kika

rossy de palma nous parle du madrid 80, d'almodovar et de post-punk

20 ans après avoir quitté son groupe rockab' pour jouer auprès de Pédro, la reine du cinéma espagnol fait toujours autant fantasmer. Rencontre.

par Colin Crummy
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26 Août 2016, 9:00am

kika

La légende veut que Rossy De Palma ait servi, par hasard, Pedro Almodóvar dans un café madrilène. Le réalisateur, tombé sous le charme, aurait demandé à la serveuse de jouer dans son prochain film. Voilà pour l'anecdote.

Quand je rencontre Rossy De Palma, 51 ans, 30 ans après ses débuts remarqués et une carrière d'actrice fantastique plus tard, je comprends ce qui a poussé Almodóvar à l'aborder, de front. Muse du cinéaste, icône pour la mode et ses pontes - Jean Paul Gaultier et Thierry Mugler - sa prestance, sa taille longiligne et son profil à la Picasso détonnent dans le paysage cinématographique. Mais c'est son charme naturel, son timbre sensuel et sa joie de vivre qui font vraiment de De Palma l'ultime incarnation de la femme affirmée, émancipée, sûre d'elle. Forcément, ça force l'admiration. 

Même lorsqu'elle servait des cafés dans les bars de la capitale, Rossy prenait le temps de répéter avec son groupe issu de la mouvance Movida Madrileña à Madrid, la scène musicale et artistique underground qu'a fait naître l'ère post-fasciste espagnole. Au même moment, Almodóvar s'immisçait dans le paysage cinématographique espagnol et mettait fin aux tabous sexuels, familiaux, sociétaux auxquels une jeune génération refusait de s'absoudre. C'est aussi le premier à avoir célébré la femme, dans toute sa puissance et sa force, à travers ses films.

Son nouvel hommage, Julieta, ne déroge pas à la règle : De Palma y campe le rôle d'une femme de chambre grippe-sous. Parce qu'elle est remarquable, comme à son habitude, et parce qu'on lui doit d'avoir renversé les codes de la féminité dans le cinéma contemporain, Rossy De Palma partage avec i-D les instants qui ont marqué sa vie d'actrice, de femme et de musicienne.

Loi du Désir

À propos de son groupe, Peor Impossible
"J'ai quitté Majorca, où je suis née, pour m'installer à Madrid avec mon groupe aux influences post-punk. On l'avait appelé Worst Impossible en se disant que si quelqu'un n'aimait pas, on pouvait lui balancer qu'on était pire que l'inimaginable. Généralement, ils ne venaient plus nous ennuyer !"

Sur le Madrid des années 1980
"C'est à cette époque qu'on est arrivés là-bas. La ville était en pleine ébullition. C'était la fin de Movida. On rencontrait tous les jours des artistes géniaux. Personne ne pensait à se faire du fric. Non. C'était une affaire de talent, de créativité, de partage et c'est tout !" 

Sur sa rencontre avec Almodóvar
"[La fameuse histoire de leur rencontre, donc] C'est à écrire dans les annales ! Quand je suis arrivée à Madrid, Pedro était déjà bien connu dans le petit milieu de l'underground. Il avait sorti son fameux film, Dans les Ténèbres. Il venait nous voir en concert, on était plutôt copains. Beaucoup de gens l'admiraient. J'ai choisi de le séduire, avec calme et distance d'abord. Je bossais dans un bar rockab' à cette époque. Il avait l'habitude d'y boire des coups avec son costumier, alors qu'ils préparaient La Loi du Désir (1987). Ils étaient à la recherche du personnage de Carmen Maura, une transsexuelle. Et puis un soir, ils sont arrivés et je portais une robe vraiment très sexy. Ils m'ont demandé où ils pouvaient trouver ce genre de robe. J'ai dit que je l'avais faite moi-même. Ils m'ont demandé la même chose pour mes boucles d'oreilles. J'ai répondu que je les avais faites, aussi. Et là, Pedro m'a regardé avant de me dire : 'Dis-moi, Rossy, ça te dirait de jouer dans mon prochain film, pour un petit rôle ?' J'ai dit oui."

La Fleur de mon secret

Sur son look dans La Loi du Désir
"Je jouais le rôle d'une journaliste dans ce film. Le jour du tournage, Pedro a demandé à la maquilleuse de me laisser faire mon maquillage toute seule. Pareil pour la coupe de cheveux et la tenue. Il voulait me filmer exactement comme il m'avait rencontré."

Sur son rôle dans Femme au bord de la crise de nerfs
"Pedro a lui-même écrit le scénario que je devais suivre pour mon personnage. C'était en 1988. Je m'étais amusée sur le tournage de La Loi du Désir mais je ne m'étais pas encore révélée en tant qu'actrice, j'étais moi-même. Alors que dans Femme au bord de la crise de nerfs j'avais un personnage très différent de moi : bourgeois, virginal. J'avais 19 ans à ce moment et je ne connaissais rien du cinéma. Tout ce que j'ai appris, je le tiens de Pedro. Dans une scène, je devais avaler un somnifère avant de m'endormir. Sauf que rien ne s'est passé. Du coup, je me suis dit qu'être actrice pouvait être franchement chiant. Je l'ai dit à Pedro, que ça me saoulait de ne faire que dormir. 'Mais tu veux faire quoi au juste ? Les gens doivent dormir !' Un jour, il est arrivé sur le tournage et m'a dit : 'Tu veux avoir un rêve ? Dans ton rêve, tu dois avoir un orgasme. Et dans ton rêve, tu n'es plus une vierge effarouchée, tu découvres ta sexualité.' J'ai dit, ok, je rêve que je suis en pleine action et que j'ai un orgasme !"

Ce qu'elle pense du film Kika
"Avec Pedro comme tous les réalisateurs avec qui j'ai travaillé, j'ai toujours ressenti le besoin de créer quelque chose. Bien sûr, j'obéis aux règles, je ne suis qu'un instrument pour eux. Mais ils me laissent toujours une marge de liberté. Pour Kika (1993), c'était mon idée de me faire faire des faux-seins pour le film. Parce que je me suis dit que mon personnage, lesbien, aurait préféré ne pas en avoir des gros comme ça. Ça a ajouté un obstacle conséquent au personnage."

Femmes au bord de la crise de nerfs

Ce qu'elle pense de son statut d'icône de mode
"Je me suis toujours éclatée aux côtés de grands créateurs. Je leur donne de moi, ils me donnent d'eux. C'était un échange de très bons procédés. J'admire tellement Jean Paul [Gaultier]. C'est un enfant au fond, toujours curieux de tout. Je suis très heureuse de le compter parmi mes amis. Thierry [Mugler] aussi, évidemment. La mode est un vrai business, à l'époque, elle était plus libre et créative."

Le meilleur compliment qu'elle ait jamais reçu
"Le plus beau et le plus spontané me vient d'un ouvrier croisé au détour d'une rue. Il m'a dit 'Je ne savais pas que les fleurs pouvaient marcher.' J'ai beaucoup apprécié, parce que ça n'avait rien à voir avec mon statut d'actrice. C'était une célébration de la grace, et non pas de la beauté formelle."

Sur son physique
"Mon nez ne m'a jamais posé problème. Si j'avais eu des oreilles vraiment décollées, je serais peut-être passée par la case chirurgie mais en ce qui concerne mon nez, ça ne m'a jamais effleuré l'esprit. Je me suis toujours dit, dans ma tête : 'Tu ne vas pas kiffer mon nez mais tu vas le regarder quand même.' Les gens admirent toujours ceux qui s'acceptent comme ils sont."

Julieta

La collection des films d'Almodovar sort en DVD et Blu Ray le 19 Septembre sur Studio Canal. Vous pouvez la pré-commander ici.

Credits


Texte : Colin Crummy