comment notre génération est devenue mystique

Le spiritualisme fait son retour en force dans l'art et la mode, sous l'impulsion de Los Angeles, ses boutiques de cristaux et ses escapades éthérées sous ayahuasca. Une manière de regarder le monde en explorant son soi intérieur.

par Dean Kissick
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11 Octobre 2016, 9:15am

Halloween approche -le moment idéal pour parler sorcières. Certains ont déjà pris les devants, comparant la Kendall Jenner de la dernière campagne Marc Jacobs (le teint pâle, la tignasse gigantesque et débraillée, la robe et les plateformes noires et sang à n'en plus finir…) à une sorcière, et notamment à celle au charme effrayant jouée par Helena Bonham Carter dans la saga Harry Potter - Bellatrix Lestrange. Et puis Harry himself est de retour avec un livre aux vitrines de toutes les librairies, une pièce de théâtre continuellement complète et un spin-off au grand écran dans les tuyaux. Même la witch house vit son revival, avec le premier son de SALEM depuis cinq ans, récemment annoncé sur - attention - le compte Instagram de Wolfgang Tillmans. Leur remix de Make It Up As You Go apparaît sur son EP ; leur album est à suivre. Quand je fais défiler l'actu de mes réseaux sociaux, je tombe sur pléthore d'histoires barrées - des récits de sorcellerie, de cérémonies à l'ayahuasca tenues des chamans et des théories sur les effets du recul de Mercure. Non pas que tout ça soit à vider dans le même sac, mais ils font appel à un état d'esprit identique et satisfont les mêmes désirs. Et ils sont partout. Lindsay Lohan a raconté comment l'ayahuasca avait changé sa vie pour le meilleur et Taylor Swift nous a décrit ces effets de Mercure sur nos vies, pour le pire puisque « tout va aller mal, en désordre la communication va en prendre un coup. » Au moment où j'écris, le recul de Mercure s'est finalement arrêté. 

Cet article est largement inspiré d'un autre article, publié dans Artsy et écrit par Izabella Scott, qui suggérait que « pour les artistes femmes d'aujourd'hui, le paganisme faisait son comeback. » Le texte cite Juliana Huxtable, artiste, poète, DJ et parfois mannequin pour DKNY, Eckhaus Latta ou Kenzo, et l'auteure d'un Tumblr : Bue Lip Black Witch-Cunt. Également citée, Georgia Horgan, qui étudie l'histoire des chasses aux sorcières européennes et a transposé ses recherches en une installation au Carlton Burial Ground dans le cadre du Glasgow International au printemps dernier ; et Linda Stupart, dont le site offre en téléchargement gratuit une variété de sortilèges destinés à aider les femmes et la communauté LGBT à évoluer dans l'univers artistique. On trouve par exemple : « Un sort pour bloquer l'accès internet à un artiste mec en vogue, jeune et sexiste » ou « Un sort pour empêcher les artistes hommes et cisgenre de s'approprier l'esthétique queer ». Chaque sort venant évidemment avec des instructions. Pour le second, vous aurez besoin d'un chaudron, d'eau de mer, d'une bougie noire, d'huile d'olive, « d'une photo en noir et blanc d'un homme blan cisgenre avec le pénis en évidence (de préférence en érection) », d'allumettes et de quelques autres accessoires. Puis vous aurez à lire un script et des lignes dans le genre :

 Toutes les portes s'ouvrent à toi, homme blanc cisgenre. Mais essaye de passer celle-ci et tu échoueras !  

La persécution historique des sorcières s'apparentait aussi à la persécution des femmes (et de certains hommes) et Stupart dresse un lien entre chasse aux sorcières et privilège, et s'imagine les situations actuelles dans lesquelles la magie ancienne pourrait être utilisée. L'intérêt pour la magie et l'art peuvent bien évidemment se transposer d'autres façons. À la Biennale de Gwangju qui s'est ouverte en septembre en Corée du Sud, le sujet de la connexion entre l'expérience artistique et l'expérience spirituelle a été traité. Dans son introduction, la curatrice Maria Lind explique que le titre de l'édition de la Biennale, The Eighth Climate (What Does Art Do ?) fait référence « à un état que l'on peut atteindre via notre perception créative. Cette notion du 8ème climat, ou de 'l'imaginaire', remonte au philosophe perse mystique du 12ème siècle, Sohrevardi… Si les géographes de la Grèce Antique avaient identifié sept climats physiques terrestres, le huitième en est un additionnel qui fonctionne comme un monde intermédiaire, entre le monde naturel et le spirituel. » Pour explorer ce monde intermédiaire, l'artiste Gunilla Klingberg a créé des empreintes solaires en collant du papier photographique sur les vitrines des sajus (sortes de voyants ou chamans coréens) de Gwangju, les exposant ensuite dans les couloirs de la Biennale. Mais le message est plus grand : tous les artistes pourraient potentiellement évoluer entre le monde naturel et son vis-à-vis spirituel. 

Non seulement les artistes et curateurs ne cessent de se pencher sur la magie, mais c'est aussi le cas de l'un de nouveau philosophe préféré du monde de l'art, Timothy Morton, également cité par Lind comme l'une des influences majeures de la Biennale. Morton, penseur de l'ontologie orientée sur l'objet (qui se base sur l'idée selon laquelle les humains ne sont que des objets, pas plus particuliers que tout autre objet) et de la dark ecology (doctrine qui affirme que les mondes humains et naturels ne font qu'un), estime qu'une grande œuvre peut nous enchanter et nous tenir à son pouvoir. Lorsque je l'interviewais plus tôt cette année, il s'exprimait aussi avec passion sur les popstars, sur leur manière d'injecter du sacré dans nos quotidiens. Il disait (et c'était très peu de temps avant la mort de Prince) :

« Je suis content que tu parles de Prince parce que depuis mon jeune âge, Prince a guidé ma façon d'intégrer de la 'spiritualité' à des domaines expérientiels naturellement tangibles. Lovesexy est presque une bible pour moi. L'album détient cette qualité sacrée. J'ai l'impression que la plupart des artistes que j'aime ont touché cela du doigt. Björk est totalement là-dedans, par exemple. Elle est une fusion fantastique. Elle évoque cela quand elle parle de technologie, de science et de ce qu'elle aime appeler la nature - que j'imagine être une identité indigène et païenne islandaise qui se réfère aux elfes, aux fées et à tous ces esprits. Il y a quelque chose de fantastique dans cette fusion de la magie et de la science, dans cette manière de faire communiquer ce qui est dit paranormal ou psychique avec ce qui est vu comme algorithmique et fait de plastique. Ce n'est pas seulement charmant, c'est incroyablement fort. »

Morton ne fait pas qu'écouter les popstars et disserter sur elles. Parfois il travaille avec elles, et le livre de sa correspondance par mails avec Björk (elle l'a approché pour qu'il l'aide à comprendre et définir sa propre philosophie) a été publié dans le catalogue de son exposition au MoMa de New York en 2015. Autant dire que l'influence du philosophe parcourt toutes sortes de sphères culturelles. Son idée - pas des moindres - est que nous devrions tous nous ouvrir à des manières de penser magiques pour comprendre le monde et le sauver. Et comme il n'est pas le seul à en être arrivé à cette conclusion, cette vision du monde et de pensée n'en finit pas de croître. Mais bien sûr, tout le monde n'y souscrit pas. 

C'est frappant de constater tout ce que les designers de mode ou les curateurs d'expo d'artistes montants ont en commun avec les astrologues. Comme eux ils s'essayent à prédire le futur.

Par exemple, certaines personnes croient au pouvoir des cristaux et d'autre n'y croient pas ; mais vraiment pas. Récemment, à Los Angeles, le musicien Father John Misty est entré dans une des boutiques de Moon Juice (une entreprise qui marche du feu de dieu, adepte de jus « purs et organiques » et de suppléments alimentaires mystérieux, dont le staff s'habille tout en blanc, et qui a été décrite par Gwyneth Paltrow en ces mots : « Magique. Genre, vraiment magique. ») et a volé (ou aurait volé, on pense à un troll) un énorme cristal en quartz rose, en quête de protestation iconoclaste - ou en quête d'autopromotion. La fondatrice de la compagnie Amanda Chantal Bacon, dépitée, publia ensuite sur Instagram : « S'IL VOUS PLAÎT, RAMENEZ LE CRISTAL !... À la personne qui l'a dérobée : vous n'avez pas envie d'avoir à gérer l'énergie d'un cristal volé, croyez-moi, s'il vous plaît ! » ce à quoi Father John Misty répondit en mettant en vente des boucles d'oreilles en quartz rose avec le slogan : « Rien de mieux que l'énergie d'un cristal volé. » Et ainsi de suite. Mais le plus intéressant dans cette histoire, c'est la photo publiée par Chantal Bacon qui ressemble à la représentation d'une poupée vaudou : un petit bonhomme en paille enserré de fils bleus et violets, en train de brûler sur un feu, et que certains ont interprété comme une malédiction jetée au hipster musicien. Une forme de sorcellerie. Et peu importe ce que ça signifiait, c'est le genre d'imagerie qu'on associerait davantage à un film d'horreur écossais qu'à un business de jus obsédé par la pureté. 

Mais ce n'est finalement peut-être pas si surprenant, tant l'intérêt pour la sorcellerie, la spiritualité, les cristaux et les formes plus élevées de méditation, inonde Los Angeles. Au moment où j'écris ce papier, un lundi matin, l'un de mes colocataires (qui auraient apparemment bu du thé aux champignons hallucinogènes) fait de temps à autre irruption dans la cuisine et tournoie autour d'un bâton en dissertant sur la conscience (un peu plus tard, ils se réveilleront tous pour vomir à cause de - selon eux - leur troisième œil). Rien de follement inhabituel. Quand ils sortaient ensemble en 2014, Kylie Jenner et Jaden Smith avaient l'habitude de poster des photos d'eux, dans le cadre de ce qu'ils appelaient l'Orgonite Society, en train de construire des pyramides en résine fluorescente remplies de copeaux de métal et de cristaux. L'une des sorcières les plus connues localement, l'Oracle de Los Angeles, a même une émission sur la station de radio Kchung. Voilà quel genre de ville est LA. 

Le plus surprenant, c'est que cette tendance est également grandissante à New York. Sur son expérience d'une cérémonie chamanique à l'ayahuasca à Williamsburg, Ariel Levy écrivait pour le New Yorker : « Si la cocaïne a exprimé et amplifié la frénésie et l'avidité des années 1980, l'ayahuasca reflète le moment présent - ce que l'on pourrait appeler l'Age of Kale. Une époque caractérisée par une soif de bien-être, quand beaucoup d'Américains ont envie de pleine conscience, de désintoxication et de production organique, et sont prêts à souffrir pour cet état émotionnel. » En d'autres termes : le retour à la nature, aux anciennes formes de guérison, est une stratégie pour survivre au monde moderne. Stratégie dont la popularité a fait ses preuves chez les jeunes. C'est ça, l'Age of Kale. Un autre exemple : Tao Lin, auteur connu pour écrire sur son expérience de prise de (beaucoup de) drogues synthétiques, de produits pharmaceutiques et d'errance sans but dans les rues de Manhattan (un auteur qui d'une certaine manière s'est fait la voix de l'apathie de millenials désabusés et sur-médicamentés) écrit en ce moment un livre sur l'ethnobotaniste mystique Terence McKenna, poste des photos de branches de menthe et de tiges de curcuma avec des descriptions du genre : « J'ai adoré dormir avec ces tiges de curcuma cette nuit », publie des dessins de mandalas et prend - sûrement - une bonne dose d'hallucinogènes naturels à lui tout seul. Et si une ville aussi pétrie d'ambition et de cynisme que New York peut virer New Age - si les chamans ont du succès à New York, ils en auront partout. 

Alors aujourd'hui, à une époque où les contre-cultures conventionnelles sont de plus en plus dures à trouver, quand les mouvements musicaux, les tendances artistiques et les nouvelles manières de s'habiller sont ramenés dans le champ du mainstream aussi vite que possible, l'intérêt grimpant dans les anciennes formes de rituels chamaniques et païens semble former une culture alternative pertinente en soi. C'en est en tout cas une qui ne sera pas facilement intégrée dans le mainstream : les psychédéliques sont, pour la plupart, totalement illégaux, et la sorcellerie sera bien plus compliquée à marchander pour les masses qu'un nouveau style de rap, une nouvelle marque de sportswear, un yoga venu d'ailleurs où une nouvelle tendance alimentaire. La vente de sortilèges (et de malédictions, de potions et d'instruments surnaturels) a été bannie d'eBay pendant très longtemps, et depuis cet été, elle l'est également du site Etsy. Très certainement parce que toutes ces offres sont immatérielles, qu'il est impossible d'acter qu'elles fonctionnent ou non, et surtout parce que supporter de telles idées, associées à la sorcellerie, risquerait d'offenser la plupart des religions comme la plupart des rationalistes et tous ces gens mis ensemble, c'est un marché colossal qui est contrarié. Si vous jetez des sorts, vous êtes par définition dans l'alternative. La contre-culture est de retour. 

Le monde de l'art et l'industrie de la mode, partagent un intérêt pour les manières de penser qui touchent à la magie, et particulièrement l'astrologie. Un intérêt souvent assez apparent. C'est frappant de constater tout ce que les designers de mode, ceux qui écrivent pour les magazines de style ou les curateurs d'expo d'artistes montants ont en commun avec les astrologues. Comme eux, ils s'essayent à prédire le futur. Ces boulots nous disent ce que l'on portera, ce que l'on écoutera, les expositions que l'on ira voir - ce qu'il va nous arriver et comment nous pouvons en tirer parti. S'intéresser aux anciennes formes de spiritualité ce n'est pas que regarder en arrière, c'est aussi se tourner vers l'avant, trouver la direction à prendre. C'est aussi trouver du sens dans les choses. Et la quête de sens aujourd'hui surpasse de loin celle du sexe ou de l'argent.

La spiritualité et le paganisme sont des outils de compréhension du monde qui nous entoure et de la place qu'on y occupe qui ne passent pas par la convention de la religion de nos parents ou nos grands-parents, ni par leurs codes moraux. Si vous considérez que les univers de la spiritualité, de la philosophie et de l'art sont des endroits où un sens profond peut être touché, le fait qu'ils s'entremêlent de plus en plus ne devrait pas être une surprise.

Ce sont des mythes collectifs, et les mythes collectifs sont puissants. Que vous y croyiez ou non, ceux-là se composent d'un étrange mélange de magie ancienne, d'art contemporain, de musique pop, d'ontologie de l'objet, d'écologie, de poésie païenne et plus, et sont la base des histoires les plus incroyables et intéressante d'aujourd'hui. 

Credits


Texte Dean Kissick
Image via Pixabay

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