à londres, le premier musée dédié à la jeunesse ouvre ses portes

Des gothiques errants sur des parkings de centres commerciaux aux club kids des années 1990, le nouveau Museum of Youth Culture de Londres célèbre les contre-cultures et l'insoumission de la jeunesse.

par Emma Finamore
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10 Octobre 2019, 9:20am

Encerclés par des bombes de peinture à moitié pleines, des garçons prennent la pose, façon b-boys, devant un mur recouvert de graffitis. Sapés comme jamais, des danseurs sourient pour la photo et prennent soin de mettre en évidence les fringues Iceberg et DKNY qu’ils ont choisi de porter pour cette rave garage. Des gothiques regroupés en triade tirent la moue sur le banc d’un parc – leur chevelure défie la gravité et le maquillage est assorti à leurs lourds manteaux. Devant un centre commercial, des ados sont adossés au mur, accrochés à leurs bretelles, Dr Martens enfoncées dans le sol et jeans recouvert de badges. À mi-chemin entre les kids des seventies et les skinheads.

La cofondatrice du Youth Club Archive Lisa der Weduwe parcourt quelques-unes des milliers d’images qu’elle a rassemblé au fil du temps – une collection de photographies digitale et physiquequi dresse le portrait des contre-cultures britanniques à travers les âges. « Ce qui nous fait le plus peur, c’est de voir des boîtes entières de photos finir à la déchetterie, me dit-elle. Parfois, il suffit qu’une personne décède pour que ces archives ‘de boîtes à chaussures’ ou ‘de grenier’ finissent à la poubelle. »

Ces derniers mois, la base d’archives a lancé une campagne de crowdfunding. Le but ? Rassembler suffisamment d’argent pour ouvrir le premier Museum of Youth Culture : un endroit qui plongerait les visiteurs au coeur de la richesse – artistique, musicale, mode, sociale – des cultures de la jeunesse qui ont marqué le temps, et qui entend bien donner la place au nouvelles générations de créer les leurs.

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Tout a commencé avec l’archivage du magazine culte de la contre-culture des années 1990, Sleazenation, un titre qui s’est fait le témoin de la scène rave avant de s’élargir à d’autres mouvements. Fasciné par tout ce qui se tramait autour de lui, le rédacteur en chef de Sleazenation, Jon Winstead a cependant remarqué que personne ne s’attachait à chroniquer toutes ces cultures en un seul endroit. Le fonds d’archive était né.

Il grandit rapidement : en 2015, la collection comprenait déjà plus de 100 000 images tirées de 300 photographes différents et de mouvements s’étalent des années 1950 à aujourd’hui. Il suffit de passer cinq petites minutes dans une salle du Youth Club Archive de Londres pour comprendre à quel point le résultat est exhaustif : les photos de manifestations antinazies jouxtent celles des émeutes de May Day, Rock Against Racism et des murs recouverts de graffitis. Ces images, adossées, sont autant d’instantanés de ce (et « ceux ») qui ont fait vibrer une partie du Royaume-Uni des décennies durant.

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C’est la même année, en 2015, que le Youth Club fut invité à faire sa propre exposition au Southbank Centre de Londres. Titrée One Nation Under A Groove, cette rétrospective marque la première fois que toutes ces images ont été rassemblées et montrées au public en un seul endroit. « L’exposition nous a prouvé qu’il fallait à tout prix raconter ces histoires, que les gens ont vraiment envie d’en apprendre. Et qu’un musée de la culture jeune est donc une bonne idée. »

Pendant longtemps, les contre-cultures ont été considérées comme des sujets soit niches soit frivoles, mais ces dernières années, les choses ont commencé à changer. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir Sweet Harmony, la récente expo de la Saatchi Gallery sur la culture rave, ou Electric Histories, au Victoria & Albert Museum, qui explorait l’an dernier 30 années de musique électronique.

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Après l’exposition de Southbank, le Youth Club se décide : sa mission première sera de préserver et célébrer les contre-cultures de la jeunesse et d’en ouvrir un musée – « un endroit qui deviendra le foyer de toutes ces histoires. » L’équipe prend alors ses quartiers dans une boutique temporaire de Carnaby Street, fait appel aux photographes qui souhaitent montrer et vendre leur travail et organise des conférences, des projections, des raves et des ateliers pour les plus jeunes. On leur donne alors l’occasion de s’essayer à l’autoportrait en utilisant des appareils analogiques, d’apprendre tout l’art de l’archivage et des techniques créatives DIY telles que la fabrication de fanzine et la sérigraphie. « Ça m’a vraiment convaincu du pouvoir des archives et des histoires qu’elles racontent, » ajoute Lisa.

Le rappeur et DJ Normski n’est pas étranger de cette importance à documenter les contre-cultures. Après tout, il a lui-même commencé à capturer la scène hip-hop britannique au début des années 1980, alors qu’il n’était qu’un jeune y faisant ses premiers pas. Aujourd’hui, ses images font partie du Museum of Youth Culture. « C’était très naturel, pour moi, de photographier mes intérêts personnels, qui étaient alors la musique et les gens. Je n’avais aucune idée à l’époque que j’étais en train d’archiver un élément majeur de ma génération, a-t-il expliqué à V&A. Faire partie de la scène hip-hop et immortaliser l’âge d’or des rappeurs britanniques – et leurs fans – a été incroyable. L’une de mes images préférées, c’est celle du Silver Bullet Posse, prise devant les immeubles Lloyds. »

Aujourd’hui, Normski est le premier à reconnaître l’ultime nécessité d’un Museum of Youth Culture. « C’est le seul projet du genre qui existe, dont le but est de célébrer et démontrer au monde à quel point toutes les tribus, tous les goûts musicaux, stylistiques et toutes les contre-cultures sont importantes, nous a-t-il assuré. Ce sont tous ces gens qui construisent la brillante diversité de notre histoire. »

Avoir à disposition une base permanente a toujours été un élément clé de la vision du musée, mais le Club tient aussi à ce que l'endroit soit mobile, adaptable. "L'important, c'est qu'il y ait de l'engagement, un dialogue direct entre les visiteurs et ce qu'ils viennent voir." Lisa sait également que, même si la plupart des discours sur les contre-cultures sont centralisés sur Londres, elles se sont manifestées à travers tout le pays. Il fallait donc en explorer tous les recoins pour que le musée soit réellement complet. "Nous voulons représenter l'intégralité du Royaume-Uni. Le musée peut bien être basé à Londres, mais l'exposition est en tournée, et elle grandit à chaque fois qu'elle se déplace."

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Lisa me montre une image proposée par un membre du public : un groupe de skateurs de Gillingham, au milieu des années 1970 - bien que le soleil, les teintes bleues et orangées pourraient nous faire croire qu'elle a été prise en Californie. Jamie, qui travaille avec Lisa, a également participé à la composition de l'archive, en exhumant des images des albums photo de sa grand-mère. "Nous ne savions pas trop à quoi nous attendre, explique Lisa. Mais ce sont de superbes images de son mari - le grand-père de Jamie, un teddy boy de Blackpool - tirées dans les années 60, au début de la couleur. C'est incroyable qu'elle ait ce genre d'images, ça nous a poussé à creuser encore plus. L'idée, c'est de convaincre les gens que leurs histoires personnelles sont importantes et qu'elles doivent être racontées."

La collection est une chronique très large, des clubs des années 1950 aux kids assis dans leurs chambres, les murs recouverts de leurs chanteurs préférés. "J'aime beaucoup les photos de chambre, parce que tout le monde se retrouve dans cette époque de la vie, où l'on se cherche." Pour ce qui est des photomatons ? "Ce sont des selfies avant l'heure !" La collection rend à la fois hommage aux gothiques des années 1980, aux supporters de foot, aux mods chevauchant leurs scooters - deux sur une mob, la parka zippée jusqu'en au, prêts pour la ride - aux ravers rêveurs la face pleine de peinture néon ou aux fêtards du Reading Festival, dans les années 1970. Une image, particulièrement précieuse, datée de 1948, montre un groupe d'ados, les autoproclamés "skid kids" qui utilisaient des zones urbaines bombardés d'après-guerre comme des terrains où fuser à vélo. On les voit poser fièrement avec leurs bolides et le dossard de leur équipe.

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L’interaction avec le public – sous toutes ses formes – sera décisive dans l’avenir du Museum of Youth Culture. L’équipe planifie une nouvelle exposition dans les mois à venir pour célébrer ces histoires, creuser plus profondément dans les archives et donner forme à ce muséographie de la culture jeune. « Nous sommes à un moment historique particulier : tes parents étaient peut-être des ravers, leurs grands-parents des teds » souligne Lisa en pointant la richesse de l’histoire construite au fil des années, ne demandant qu’à être connue. Le Museum of Youth Culture est le relai dont nous avions besoin pour la raconter.

Vous pouvez soumettre vos photographies au YOUTH CLUB Archive ici .

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Cet article a initialement été publié sur i-D UK.

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