenue celle qu'il fallait absolument inviter à sa fête. 

Lorsqu'on l'a eue au téléphone pour l'interview, Catherine a murmuré, de sa voix portée par l'accent doucereux de L.A, ''Allez ! C'est parti'' avant de nous prévenir qu'elle passait dès le lendemain le week-end dans une maison à la campagne, sans wifi, sans internet, sans téléphone, sans rien quoi. Heureusement, on est arrivés pile à temps pour lui poser quelques questions. 

Catherine a passé les 25 dernières années à photographier les différentes communautés américaines. Les surfeurs, les footballers, les célébrités. Et l'ensemble de son travail présenté cette année en est l'écrin. À New-York, ses paysages et portraits de John Waters, Kara Walker, et d'autres, et le 13 février, elle présentera son portfolio O - des clichés intimes, en gros plan de la communauté cuir de San Francisco au LACMA. Prises dans les années 1980, mais révélées au public près de 20 ans plus tard, les photographies de 0 ont été faites en réponse au portfolio X de Robert Mapplethorpe. Elles sont aussi, selon les mots d'Opie, ''très cool à regarder''.

Qu'est-ce qui t'a empêché de révéler tes photos dans les années 1980 ?
Robert Mapplethorpe habitait à New York et menait une vie de bohème. Moi, j'étais à San Francisco - la Mecque du gay ! À cette époque, je venais tout juste d'être diplômée de l'université et l'exposition de Mapplethorpe et Jesse Helms à Cincinnati était censurée et fermée au public. Ce n'est qu'à l'arrivée de l'épidémie Sida que j'ai décidé d'être réellement honnête envers moi-même en termes artistiques. J'ai eu besoin de ce recul. J'ai arrêté de m'inquiéter des conséquences que cela pourrait engendrer, je me suis fait confiance. Mais bien sûr, quand j'ai commencé à le faire, je n'avais aucune idée de ce que le monde allait m'offrir. Donc je dis toujours à mes étudiants, encore aujourd'hui : ''Ne vous laissez jamais impressionner ni dominer par la peur de ne pas réussir.'' Mon travail a toujours été politique. Aujourd'hui, je suis très à l'aise avec l'idée mais cela prend du temps pour s'accepter et rester intègre à ses convictions.

En quoi la communauté cuir est-elle emblématique des années 1980 ?
J'appartenais à ce groupe hyper cool qu'on appelait les ''Outcasts in San Francisco''. Il y avait Pat Califia, Gayle Rubin et Dorothy Allison. C'était un collectif de féministes radicales qui faisaient des choses incroyables avec leur corps, à des fins artistiques. Elles étaient toutes plus vieilles que moi et j'étais hyper fière de les avoir comme mentors. Quand je me suis installée à Los Angeles, par la suite, ça n'a pas été simple de trouver la communauté cuir, mais j'ai fini par découvrir Ron Athey et Vaginal Davis et leur groupe était plus performatif qu'intimiste. Ça m'a aidé à m'affirmer. Je me suis dit : ''Tout ce que ces mecs font est tellement radical et cool, ça a tellement de sens. Je dois affronter mes peurs et foncer.''

En quoi ton identité d'activiste a influencé ton travail en tant que photographe ? C'était important pour toi de montrer ces images dans le but de valoriser ta communauté ?
Oui, complètement. Les portraits de mes amis sont très intimes. Ils regardent tous vers l'objectif, vers le monde qui les entoure. Ils s'emparent littéralement de l'espace. Ils ne se cachent pas. Il s'agissait de rendre visible cette communauté, de la faire exister. J'ai compris à ce moment à quel point c'était important. Particulièrement pour la jeunesse queer de l'époque, celle qui m'a prise pour modèle et qui est allée en 1995 à la Whitney Biennial pour mon exposition et m'a remercié. C'est vraiment un truc très spécial, permettre à certaines personnes de s'exprimer librement, alors qu'elles sont en quête d'une identité. 

Qu'ont ressenti tes amis lorsque leurs portraits ont été exposés ?
Ils étaient tous un peu surpris ! Quand je réalisais leurs portraits, ils ne se doutaient absolument pas qu'ils seraient exposés un jour. Ils savaient que j'étais photographe, que j'allais à l'école d'art. Mais que leurs portraits soient exposés un jour au Whitney Museum of American Art ! Jamais.

Qui sont les gens sur tes photos et comment les rencontrais-tu ?
Je suis partie pour San Francisco trois étés de suite, avec mon appareil photo sous le bras. Mes copains m'hébergeaient chez eux, d'autres me prêtaient leur studio pour que je puisse y travailler. Je sortais au club Red Dora's Bearded Lady, c'était un spot clé à l'époque et je demandais à des gens de m'accompagner au studio. C'est très beau de voir ce qu'il se passe quand on sort, qu'on part à la rencontre de nouvelles personnes et qu'on peut les immortaliser ensuite. 

Ton travail se concentre toujours sur un certain type de communautés - comment c'était de photographier la tienne ?
Il y a une vraie intimité qui transparait dans mes images. J'entretiens une relation forcément plus proche avec la communauté queer qu'avec, disons, les footballers, par exemple. Mais je suis une humaniste. Je crois en l'égalité et à la démocratie. Donc tout mon travail, qu'il reflète la communauté lesbienne ou celle des footballers, ont le même intérêt pour moi et je tente de les relier à cet élan personnel de faire voir les choses comme elles sont, de façon sincère. Si un joueur de foot traite une des personnes de ma communauté de tapette ou de fiotte, quelqu'un de ma communauté pourra dévisager de manière abusive et méprisante un autre joueur de football. Cette peur de l'autre est intrinsèquement liée à la question de l'identité. J'essaie de passer au-dessus de ça pour faire ressortir la personne cachée derrière une communauté. Si j'y parviens, je me dis que je fais du bon boulot. 

Credits


Texte : Alice Newell-Hanson
Photographie : Catherine Opie