Sara Forestier et Redouanne Harjane © Chifoumi Productions

marginal, sauvage et muet : l'amour selon sara forestier

Aujourd'hui en salle, M est le premier long-métrage de Sara Forestier. i-D l'a rencontrée pour parler d'amour, de langage et de marginalité.

par Marion Raynaud Lacroix
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15 Novembre 2017, 1:09pm

Sara Forestier et Redouanne Harjane © Chifoumi Productions

Sara Forestier a faim. De poésie et d'expériences, de vivant et de sensations. À quelques jours de la sortie de son film, elle avale en vitesse un club sandwich sur un coin de table, entrecoupant ses grandes bouchées de petites pauses pour se donner le temps de penser. Pour M, son premier long-métrage, elle a écouté son appétit : elle est à la fois l'actrice, la réalisatrice et la monteuse d'un film auquel elle croyait depuis des années.

En 2004, Abdellatif Kechiche lui confiait le rôle de Lydia, une lycéenne jonglant avec aisance entre les vers de Marivaux et son verlan de banlieusarde, sans réussir à voir ce qui crevait pourtant les yeux : Krimo, son partenaire de jeu, était transi d'amour pour elle. Le film s'appelait L'Esquive et il allait propulser Sara Forestier au rang d'icône d'un nouveau genre, de celles qui n'ont pas peur de dire haut et fort ce que d'autres se contentent de murmurer tout bas, enchaînant avec constance des rôles forts et engagés. Institutrice, militante, bourgeoise, folle, marginale... Sara Forestier est parvenue à s'emparer de tous ses personnages avec une égale intensité.

Elle dévoile aujourd'hui un film nourri de la même vitalité, dans lequel elle interprète Lila, une jeune fille bègue aussi timide que Lydia (son premier grand rôle) était extravertie. Sa rencontre avec Mo (Redouanne Harjane) - un jeune homme analphabète incapable de lire ce qu'elle ne parvient pas à articuler - la confronte à l'amour, ce lieu de trop-plein où le silence vaut parfois mieux que les longs discours. i-D l'a rencontrée pour évoquer son passage à la réalisation.

C’est un projet que tu avais en tête depuis longtemps. Pourquoi a-t-il pris autant de temps ?
J'étais jeune. Le film parle d'une histoire que j'ai vécue et il fallait que je grandisse pour pouvoir en parler. S'attaquer à un sujet aussi énorme que l’amour, je crois que ça demande une vraie maturité.

Tu as commencé au cinéma dans L’Esquive, à travers le rôle d'un personnage bavard qui n'arrivait pourtant pas à communiquer avec Krimo, son prétendant. Avais-tu en tête le film d’Abdellatif Kechiche en commençant à tourner le tien ?
Je n'y avais pas pensé mais c'est vrai que Krimo a un empêchement au niveau de la parole. En rencontrant Abdel si jeune, j'ai vu qu’une manière de cinéma différente était possible. Et savoir que c'est possible, ça te permet de t'autoriser à en faire différemment. Donc effectivement, je tourne énormément de prises comme lui, mais ma première source d'inspiration c'est la vie. Ce qui a nourri mon film, ce sont les rencontres que j'ai faites, les expériences d'intimité avec des gens, les sensations que j'ai vécues. Je voulais vraiment que mon film se vive. Je n’avais pas envie de faire un film de plus. J'avais envie de faire plus qu'un film. Je voulais qu'il y ait quelque chose d'inédit, un peu comme un film 3D mais sans la 3D, tu vois ce que je veux dire ? J'avais vraiment envie qu'on ressente des sensations. Parce qu’il me semble que l'ambition ultime de l'art, c'est de récréer la vie.

Parmi les thèmes qui ont marqué ton parcours de comédienne, il y a celui de l’éducation, qui revient de manière forte à travers ce premier-long métrage.
C'est vrai, on me parle beaucoup de ça et j’en viens à me demander si je ne fais pas un déni… Je parle évidemment du langage et en même temps, j'ai l'impression que c'est pour complètement l'écraser, pour dire que ça n'a pas d'importance. Le langage corporel, l'expérience et la sensation que tu vis avec des personnes, ça n'a rien à voir avec le langage. C'est bizarre parce que je parle beaucoup d'amour dans les interviews et qu’on me renvoie au langage, à l’éducation. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai l'impression que mon film ne parle pas de langage alors qu'en fait il en parle.

Tu ne vois pas le langage comme le grand enjeu de leur relation ?
Mais c'est quand ils ne passent pas par le langage que les deux personnages se parlent le plus. Pour moi, le premier endroit où le film parle vraiment du langage c’est lorsque Lila et Mo se parlent dans le restaurant. Je trouve que c'est assez rare de voir des scènes de cinéma où les gens se parlent et là, j'ai l'impression d'assister à une vraie discussion. Comme dans la vie : tu crois parler à un milliard de personnes dans la journée mais en fait non. Et pourtant, dans cette scène, j'ai l'impression que d'un coup, peut-être que le langage a une importance. Parce qu’il devient important de trouver les bons mots, pour exprimer les sensations qu'ils ressentent. L’autre moment de langage, c'est celui où ils s'engueulent sans arriver à se parler. Il se passe quelque chose dans leur rapport au langage lorsqu’ils essaient d’aller l’un vers l'autre. Bizarrement, l'illettrisme est toujours lié à l'émotionnel dans le film. Et il me semble que c’est le sentiment de honte qui prédomine sur la nécessité du langage.

Justement, quel est ton rapport à l’écrit ?
Un rapport hyper animal. Je ne peux pas lire des livres, j'ai dû en lire trois dans ma vie. Mais un de Proust ! Ça a été un choc littéraire, j'ai eu une vraie expérience de littérature. Donc j'aime l’écrit mais j'ai un rapport extrêmement animal avec lui, je m'en méfie beaucoup. J’ai peur d'être happée par l’abstraction des mots.

De perdre le contact avec la réalité ?
Oui. J’ai déjà beaucoup de mal à vivre dans une société où on est déconnectés de la nature. Les mots, c’est une abstraction de plus. Et en même temps, les mots peuvent ramener au réel très fort… Je crois que c’est ce qui fait que j'en ai un peu peur.

Les mots circulent aussi à travers la musique de Christophe, qui donne au film un grand souffle poétique. Pourquoi avoir fait appel à lui ?
Christophe est mon ami depuis maintenant dix ans. On s'est rencontrés sur une pièce de théâtre et depuis, je crois que j'ai l'impression que je suis de la même race que lui. C'est bizarre, mais on a quelque chose en commun. J'aime vivre à côté de lui. Il est sincère, dans la vie et dans sa musique. C'est quelqu'un de frontal : chez lui, c’est le sentiment qui prime et il ne s'en cache pas.

Tu incarnes une jeune fille sur le point de passer son bac sans que cela semble bizarre au regard de ton âge. Qu’est-ce qui t’a encouragée à faire ce pari ?
C'est fou mais je ne me suis pas du tout encombrée de l'âge. Et puis je ne trouvais personne d'autre ! Tu ne peux pas te forcer à tomber amoureuse d'un acteur ou d'une actrice. Je voulais m'éviter de souffrir, parce que je savais déjà combien j'allais morfler avec toutes ces casquettes. C'était le meilleur choix pour le film et le choix le plus logique : ce rôle me ressemble tellement en fait ! Aujourd’hui, ça me semble être une évidence, le film n'aurait pas pu exister autrement. Il aurait été moins personnel, moins fort.

Tu as toi-même passé le bac sur le tard, non ?
J'ai même pas eu mon bac ! J'aime bien les autodidactes. D’ailleurs, j'ai appris à monter le film sans passer par des cours. J'ai du mal avec tout ce qui est didactique, tout ce qui n’est pas vivant en fait. Et pourtant, jusqu'à ce que j'arrête, j'étais première de ma classe !

Redouanne Harjane (Mo) vient du stand-up, c'est un comédien inconnu du cinéma. Pourquoi lui avoir confié le rôle principal ?
Je cherchai un coup de foudre que je n'ai pas eu, mais j'ai eu son regard. Il avait une noirceur tellement vraie, je sentais une telle souffrance chez lui, que je me suis accrochée à ça. Quand j'ai entrevu sa vraie noirceur, j’ai su qu'elle était là et qu'il ne pourrait plus me la cacher. Mon travail a été de le ramener à cet aspect de lui dans toutes les scènes, qu’il soit étouffé ou pas. Le moteur, c’était cette peur : il fallait qu'elle soit là et donc que j’arrive à le mettre dans cet état.

La marginalité est très présente dans ton cinéma (La tête haute, Suzanne). Qu’est ce qui t’attire dans le fait de créer et d’interpréter des personnages mis au ban de la société ?
En fait, je crois que j'ai du mal à vivre en société. J'ai une fascination pour les peuples autochtones et j'ai vraiment du mal avec le fait qu'on soit coupés de notre animalité. Les gens ne subissent pas la marginalité, parfois ils la provoquent. Pour que ce soit un nouvel angle pour attaquer la vie, ils se mettent inconsciemment en retrait de la société. Peut-être pour s'écarter un peu de la société de consommation dans laquelle on est.

Tu dirais donc que le personnage de Lila choisit sa marginalité ?
Je pense qu'elle a choisi de se mettre sur pause. Elle n’a pas choisi tout ce qui lui arrive, mais à un moment donné elle fait le choix de ne rien vivre plutôt que de vivre faussement. Il y a un choix d'attente de la vérité, de l'expérience vraie. Elle préfère l'attendre plutôt que de vivre un truc faux.

Au-delà de son personnage, c'est toute sa famille qui semble affranchie des normes de la société.
Oui mais franchement, quand tu regardes, c'est vraiment le bordel chez tout le monde ! En fait, il n'y a pas de normalité, il y a des habitudes. Le film parle de ça : de la graisse froide de l'habitude. Proust en parle beaucoup aussi, il est fasciné par la puissance de l'habitude sur la volonté. Je crois qu’il y a différentes manières de consommer la vie mais que franchement, après, c'est toujours le bordel chez les gens.

Finalement, la seule chance d'échapper à l'habitude ce serait donc l'amour ?
Il y a très peu d'endroits - surtout dans notre culture de la performance - où l’on peut se transformer. Je crois que les seuls endroits de transformation sont ceux où l'inconscient peut jaillir. L'amour, c'est un endroit où l'inconscient prédomine. Je pense que c'est pour ça que les gens mettent autant d'énergie à essayer de provoquer des expériences amoureuses dans leurs vies.

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