gay, punk et ultra-politique, le fanzine de matt lambert recadre le débat

Avec son nouveau fanzine, VITIUM, le photographe berlinois célèbre le queercore et adresse à l'ordre établi un triple doigt d'honneur : à l'hégémonie hétéro, aux réseaux sociaux et à la censure.

par Lewis Firth
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30 Mars 2016, 8:15am

Le punk est le mouvement culturel des oppressés, des désenchantés ; construit sur les troubles sociaux et politiques du milieu des années 1970. Le punk a bousculé tous les éléments de la société, ne laissant rien intact sur son passage - de l'art à la mode, le punk a tout changé y compris la culture gay. Le queercore en était une déclinaison, un mouvement de révolte reprenant l'attitude underground et DIY du punk pour son propre dessein.

Matt Lambert et Jannis Birsner ont capturé cette période dans leur nouveau fanzine, VITIUM. Les garçons sont immortalisés en train de jouer, de se connecter - sexuellement et amoureusement - les uns aux autres dans des moments de sincérité sans fard, délaissé de tout prisme hétéro-normé. La publication et les thèmes qu'elle soulève sont contextualisés et intégrés au paysage social et digital actuel. VITIUM met en avant une interaction instinctive en opposition à la censure, au contrôle et à la manipulation qui règnent sur Internet.

Qu'est-ce qui vous a attiré dans la scène queercore ?
Matt Lambert : Son esthétique et l'énergie brute de l'imagerie qui l'accompagne. J'ai grandi à Los Angeles dans les années 1980-90 et en tant que jeune garçon, je me suis senti intensément connecté à la scène punk et à son langage visuel, très direct et chargé en émotion. Cependant, elle avait encore quelque chose de très exclusif. À l'université, j'ai découvert le queercore et des gens comme Bruce LaBruce, Vaginal Davis, des groupes comme Pansy Division qui étaient en train de se monter. Quelques années plus tard, j'ai bossé à Londres avec un groupe qui s'appelait Bare Bones. On a créé un journal punk et on a monté un tas d'expositions multidisciplinaires. Le seul moyen de présenter VITIUM, c'était de l'écarter de la mode autant que possible pour s'approcher davantage de l'univers des magazines indépendants et des fanzines faits-maison. On voulait vraiment parler de ce monde et des gens qui y vivent plutôt que de la photographie. On voulait que ce qui en ressort soit brut, cru, intime et se ressente comme quelque chose de prohibé.
Jannis Birsner : On voulait aussi référencer des fanzines comme Bound and Gagged et S.T.H. J'aime cette idée de récréer une plateforme pré-Internet à l'attention d'un groupe de personnes qui partagent un intérêt coupable - selon les standards sociétaux.

Utiliser le format fanzine c'est un triple doigt d'honneur : à l'hégémonie hétéro, aux réseaux sociaux et à la censure.
ML : La plupart des plateformes comme Facebook ou Instagram sont hyper censurés. Tumblr s'est transformé en une décharge vulgaire et un moodboard complètement vide de sens. 

Les réseaux sociaux ont laissé la censure s'installer en toute impunité. VITIUM est un "fuck you" sexualisé, hardcore et sans concession à l'establishment de la communication.
ML : Aujourd'hui, les gens sont très enclins à partager des choses, mais pas à les partager avec honnêteté ni à dévoiler de l'intime ou du sexuel. Il y a bien sûr des gens formidables sur Instagram, qui repoussent les limites de l'exercice, mais il y a aussi tellement de contenu vide et non-engageant. Bruce LaBruce ou la génération d'après avec Slava Mogutin, Gio Black Peter, Brian Kelly, étaient et sont toujours autobiographiques et n'ont jamais fait aucune concession. Leurs fétiches font partie de leur processus créatif et ils se mettent souvent eux-mêmes en scène dans leurs travaux. 

Et vous pensez que cette conduite impénitente se cantonne aux années 1980 ? On célèbre incessamment cette période et les insurrections qu'elle comprend. 
ML : Récemment, je me suis mis à travailler dans la mode. C'est l'endroit le plus logique où travailler de manière commerciale, pour moi. Mais quand j'observe les réalisateurs et les photographes qui m'entourent, je me rends compte qu'il y a beaucoup trop d'importance donnée aux marques. Les projets artistiques et les collectifs artistiques se bousculent pour des partenariats avec des marques ; les magazines indépendants veulent être rachetés par Condé ou Hearst ; ceux qui parviennent à rester indépendants sont finalement de plus en plus dépendants de leurs annonceurs. Il fut un temps où les marques, c'était de l'argent sale. Aujourd'hui, c'est le prérequis auquel beaucoup de photographes aspirent pour s'acheter une légitimité. C'est synonyme d'une authenticité feinte. C'est comme courir après le marché au lieu de le soumettre et de le faire marcher pour soi.

VITIUM repousse le message hétéronormé proéminent dans la société et dans la mode particulièrement.
JB : C'est bizarre de voir des gay adopter un comportement qu'ils ont appris du monde de la mode, qui prend déjà sa source chez d'autres gay paniqués par l'expression organique de leur sexualité. Ils se cachent derrière un art qui stérilise le sexe - la faute à la figure de l'homme hétérosexuel selon moi. Les jeunes gay qui s'expriment sur eux, sur leur identité, finissent par se transformer eux-mêmes en une marque, en construisant une fausse image en ligne pour se plier aux idéaux marketing des grandes marques. Ces gars manquent cruellement de substance. On dirait que ces jeunes hommes essayent de remplacer leur sexualité par des marques et des fétiches marketing pour éviter de se chercher et de se connaître eux-mêmes.

La créativité et la sexualité ont lentement été homogénéisées pour rendre le tout plus vendeur, et c'est très triste. VITIUM tranche dans ce paysage.
ML : La mondialisation de la culture jeune - c'est-à-dire la culture jeune filtrée par la Silicon Valley - signifie que le monde doit abaisser ses goûts au niveau des valeurs puritaines et de la vision américaine de la sexualité. Sans parler de ces homos homophobes qui bossent dans la mode et préfèrent voir un hétéro flirter inconfortablement avec la caméra plutôt que de créer quelque chose d'honnête et créer un moment authentique.

L'industrie est trop occupée à se pourvoir d'une masculinité feinte pour vraiment la comprendre.
JB : C'est quoi la masculinité ? Les garçons dans VITIUM ne sont pas particulièrement grands ou petits, ils ont des corps normaux. Ils sont dans ce fanzine pour leur attitude. Tous les attributs de ces garçons, tu pourrais les utiliser pour décrire la féminité. Alors on en revient à leur physique : ces garçons sont attirants et masculins parce qu'ils sont confiants dans leur expression sexuelle. Les hommes masculins sont les hommes qui ont confiance en eux sans pour autant être abrasifs. 

VITIUM fait partie d'un potentiel antidote à ce cauchemar, cette vision déformée de la sexualité dans laquelle l'industrie semble s'être perdue.
JB : Seuls les gens au sommet de la pyramide peuvent décider de changer l'état des choses. Nombre d'hommes hétéros démontrent un surplus de confiance parce qu'ils ne sont pas en phase avec leur sexualité ; ils ont peur qu'elle ne soit finalement pas la forteresse de pouvoir masculin qu'on leur avait vendu. Alors, dans ce "fuck you" qu'est VITIUM, il y a aussi l'expression de notre confiance à nous, à la fois saine et vitale : votre peur ne nous atteint pas.
ML : VITIUM ne vise pas à résoudre quoi que ce soit. Ce n'est pas politique. Ça ne représente pas la diversité dont la société a besoin. Ce n'est pas progressiste. Mais c'est au moins honnête, personnel et enjoué. C'est une partie du monde dans lequel on vit. Et cela prend en compte l'intimité, pas seulement la sexualité. L'objectif, c'est de capturer des moments d'honnêteté. Photographier des sujets, pas des objets.

Credits


Texte Lewis Firth 
Photographie Matt Lambert

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