« le succès m’a rendu encore plus parano » – kevin abstract interviewé par shia labeouf

Pour i-D, le rappeur, producteur et leader du groupe Brockhampton Kevin Abstract parle thérapie, célébrité et amour avec son ami Shia Labeouf.

par Ryan White et Shia LaBeouf
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09 Septembre 2019, 10:08am

Cet article a été initialement publié dans le n°357 d'i-D, The Post Truth Truth Issue, Automne 2019.

En 2018, à Coachella, quand Brockhampton apparaît, chaque membre du groupe arbore une veste pare-balles barrée d’un mot en capitales jaunes. Sur la scène d’un festival à faible portée politique - les artistes y ponctuent leurs shows de poncifs de type « paix, amour et unité » – le chanteur et fondateur du groupe Kevin Abstract choisit ce jour-là de venir avec le mot « FAGGOT » écrit sur le torse. C’est une insulte qu’il n’utilise plus. Aujourd’hui, dans sa bouche, il n’est plus que « ce mot ». Mais il fut un temps où ce mot faisait partie de son propre vocabulaire, et surtout du vocabulaire de ceux qui l’ont attaqué juste après son coming out. En faire son armure face à une audience aussi nombreuse est un geste fort : une leçon de force et de survie.

Ian Clifford Simpson, au civil, est né à Woodlands, une ville nouvelle au nord de Houston, au Texas. À quatre ans, sa mère perd son boulot et la famille déménage à Kissimmee, en Floride, une petite ville nourrie aux effluves de sa voisine, Orlando, et de ses nombreux parcs d’attractions. Puis, sa famille se déplace une nouvelle fois, pour Corpus Christi, au Texas, dans une maison sur Brockhamton Street, avant de retourner à Houston, près du lieu qui l’a vu naître. Il finit son lycée en Géorgie, après que sa mère l’y ait déposé, chez sa sœur, un jour de Noël.

Au cours de tous ces déplacements dans le sud de l’Amérique, Ian créé Kevin, une identité tout en métamorphoses. À nous de la saisir, dit-il. La plupart des gens y parviennent. Mais la complexité de son identité – et toute l’aliénation qu’elle peut subir d’une personne, d’une communauté, d’une institution – habite ses paroles avec une flagrante honnêteté, particulièrement palpable dans ses premiers écrits.

« My best friend’s racist, my mother’s homophobic (Mon meilleur ami est raciste, ma mère est homophobe), » chantait Kevin sur « Miserable America », morceau extrait de son second album, American Boyfriend : A Suburban Love Story, pointant du doigt nos émotions les plus paradoxales, là où l’empathie est absolument nécessaire. Cet album retournait à lui seul les tropes du kitsch américain : la girl next door et le petit copain patriote. En 16 titres, Kevin y abordait ses stratégies d'adaptation aux normes dominantes du pays, et prolongeait la dynamique de son premier album, MTV1987.

MTV1987 sort deux ans plus tôt, en 2014, alors qu’il finit son lycée. Malgré les critiques positives dont il fait l'objet, le disque est aujourd’hui introuvable sur les services de streaming : Kevin estime qu’il ne reflète en rien l’artiste qu’il est aujourd’hui. Après l’école, Kevin retourne au Texas, avant de quitter l’état, définitivement, pour South Central LA. Depuis, au compteur : 8 albums, en solo et avec Brockhampton – 9 si l’on compte Ginger, album de Brockhampton dont la sortie est planifiée une semaine après cette interview. Tous ces morceaux ont en commun une ambition, une individualité et une énergie plutôt qu’un genre fixe. Son projet solo le plus récent, Arizone Baby, sorti en début d’année, s’ouvre sur un morceau à la production si frénétique que vous risquez de passer à côté des paroles incendiaires sur le queerbaiting et le sexe gay.

Entre nos deux entretiens estivaux, Kevin a eu 23 ans. Un moment pivot de sa vie. La célébrité et le succès lui ont offert le luxe de l’introspection et une nouvelle amitié avec son idole l’acteur et artiste Shia LaBeouf. Les deux nouveaux potes se sont lancés dans des sessions thérapeutiques informelles, qui se tiennent tous les vendredis dans la maison de Brockhampton à LA – une maison qui a accueilli un temps la quasi-totalité du groupe, mais qui sert davantage aujourd’hui de studio créatif. Shia y mène des groupes de parole ouverts, ses amis et certains membres de sa famille y sont amenés à exprimer leurs ressentis de la semaine. C’est la première fois que Kevin s’essaye à la thérapie et son impact paraît indéniable, tant dans les rapports internes du groupe et que dans la musique qu’il produit. Reliés par une vulnérabilité assumée, par leur curiosité et leur ambition, Kevin et Shia ont discuté, pour i-D, des vertus de cette thérapie, de la célébrité, de l’amour et de la vie.

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Kevin porte un hoodie Awake NY.

Shia LaBeouf : Laisse-moi commencer en te disant à quel point je suis honoré de mener cet entretien. Tu as beaucoup participé à mon bonheur, dernièrement. Je voulais juste te dire ça pour me calmer et poser les bases. Alors, ma première question, c’est… Est-ce qu’il y a une question que tu ne veux pas que je te pose ?
Kevin Abstract : Tu peux me poser n’importe quelle question.

Ok, commençons alors… Je ne t'ai jamais posé cette question parce que j'étais déjà fan de toi lorsque nous nous sommes rencontrés. Mais il est toujours bon de re-contextualiser les choses. Que fais-tu exactement ?
Je suis musicien, rappeur, producteur, leadeur du boyband Brockhampton, réalisateur et parfois photographe. Je suis artiste, en gros. Je me retrouve à faire tout ce qui est nécessaire pour le groupe, pour soutenir ce collectif.

Parmi tout ce que tu as fait : la photo, la musique, la vidéo, les expériences, les groupes – qu’est-ce qui te tient le plus à cœur, et pourquoi ?
Les trois premiers albums de Brockhampton. Tu joues quelques accords, tu crées un son, puis des rappeurs viennent rapper dessus, ajouter des percussions et d’un coup, BANG ! Ça devient un véhicule qui te permet de quitter South Central. Ça restera toujours la chose la plus importante pour moi, parce qu’on était affamés, prêts à crever pour une opportunité. Ensemble, on a réussi à créer quelque chose qui nous sorte de ça. C’est fou.

En y repensant, il y a un moment précis où tu as senti que ça allait cliquer ?
Quand on a sorti « Star ». La création de ce morceau, c’était quelque chose de magique. Je l’écoutais en boucle dans ma chambre, et je me suis rendu compte qu’on avait vraiment trouvé quelque chose. On avait trouvé notre formule. Mais, dans un sens, j’aimerais bien quitter cette formule maintenant. En trouver une nouvelle.

Est-ce que le fait de partager ton travail te procure un bonheur intense ? La dernière fois, je t’ai entendu dire, « C’était un concert parfait », et je me suis dit que tu devais être le plus heureux des hommes. Qu’est-ce que c’est qu’un concert parfait ? Est-ce que c’est lié à la réception de ton public ?
Ouais, bien sûr. Ce n’est pas que nous. Certains artistes expliquent qu’ils ne font des choses que pour eux-mêmes. Alors oui, ça tourne autour de moi quand je suis dans le processus créatif, mais une fois que c’est sorti, ça m’obsède de savoir comment ça va s’imbriquer dans quelque chose de plus grand. Dans la culture. Quand je suis sur scène, je me demande : « Est-ce que tu passes le meilleur moment possible ? » Vous avez fait la queue toute la journée. Vous voulez nous voir. Je veux être sûr de donner le meilleur de moi-même. J’ai été à cette place-là, du gosse qui attend dans la file pendant une journée pour voir un artiste. Je connais la sensation.

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Parle-moi du meilleur concert que tu as vu ?
Watch the Throne à Houston. Toute ma vie, j’avais voulu voir Kanye et Jay-Z en concert, et on m’a offert des places à Noël. Dans la fosse. C’était assez dingue. J’ai aussi vu Frank Ocean, juste après la sortie de Channel Orange. L’album était tout frais et j'ai connecté direct.

De quoi es-tu le plus reconnaissant ?
Mes amis. La famille que je me suis créée. Ils m’ont sauvé la vie plus d’une fois, de plein de façons. Si tout s’arrêtait du jour au lendemain, j’aurais toujours ces gens-là. Il s’est passé quelque chose, quand j’étais petit, qui m’a rendu curieux et attentionné, empathique. J’en suis éternellement reconnaissant, c’est grâce à ça que j’ai rencontré tant de gens depuis.

Tu n’as jamais vraiment eu de plan B. C’est une foi aveugle ou tu étais sûr d’y arriver ?
Un peu des deux. Je me souviens avoir lu que, toi, tu avais feuilleté les pages jaunes pour trouver ton agent. Eh bien à 10 ans je faisais la même chose. J’appelais les studios de Corpus pour me réserver un créneau. C’était n’importe quoi. À 11 ans, j’ai appelé Def Jam et j’ai demandé à parler au PDG. À l’époque, le PDG c’était Jay-Z, je voulais le rencontrer à tout prix.

Est-ce que tu as toujours voulu être célèbre ? Est-ce que c’est ce à quoi tu t’attendais ?
Oui, j’ai toujours voulu ça. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que j’ai toujours eu besoin d’attention. Est-ce que je m’attendais à ça ? Non. Ce n’est pas ce que j’imaginais, ce que je magnifiais petit. Trouver sa place au milieu de tout ça… Non, je n’imaginais pas ça comme ça.

Dirais-tu que ton enfance a été joyeuse ?
Quand j’étais enfant, j’étais heureux. Tout me semblait génial. Mais quand j’y repense, c’était tout sauf idéal, mais ce n’était pas catastrophique non plus. Le film The Florida Project se passe à Kissimmee, et les gosses sont comme des fous, ils s’amusent. C’est fou, parce que j’ai vécu à Kissimmee, à peu près au même âge que les enfants du film, et c’était super. Je me retourne sur cette période-là, et je me dis : « Merde, j’ai vraiment vécu là-bas ? » C’était magique.

Et puis, la réalité te joue un mauvais tour, et tout ça disparaît. Tu as le sentiment que la magie est revenue dans ta vie ?
Oui. Clairement.

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Jean Vetement. Caleçon Gap.

Est-ce que tu peux pointer le moment où les paillettes te sont tombées sur les épaules, le papillon a atterri et la magie est reparue ?
Je dirais, au moment où j’ai quitté le Texas pour Los Angeles. J’ai sorti un album solo, American Boyfriend. Il n’a pas eu l’effet escompté, alors je voulais rempiler, plus fort, mais avec le groupe. Une fois qu’on a mis nos efforts en commun, dans la musique et les vidéos, on a retrouvé la magie. South Central, 2017.

Quand tu considères Brockhampton de manière générale, est-ce que tu aimerais y changer quelque chose ?
Non. Ce que j’aime avec ce groupe, c’est qu’il peut changer, se métamorphoser en tellement de choses différentes. Il peut être ce qu’il veut. J’adore ça, je ne changerais rien.

C'est aussi la bande la plus cool avec laquelle trainer.
Merci.

Qu’est-ce que tu aimerais savoir de ton futur et de celui du groupe ?
Combien de temps ça durera.

Combien de temps durera quoi ?
Pas le succès ni l’attention. Les amitiés. Peut-être que je me demande ça parce que j’ai des soucis bizarres de confiance.

Tu sais d’où viennent ces soucis ?
Je les ai toujours eus. Le succès m’a rendu encore plus parano, mais j’ai toujours été sur la brèche. J’ai envie de laisser les gens s’approcher, je ne suis pas fier de ces problèmes de confiance.

Je peux en attester. Quand on a commencé notre thérapie, tu étais le mec le moins bavard de tous. C’est un étrange paradoxe, d’être le plus silencieux et à la fois de porter le chapeau de leader. Tu voulais être le leader ?
J’ai toujours voulu avoir mon truc à moi. Quand j’étais jeune, je rêvais d’avoir mon propre label. Donc oui, d’une certaine manière, j’ai toujours voulu être une sorte de leader.

C’est dur, d’être leader ?
C’est dur d’être un leader, mais c’est encore plus dur que quelqu’un me dise quoi faire. Dans le groupe qu’on avait avant, on est arrivés à un stade où je n’étais pas le leader, mais j’avais une vision tellement claire dans ma tête que j’ai dû le quitter pour faire Brockhampton. J’ai appelé des gens du groupe précédent, en leur disant : « Écoute, je monte ce groupe, j’ai envie d’en être le leader et je veux que tu viennes, pour avoir ce rôle. » J’étais très clair et très direct.

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T-Shirt Calvin Klein Jeans. Jean Vetement. Caleçon Gap.

Quand on a commencé notre thérapie, tu as dit que ton but était de te rapprocher des gens. Tu sortais de ton album solo, tu voulais reconnecter et te montrer vulnérable au groupe. C’est quand la dernière fois que tu as pleuré devant eux ? Est-ce que tu te retiens parfois parce que tu dois mener la charge ?
Je me retiens, ouais. Même si une petite chose me dérange, je sais que je devrais l’adresser, parce que la clarté est essentielle. Le plus important maintenant, c’est de sortir cet album de la meilleure façon possible. Du coup, j’ai envie que rien ne m’atteigne. Je veux être assez fort à ce moment précis pour ne rien transformer en rancune. Avec tout ça en tête, et l’envie d’écrire un refrain parfait pour Brockhampton, ça me met dans un drôle d’état d’esprit.

C’est quand, la dernière fois que tu as pleuré ?
Je pleure tout le temps. Dernièrement en tout cas, j’ai beaucoup pleuré. Sur scène, j’essaye de me retenir. Je me retourne juste avant, tu vois. Non pas que je trouve que ça me rend faible. Je pense que j’ai juste peur.

Je trouve ça incroyable. Et la dernière fois que tu as pleuré sur scène ?
Il y a quelques concerts de ça.

Pourquoi ?
On était en Norvège, et je regardais le ciel. J’ai enlevé mes oreillettes pour entendre la foule, qui chantait en chœur un couplet de Joba. J’ai repensé au moment où on a enregistré ce morceau à South Central, quand on n’avait rien. Le fait qu’on ait réussi à construire ça, tous ensemble… C’était puissant.

Imagine que ton studio est en flammes, et que tu ne peux sauver qu’un morceau.
Ce serait « Dearly Departed » , du nouvel album.

Je te comprends, ce morceau est dingue. Ok, dernière question : qui es-tu ?
Comment je réponds ? Par mon nom ou par ce que je fais ?

Comme tu veux.
Ça dépend. Je suis Kevin Abstract et je suis juste un artiste qui avance au jour le jour. Je pense que c’est un bon résumé.

Je t’aime, et j’espère te revoir bientôt. J’ai hâte de fêter ton anniversaire avec toi.
Merci, mec. Merci mille fois d’avoir fait ça avec moi.

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Kevin Abstract porte du Calvin Klein Jeans.

Photographie Mario Sorrenti
Stylisme Alastair McKimm
Coiffure Bob Recine, Rodin.
Maquillage Kanako Takase, Streeters.
Manucure Honey, Exposure NY, avec Dior.
Assistance photographie Lars Beaulieu, Kotaro Kawashima, Javier Villegas et Chad Meyer.
Assistance stylisme Madison Matusich, Milton Dixon III et Yasmin Regisford.
Assistance coiffure Kabuto Okuzawa et Kazuhide Katahira.
Assistance maquillage Kuma.
Production Katie Fash.
Assistance production Layla Néméjanksi et Adam Gowan.
Consultant créatif et casting Ruba Abu-Nimah.
Direction casting Samuel Ellis Scheinman, DMCASTING.

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.

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