britney, 2007 : le burn-out le plus rentable de l'histoire de la pop ?

Dix ans après sa sortie, nous sommes revenus sur l'album qui a marqué la fin de l'annus horribilis de Britney Spears – et qui est de loin le plus intéressant de sa carrière.

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09 novembre 2017, 9:45am

2007 appartient à Britney Spears. L'année qui a vu la chanteuse la plus célèbre au monde tomber de son piédestal devant une horde infatigable de paparazzis. L'année de sa séparation houleuse avec Kevin Federline, de la dure bataille pour la garde de ses enfants et de ses déboires psychologiques, étalés en gros titres sur toutes les couvertures de la presse à scandale. L'année où, en dépit de sa volonté, la vie personnelle de Britney est devenue une propriété publique.

C'était avant l'arrivée d'Instagram et Twitter et pourtant, tout le monde a tout vu : ses tendances exhibitionnistes en boîte de nuit, sa tête dans un salon de coiffure d'Hollywood, son attaque d'un paparazzo armée d'un parapluie vert. Nous entrions dans la vie d'une icône en pleine chute, sans sa permission, et nous nous sentions obligés de la commenter, de décider si la pop star la plus chérie de la planète méritait une deuxième chance ou un examen encore plus fouillé de son intimité. La couverture médiatique se fit telle qu'elle contraint Britney à chercher refuge en cure de désintox, loin des caméras qui finissaient toujours par trouver un moyen de se rapprocher d'elle.

Si l'on devait prendre pour argent comptant tout ce qui nous a été servi par les tabloïds à l'époque, il faudrait considérer Britney comme une simple victime d'elle-même – prise à son propre piège plutôt qu'à celui tendu par ceux qui épiaient ses moindres faits et gestes. Mais pendant que la presse la harcelait, Britney passait son énergie négative dans le vestige le plus emblématique de la pop culture du 21ème siècle. Un album devenu phare, qui allait aider Britney à se concentrer sur autre chose pour revenir aux commandes de sa vie, alors même que le contrôle de sa propre image lui glissait entre les doigts.

Après des mois de tumulte personnel et de dénigrement public, tout ce qu'il fallait à Britney pour prouver sa détermination et retrouver son statut de pop star tenait en trois mots : « It's Britney, bitch. »

Aussi liée à la star que les uniformes d'écolières sont liés la dance des années 2000, l'ouverture de « Gimme More » - le premier extrait de son quatrième album Blackout - est sortie de nulle part, sonnant comme la musique d'accueil d'un sex club berlinois invitant ses visiteurs au coït. Un peu d'électro trashy, des paroles empreintes de voyeurisme, une attention du public à son paroxysme et une grande incertitude sur la capacité de Britney à la supporter : la chanson – numéro trois aux Etats-Unis et au Royaume-Uni – était l'annonce parfaite de l'œuvre qui allait suivre.

Aujourd'hui, le succès d'un album repose sur une sortie surprise ou sur une campagne marketing agressive, mais à l'époque, Blackout était un pari loin d'être gagné d'avance. Toujours en lutte contre ses démons personnels, Britney avait décidé de ne pas assurer de promo pour accompagner la sortie du disque, à l'exception d'une performance désormais célèbre aux VMA. Attendue comme son grand comeback, Britney se débattait avec une chorégraphie laborieuse de quatre minutes, bougeant à peine les lèvres sur son titre « Gimme More ».

C'est ce passage télévisé qui fit du notoire 'Leave Britney Alone' de Chris Crocker l'une des premières vidéos virales d'internet, à tel point que le jeune homme finit presque par éclipser l'événement dont il parlait. Comme souvent, les réactions du public finirent par retomber comme un soufflet et les critiques visant la performance de Britney cédèrent la place à un retour en bonne et due forme au consumérisme de la pop culture. Comme nous, Britney avait avancé. Elle avait rassemblé son énergie sur les aspects de sa vie et de sa carrière qui importaient le plus. Ce qui était encore à venir.

Un mois après sa performance aux VMA et après plus d'une année de dur labeur, Blackout fuitait prématurément sur Internet et tombait entre les mains de ses fans et des plus vives critiques. L'album montrait Britney mettre en scène ses secrets avec une honnêteté émotionnelle d'un nouveau genre : rien de gentil, juste un « fuck you » de 43 minutes à tous les bloggers et les trolls qui voulaient la voir s'excuser du tournant qu'avait pris sa vie.

Les critiques s'attendaient à voir le passage à vide de Britney suivi d'un album maladroit et quelconque, produit dans l'intention de récupérer ce qu'il restait de sa carrière sur le déclin. Mais les quinquagénaires blancs et dégarnis qui l'attendaient au tournant ont été forcés de ravaler leur salive devant Blackout : un album de pop dance sismique faisant de Britney une femme glamour et charnelle, en charge de personne d'autre qu'elle-même.

Les quinquagénaires blancs et dégarnis qui l'attendaient au tournant ont été forcés de ravaler leur salive devant Blackout : un album de pop dance sismique faisant de Britney une femme glamour et charnelle, en charge de personne d'autre qu'elle-même.

Dans l'industrie musicale, les bévues d'un homme sont l'opportunité rêvée de redorer son image d'artiste, la reconversion de Justin Bieber d'adolescent modèle en musicien sérieux et décadent en est un exemple. L'effet est presque inverse pour les femmes. Se retrouver en Une des tabloïds condamne leur carrière au suicide, les enjoignant à se racheter publiquement si elles souhaitent poursuivre leur carrière. Mais Britney n'a jamais présenté d'excuses à quiconque – ni pour la fin de son mariage (une responsabilité qui se partage à deux, même si certains ont tendance à l'oublier), ni pour les clichés volés où on la voit sortir de sa voiture sans culotte.

« I'm Miss bad media karma / Another day another drama » lançait-elle de sa voix autotunée dans « Piece of Me » – la chanson (avec Robyn en choriste) choisie comme deuxième single de son album. Les paroles ne trompent pas : la voix traduit un orgasme si audible qu'il semble miraculeux que le morceau ait pu passer à la radio. Une manière de montrer qu'elle était consciente des attentes qu'elle suscitait, et qu'elle n'avait pas la moindre envie de s'y conformer.

Presque chaque piste de Blackout renvoie aux projections cristallisées par Britney en tant que figure publique, s'attachant à reprendre sa vie en main pour renverser le rapport de force médiatique. Dans un sens, le désir flagrant de Britney de faire un album gravitant autour du sexe et du besoin d'attention fait de Blackout un album efficacement féministe. Britney s'approprie son existence et sa sexualité, et c'est ce qui fait la force de cet opus. Sur des morceaux comme « Get Naked (I Got A Plan) » ou « Toy Soldier » dans lequel elle s'attache à remettre les hommes à leur place, Britney s'impose comme une pop star désinhibée, prête à changer l'image de sainte-nitouche cultivée par ses années Mickey Mouse Club. Au moment de sa sortie, un magazine de musique anglais compare Blackout à « l'appel à l'aide d'une sex addict » (ce qui peut aussi être un beau compliment), un exemple grossier de la misogynie prégnante dans l'industrie de la pop. Même lorsqu'une femme sort un album libérateur et plutôt bien accueilli par la critique, elle est perçue comme de la chair à canon pour tabloïd. Est-ce que l'album d'un homme serait qualifié d'un commentaire aussi détestable ? Il est permis d'en douter.

À une époque où les rumeurs sur les célébrités oscillent entre scandale et glamour, Britney s'impose comme celle qui a prouvé qu'un passage à vide pouvait être le catalyseur de quelque chose de plus grand.

Il faut dire qu'à cette époque, la libération sexuelle des femmes en chansons rend les labels un peu nerveux. Quand Christina Aguilera se met à nu dans Stripped cinq ans avant, elle contrebalance le génie primitif de « Dirty » avec la touchante ballade « Beautiful ». Quant à Nelly Furtado, elle délaisse son image folk à travers l'album « Loose » pour lui préférer celle d'une femme libérée avec « Maneater » et « Promiscuous » (deux titres produits par son collaborateur Danja), mais équilibre le mélange avec un single comme « In God's Hands ». Le quatrième album de Britney est le premier de la pop du 21ème siècle à utiliser le sexe sans équivoque possible, à l'assumer comme un outil de création plutôt que comme une manière de créer de la controverse et de faire grimper les ventes.

Peu d'albums pop sont suffisamment cruciaux pour continuer à faire parler d'eux dix ans après leur sortie, ce qui est un témoignage éclatant du génie de Blackout et de la résilience de la femme derrière lui. Même aujourd'hui, son héritage se manifeste à travers le temps qu'ont mis les critiques à l'accueillir chaleureusement. En 2010, le Times a consacré Blackout cinquième meilleur album de la décennie et il faisait son entrée dans les archives du Rock and Roll Hall of Fame seulement cinq ans après sa sortie.

À une époque où les rumeurs sur les célébrités oscillent entre scandale et glamour, Britney s'impose comme celle qui a prouvé qu'un passage à vide pouvait être le catalyseur de quelque chose de plus grand. En sortant un album aussi dangereux, sexy et inattendu que Blackout, elle a clarifié ses intentions : Britney Spears est une combattante, et elle se fout de ce que vous pensez. Disons les choses simplement : she's Britney, bitch.