le style, la rage et l'insouciance des teddy boys

Avant le rock'n'roll, il n'y avait pas de Teds. Après le rock'n'roll, il y avait les Teds. Et Chris Steele-Perkins était là pour tous les immortaliser.

par Matthew Whitehouse
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22 Septembre 2016, 1:55pm

Été 1954. Un train de nuit en provenance de Southend freine soudainement après que l'arrêt d'urgence ait été enclenché. Les ampoules électriques sont détruites. Avec la fin de course difficile du train à Barking et l'arrestation d'un gang de jeunes en costards, l'histoire des teddy boys est née. Les premiers vrais agitateurs de l'après-guerre. Arrêtez le train, ils veulent en descendre.

« Les Teds ont été les premiers existentialistes du marché de masse, » assurait Richard Smith dans son incroyable livre photo de 1979, The Teds, co-réalisé avec Chris Steele-Perkins et récemment republié par Dewi Lewis. « Leur image de hors-la-loi était renforcée par le tatouage, la Marque de Caïn. Ils sont devenus le centre d'intérêt de la mode masculine, et peut-être pas celle à la meilleure réputation. »

Cette mode était un véritable mélange d'influences westerns américaines (la cravate texane), de la scène gay londonienne (la veste édouardienne), le tout couronné d'une dose généreuse de gomina et facilité par le désir ardent de pouvoir et de quelque chose de plus que leurs parents : ce sera parfois le rock'n'roll, d'autres fois la violence urbaine jusque-là plutôt discrète, dans un monde encore ravagé par la guerre.

Si la nature effrénée des Teds a décimé le mouvement au début des années 1960 - la plupart troquant ses vestes de costume pour des cuirs de rockers -, au moment où eux-mêmes devenaient parents d'ados, le revival battait son plein. Alors que le punk s'accrochait à Londres, une nouvelle génération de Teds retrouvait quelque chose dans l'innocence des années 1950. Chris Steele-Perkins était là, a tout vu, tout photographié. 

Quel est votre plus ancien souvenir des Teds ?
Mon premier souvenir remonte à quand j'étais enfant, et la première génération de Teds, dans les années 1950. Je devais avoir dix ans et chaque petite ville et village avait son groupe de Teds. C'était un peu des épouvantails, ces mecs. Les parents étaient paniqués à l'idée que leurs enfants deviennent comme eux. Je me souviens d'avoir été menacé par mon père : « Les Teds vont venir s'occuper de toi ! » Pas qu'ils l'auraient fait. C'est ça, mon premier souvenir. La période qui m'a intéressé est celle du revival national - presque européen - des Teds. Il y avait quelques anciens Teds, mais c'était une nouvelle génération, attirée le faste.

Qu'est-ce qui vous a attiré ?
C'est très simple. Avec un ami journaliste on a été assigné à un petit boulot, pendant une journée, par un magazine. On devait faire quelque chose sur ce revival, justement. On s'est fait une tournée de places, de pubs et à la fin de la nuit, on s'est dit que c'était vraiment très intéressant. Donc ce n'était pas un choix de ma part, initialement, mais ça m'a très vite fasciné et ça s'est transformé en projet personnel. 

C'était important de visiter ces endroits ? Vous avez autant documenté l'environnement que le style…
J'ai adoré le faire ! Je n'étais pas un Ted, je n'ai pas essayé de mimer. J'étais plutôt un hippie, assez marginal, je dénotais, je n'avais rien à faire là d'une certaine manière. Mais je suis tombé sur ce mec, Sunglasses Ron, malheureusement décédé aujourd'hui. Il m'emmenait dans les bons coins où faire des photos. Il s'était autoproclamé King of the Teds, et si les gars commençaient un peu à foutre le bordel, il les calmait, leur disait de me laisser tranquille, que j'étais cool. Donc ils ne savaient souvent pas mon nom, mais je suis devenu le photographe toujours là au bon moment. J'ai eu très peu de problèmes passées les premières rencontres. On m'ignorait, parce que je n'étais pas un Ted. 

Que pensaient les anciens Teds de la nouvelle génération ?
C'est intéressant de voir comment les radicaux d'une génération deviennent les réactionnaires de la suivante. Les anciens désapprouvaient certains codes vestimentaires des jeunes. Ils les appelaient les « Plastics » parce qu'ils fondaient dès qu'il faisait trop chaud. Mais en même temps, je pense qu'ils étaient flattés de voir une autre génération essayer de leur ressembler. 

Pour rester sur le style : c'est impressionnant de constater à quel point ses images ont influencé la mode. Vous en aviez conscience en prenant ces photos ?
Je ne l'avais pas du tout anticipé à l'époque, non. Ce phénomène me rendait simplement curieux. Je voulais juste le documenter, l'archiver. Mais quand on y pense bien, l'évolution de la mode britannique tient son ébauche chez les Teds. Ils se sont réapproprié la veste édouardienne, le drape coat, ils ont associé tout ça à la cravate western américaine et aux pantalons très serrés, issus de la classe ouvrière, parce qu'ils étaient assez chers et on les gardait le plus longtemps possible, jusqu'à ce qu'ils deviennent trop petits. C'est exactement ce qui est arrivé avec les skinheads. Les pantalons ne descendaient pas aux chevilles et étaient très serrés. Ils ont pris ce qu'ils aimaient, d'un peu partout, ont tout mélangé, rajouté encore quelques trucs et ainsi de suite. Exactement ce que tout le monde n'a cessé de faire depuis.

Vous voyez votre travail sur les Teds comme une œuvre qui se prend seule, ou comme une part de votre travail plus large sur la Grande-Bretagne ?
C'est une partie de ça, oui. J'ai consacré la majorité de mon travail à la Grande-Bretagne, à l'Angleterre. Ça s'est matérialisé en quelques livres, et le premier fut The Teds. J'ai été agréablement surpris de sa longévité. Je ne me serais jamais imaginé rééditer The Teds en 2016.

Qu'est-ce qui rend les contre-cultures britanniques aussi intéressantes ?
Leur créativité. Une créativité qui vient des gens qui ne sont pas censés être créatifs. Qui sont censés être fils de boucher ou bosser à la mine. Et c'est pour ça que la musique britannique domine. L'excentricité est acceptée, et la société britannique l'a toujours tolérée, et l'a même nourri certaines fois. Il y a tellement de sources à observer et étudier. Chaque génération se cherche sa propre forme d'expression. 

Chris Steele-Perkins and Richard Smith's The Teds is out now, by by Dewi Lewis. Images from the book will be exhibited at Magnum Print Room, London between 21 September - 28 October.

Credits


Texte Matthew Whitehouse

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