1960 - 2017 : la northern soul est la plus coriace des contre-cultures britanniques

Retour sur le revival outre-manche d'un genre musical qui n'a cessé d'évoluer et de se répandre dans le jazz, le funk ou le hip-hop, sans jamais céder aux sirènes mainstream et commerciales.

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août 22 2017, 11:00am

En 1996, Dean Cavanagh décryptait pour i-D le revival de la Nothern Soul au Royaume-Uni, genre musical underground qui, depuis sa naissance dans les années 1960, a défié toutes les formes de récupération possibles. En 2017, à l'heure ou les contre-cultures se commercialisent de plus en plus, la Northern Soul y résistera-t-elle encore ?

Fidèle à son essence underground, la Northern Soul n'a pas de véritable témoignage historique. Elle est une anomalie, une fracture, une mutation parmi les contre-cultures. Plus encore, elle fait partie des rares genres qui peuvent se targuer d'avoir résisté à toutes les tentatives de dilutions mercantiles. Parce qu'une scène qui évolue dans l'obscurité en se délectant de l'ignorance des médias ne peut tout simplement pas être vendue comme un bien de consommation courante.

C'est Dave Godin (personnalité de la scène britannique Soul du début des années 1960), qui a introduit le terme Northern Soul dans son éditorial Blues and Soul. Godin avait besoin d'une expression pour traduire le succès d'un esprit soul venu des Etats Unis et importé dans les clubs du Nord de l'Angleterre dans les années 1960. Des sons bruts, frénétiques, construits autour d'orchestrations de cuivres, de chants déchirants. Limitée en quantité, grandement recherchée et immédiatement adoptée par les adeptes de certains clubs, la Northern Soul devient une sorte de religion, inspirant la ferveur et la passion de ses fans. The Mojo (Bradford), Twisted Wheel (Manchester), Up The Junction (Crewe), Golden Torch (Stoke) et The Wigan Casino deviennent les sanctuaires de ces chefs-d'œuvre. Une scène qui se détermine avant tout par l'appétit musical des gens qui la peuplent, l'énergie intarissable de ses danseurs et les généreuses doses d'amphétamines qu'on y échange.

Dave Prescott fut l'un des rares à saisir le phénomène en plein envol : « La scène s'est développée à partir du Scooter Clubs. On écoutait beaucoup de standards du R&B au début des années 1960. Quand les DJs ont commencé à s'inspirer de ce qui se passait au Nord, il y a eu comme un vent de fraicheur… C'était une culture particulièrement confidentielle et on était fiers qu'elle se concentre au Nord, en opposition au Sud où existait déjà une scène survoltée. Il y avait un sentiment de purisme. La plupart de ceux qui étaient engagés dans cette mouvance musicale souhaitaient qu'elle reste fidèle à son essence underground. Au Sud, le style James Brown faisait des émules, alors qu'ici on cherchait à conserver tout l'aspect brut de notre musique. C'était certainement un peu snob, mais je pense que c'est ce qui a rendu notre scène inoubliable. »

Plus la Northern Soul s'affirme, plus les tentatives de la démocratiser se font nombreuses. De drôles de documentaires télévisés se concentrent sur le look de ses adeptes, sur l'impressionnant nombre de kilomètres qu'ils effectuent et sur leurs « ridicules » dépenses en achats de disques rares. Mais, à la différence des pionniers de la scène Acid House, les précurseurs de la Northern Soul ont toujours refusé de courber l'échine pour quelques dollars en courant le risque de voir leur scène devenir tendance. DJ Dave Evison, sans doute l'un des plus influents DJ Northern, explique : « Au début des années 1970, il devenait très compliqué de veiller sur ce que nous considérions comme un trésor, tant les fans de soul se montraient à l'affût de tous les nouveaux vinyles susceptibles de les faire danser. Les DJs se sont transformés en mères cherchant à nourrir leur progéniture, n'osant pas défaillir à leur devoir de trouver de plus en plus de sons différents, en s'assurant que seuls les titres rares, prisés et dansants pourraient les rassasier. » Grâce à des DJ comme Evison, Keith Minishull, Russ Winstanley et Alan Day, la scène Northern conserve à l'époque son souffle énigmatique, tout en ouvrant la voie à une déferlante de musique noire américaine capable de briser toutes les frontières.

En même temps que la Northern Soul se développe, des Djs comme Ian Levine et Colin Curtis l'emmènent vers d'autres cimes. Le purisme fait un pas de côté pour laisser la place à des sonorités hybrides qui s'infiltrent dans les clubs. Le jazz, le high energy, la proto-house et la street soul commencent à se mêler aux classiques du genre dans les playlists. Lynne Gilbert, dévote de la Northern Soul des premiers jours, estime que la Northern Soul n'a jamais reçu le respect qu'elle méritait de la part des aficionados de la culture club. « S'il n'y avait pas eu des Djs comme Richard Searling et Colin Curtis pour importer la soul moderne américaine, le garage, le jazz, le funk, le hip-hop et la soul contemporaine se seraient essoufflés. C'est un peu cliché à dire, mais les pionniers ne sont jamais reconnus à leur juste valeur. Ce sont toujours les imitateurs qui prennent la lumière. »

Je ne pense pas que cet intérêt renouvelé (quoique limité) pour la Northern Soul puisse tuer l'essence vinyle et l'attitude underground inhérentes à la scène. J'ai personnellement eu l'occasion de faire tourner quelques classiques du style au Heavenly Social club, et il m'est apparu très clairement qu'il existe encore un gouffre énorme entre le Nord et le Sud. David Holmes ou Bobby Gillespie, par exemple, ne se font pas du tout la même idée de la Northern Soul que moi. Mais c'est peut-être moi qui suis snob. Cette attitude, je la partage en tout cas avec Dave Prescott : « On ne perd jamais vraiment l'adoration qu'on a eu pour la Northern Soul les premières fois. Quelqu'un qui a vécu l'intensité du début de cette scène en est fier, et en restera fier pour toujours. »

La scène est encore bien vivante aujourd'hui. Le Midland Hotel de Bradfold organise un rassemblement mensuel, au bouche-à-oreille, qui réunit des fins connaisseurs trentenaires comme de récents convertis. Parmi cette nasse, Winston Ettiene, un régulier qui accueille chaleureusement les nouvelles têtes. « C'est vraiment cool que les gosses s'intéressent à la Northern Soul. Bien sûr y a encore quelques têtes dures qui se plaignent d'eux, mais en vérité il n'y a rien à craindre, on sait que ce style musical ne basculera jamais dans le commercial. »

Si mes cousins ne m'avaient pas plongé les oreilles dans la Nothern Soul quand j'étais gosse, je ne me serais sûrement pas intéressé à ce point à aux contrecultures musicales noires et à des artistes comme Mahaluia Jackson, The Impressions, Sly Stone, The Last Poets et Dr Alimantado, pour ne citer qu'eux. Tous ces gens ont bâti des ponts entre les variétés sonores qui nous remuent aujourd'hui. Donc la seule chose à faire, c'est peut-être de remercier le ciel de nous avoir donné la Nothern Soul à ce moment précis. Autrement, la scène musicale britannique ne serait qu'un ghetto stérile.

Credits


Texte Dean Cavanagh
Photographie Elaine Constantine
The High Summer Issue No.155, Août 1996