faut-il être dépressif pour être artiste ?

Le taux de dépression chez les jeunes ne cesse d'augmenter. Pourtant la jeunesse a rarement été aussi créative. L'art nous sauvera-t-il de nos névroses ?

par Greg French
|
12 Octobre 2016, 11:35am

Nick Knight, Pale Rose

Durant les 25 dernières années, les taux de dépression et d'anxiété chez les jeunes adultes ont augmenté de 70%. À tel point qu'on estime qu'une personne sur quatre entre 16 et 25 ans a déjà eu des pensées suicidaires et qu'au sein de notre réseau personnel d'amis ou de collègues, nous ferons tous face un jour dans notre vie à des soucis liés à la santé mentale. Selon l'Organisation Mondiale de la Santé, il y a « globalement une égalité flagrante dans la distribution des ressources humaines aptes à encadrer les problèmes de santé mentale. »

Des statistiques pour les moins inquiétantes, surtout quand on sait qu'elles viendront à augmenter significativement dans les cinq années à venir. Et l'on peut pointer quelques raisons évidentes à cela : la croissance des réseaux sociaux, les pressions financières et le portrait médiatique d'une « beauté » inatteignable. Quelques maux de notre monde moderne. Le décor de notre quotidien peut également s'avérer insupportable - la preuve en aura été donnée dans la mode, avec le départ de certains grands designers des maisons de mode prépondérantes.

Peu de surprise donc, quand en 2015 une étude islandaise soulignait le lien génétique entre créativité et maladie mentale, avec des résultats avançant que 25% des gens créatifs étaient davantage sujets à la bipolarité ou la schizophrénie. La question se pose alors : comment et pourquoi la créativité et la santé mentale sont aussi délicatement connectées ?

Nick Knight, Lily

Les artistes ont toujours projeté leur état mental dans leurs pratiques. La transition de Picasso entre sa période rose et sa période bleue, par exemple. Un changement dans l'esthétique de l'artiste espagnol qui arrive après le suicide de son ami très cher, Carlos Casagemas. Finis les éclats de peinture colorés, place aux tons azur mélancoliques et la dépression qu'ils traduisaient. Et ça dura quatre ans, avant que les bleus ne soient remplacés par l'orange et le rouge. Picasso disait, « L'art lave l'âme de la poussière du quotidien. »

Mark Rothko est un autre exemple - son état psychologique fluctuant peut être retracé au gré des couleurs de ses peintures. Ses œuvres les plus mémorables sont peut-être ses canevas enveloppés de tons variés, qui iront visiter les niveaux de gris après que Rothko se voit diagnostiquer un anévrisme de l'aorte. Peu avant son suicide, Rothko produisait l'une de ses dernières œuvres - Untitled (Black on Grey) - indicateur puissant de l'esprit troublé de l'artiste. Quand on pénètre dans la salle consacrée à Rothko de la collection permanente du Tate Modern de Londres, on est frappés d'entrée - c'est un rappel de la puissance et l'aura qu'une œuvre peut exercer sur nous. Une œuvre de charité, The Hospital Rooms, a bien compris cela, et commissionne des artistes d'art contemporain de premier plan à la rénovation des sections hospitalières consacrées à la maladie mentale. Pensé par le curateur Niamh White et l'artiste Tim A. Shaw, le projet est soutenu par un financement public.

Assemble, Granby Workshop

« L'art et la santé mentale ont une histoire commune très documentée, et beaucoup de nos œuvres les plus célébrées sont le fruit d'un traumatisme interne, » explique Niamh. « C'est images ont eu un rôle dans la dé-stigmatisation de la maladie mentale. Elles ont aidé à en parler, à la considérer comme une part de la condition humaine. »

C'est sûrement pour cela que certains des moments les plus tragiques des artistes se transposent de manière aussi poétique dans leurs œuvres. Lee McQueen s'est souvent plongé dans les niveaux les plus sombres de sa psyché - les traduisant en vêtements et en défilés fantastiques. Ce n'est pas un secret : Lee lui-même s'est démené avec la maladie mentale - et les travaux qui ont le plus accroché à ces émotions sont les plus notables de son œuvre. Comme l'affirmait Francis Bacon : « Le sentiment de désespoir et de malheur est plus utile à un artiste que le sentiment du bonheur, parce que le désespoir et le malheur étirent toute notre sensibilité. »

La liste des artistes impliqués dans l'initiative est pour le moins exhaustive : Gavin Turk, Acconci Studio, Michael O'Reilly, Aimee Parrott, Josh Bates et les récents lauréats du Turner Prize : Assemble. Le photographe de mode et directeur de SHOWstudio Nick Knight a également contribué au projet. En écho, peut-être, à sa propre relation avec Lee McQueen, Knight assure : « Certaines des personnes les plus créatives et accomplies que j'ai connues ont eu des problèmes de santé mentale à un moment ou à un autre. Il me semble primordial de rendre plaisant et stimulant l'environnement des patients les plus vulnérables, et de favoriser ainsi leur rétablissement et leur récupération. »

Assemble, Granby Workshop

La fondation offre également aux patients des ateliers mensuels menés par certains des artistes mentionnés au-dessus, pour les guider et les aider à exprimer leurs pensées via un médium artistique. Si l'étude de 2015 suggère un lien génétique entre créativité et santé mentale, d'autres sont convaincus que tout le monde est susceptible de souffrir de maladie mentale, qu'importent les institutions industrielles ou scolaires dans lesquelles on évolue. Ce qui paraît clair, c'est que la créativité offre aux patients un exutoire salvateur.

Young Minds, l'œuvre de charité qui s'occupe de jeunes souffrant de maladie mentale, souscrit à cela. « La créativité est un médium thérapeutique très important pour beaucoup de jeunes qui émotionnellement à vif. Ça leur permet d'y verser leurs expériences, leurs sentiments. Il existe de nombreuses interventions thérapeutiques qui utilisent l'art et la musique pour aider les jeunes dans leur rétablissement, » explique Lucie Russell, directrice campagne et média de la fondation. « Les jeunes qui suivent une éducation créative ne sont pas plus à même de souffrir de maladie mentale. C'est un mythe. Tout jeune peut en souffrir, et nourrir la créativité en milieu scolaire et dans l'enseignement supérieur est une bonne façon d'aider et de pousser ces jeunes à s'exprimer, à développer un langage pour leurs sentiments. »

Tim A Shaw, Gaze

On est encore dans le flou quand il s'agit d'explorer la créativité et le bien-être mental. Mais si l'on se retourne sur ces artistes, dont le travail était marqué par l'émotion, on peut y voir une forme d'échappatoire. McQueen disait, « la mode devrait être une échappatoire, pas un emprisonnement. » Les arts nous fournissent les outils nécessaires à cette libération, et c'est pour cela que les initiatives comme The Hospital Rooms sont cruciales. Les arts nous fournissent les solutions à beaucoup de nos problèmes inextricables, et dé-stigmatisent le tabou. Pour citer Bacon : « Si vous ne pouvez pas en parler, pourquoi le peindre ? »

Credits


Texte Greg French

Tagged:
Culture
créativité
santé mentale
maladie mentale
the hospital rooms