une expo célèbre la photographe insoumise dorothea lange

Le travail de la photographe américaine s’expose au Jeu de Paume à Paris. Ses images abordent la migration, la misère sociale, le racisme et se présentent avec d’autant plus de force qu’elles résonnent avec notre présent.

par Juliette Savard
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22 Octobre 2018, 10:44am

Autour du visage connu de la Migrant Mother, de nombreux autres s’imposent et témoignent des réalités sociales américaines entre 1932 et 1957, la Grande Dépression et les migrations qui s’en suivirent, l’effort de guerre de 100 000 ouvriers, l’internement de citoyens américains d’origine japonaise après Pearl Harbor… Du travail documentaire en noir et blanc, sensible et engagé de Dorothea Lange se dégage une beauté esthétique et puissamment émotionnelle. En cinq temps forts, l'exposition consacrée à son travail au Jeu de Paume à Paris, la première organisée depuis vingt ans en France, interpelle notre humanité et nous exhorte à regarder en arrière pour mieux appréhender les enjeux de notre présent.

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Migratory Cotton Picker, Eloy, Arizona, 1940 © The Dorothea Lange Collection, Oakland Museum of California

Sa pratique - photographique mais aussi démarche archivistique - est aussi énergique que volontaire. Dorothea Langue était une photographe convaincue de la nécessité du rendre visible, du témoignage, de l’authenticité pour dire les injustices sociales. On le comprend d'autant plus que la plupart de ses photographies sont accompagnées de légendes soignées, « notes de terrain » aux détails contextuels, regard personnel ou récits de la personne photographiée. « Une photographie documentaire (…) est une photographie qui communique entièrement le sens et la portée de l’épisode ou de la circonstance ou de la situation », affirme Dorothea Lange. Elle voulait tout consigner, par l’image et par l’écrit, attentive à ce que les gens ressentaient ici et là. Au cours de ses voyages éreintants, elle s’est forgé un esprit indépendant tandis qu'elle gardait les yeux grand « ouverts pour voir ».

Installée à San Francisco à 23 ans, elle y ouvre son studio de portraits photographiques, une activité qu’elle exerce pendant plus de dix ans avant d’emmener dès 1932, son appareil dans la rue. Pendant deux ans, elle photographie les habitants de sa ville frappés par la crise économique qui fait suite à la Grande Dépression de 1929. « J’ai été contrainte de photographier en réaction directe à ce qui se passait autour de moi », dit-elle. Une foule, des rassemblements, des portraits d’hommes, chômeurs et travailleurs, qui manifestent, font grève ou la queue à la soupe populaire. Cette première série précède un « récit de la migration » - la partie la plus imposante de cette exposition au Jeu de Paume - auquel Lange a consacré six ans de sa vie.

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Damaged Child, Shacktown, Elm Grove, Oklahoma, 1936 © The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California

Aux côtés du sociologue Paul S. Taylor, qu’elle épouse par la suite, Dorothea capture les conditions de vie des réfugiés du Dust Bowl (cette région alors touchée par la sécheresse et les tempêtes de poussière) et les travailleurs migrants de Californie. Finalement embauchée par une agence fédérale créée par le président Roosevelt dans le cadre du New Deal, la future Farm Security Administration (FSA), la photographe réalise nombre de photographies témoignant des difficultés de certaines populations. Réfugiés, agriculteurs déplacés, hommes, femmes et enfants acceptent la présence de la photographe qui fige sur pellicule des visages prostrés, mais comme toujours marqués par la hargne. Elle s’attarde aussi sur les mains, le dos, les jambes de ces cueilleurs de poires, de pois, de coton ou de pommes de terre. Puis sur leur habitation de fortune et leur voiture, la seule chose qui leur reste quand ils ne sont pas contraints de tout vendre pour se nourrir.

À cette époque, Dorothea Lange veut se tenir au plus près de ces populations pour souligner l’absence d’aide gouvernementale et pour que ceux qui lui ont commandé ces photos ne puissent rien ignorer. Une contestation artistique menée au cœur de vingt-deux États des États-Unis. Elle participe ainsi à alourdir la portée des plus de 130 000 négatifs archivés par la FSA sur la période. Chacune des légendes des clichés et portraits réalisées par Dorothea Lange tendent à individualiser ses images et transmettre un témoignage inédit afin qu'aucun des regards qu'elle a un jour saisi ne puisse tomber jamais dans un récit de masse. Un misérabilisme impersonnel.

Dorothea déploie une énergie tout aussi sincère plusieurs années plus tard pendant la Seconde Guerre mondiale. Allant à la rencontre des « Okies », travailleurs agricoles rejetés participant alors à l’effort de guerre – blancs, mais aussi non blancs, mexicains ou philippins – elle évoque dans ses photos l’expansion industrielle, la question de la politique raciale et toujours la précarité des ouvriers. Des thèmes également soulevés lorsqu’elle réalise pour le magazine Fortune, des photographies des chantiers navals Kaiser. Derrière son apapreil, Dorothea Lange est déterminée : elle veut montrer l'absurdité, la cruauté des gouvernements en guerre, et la disparition de l'humain. À la suite de l’attaque de Pearl Harbor par l’armée japonaise en 1941, le gouvernement américain ordonne l’incarcération de près de 120 000 Américains d’origine japonaise dans des camps reculés.

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Manzanar Relocation Center, Manzanar, California, 1942 © The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California, City of Oakland. Gift of Paul S. Taylor

Contraints d’abandonner leur commerce, leur maison, leurs biens, ces citoyens sont transférés et isolés pendant dix-huit mois. Dorothea Lange est mandatée par la War Relocation Authority, en charge des transferts, pour attester par l’image d’une non maltraitance et du bon déroulement des opérations. Un travail difficile à accepter mais dans lequel la photographe verra un moyen de plus de dénoncer l’injustice sociale et le racisme. Telle une photographe activiste infiltrée, elle fige de son noir et blanc une dignité restée intacte sur les visages des enfermés. Ses photos, finalement jugées hors de propos lui vaudront d’être remerciée et seront classées « archives nationales ». Elles ne seront publiées qu’en 2006… « Nous avons une maladie. C’est la discrimination et la haine du Japonais. En travaillant sur ce sujet, j’ai vécu une expérience que je n’oublierai jamais ; elle m’a beaucoup appris, même si mon travail n’a servi à rien » s’exprime Dorothea Lange à l’époque.

L'exposition du Jeu de Paume met aussi en avant un reportage réalisée par Lange au cœur des prisons et palais de justice américains. Au long des dernières années de sa carrière, la photographe photographie la Californie « nouvelle », dont elle scrutera la vie citadine, les modes autant que les effets destructeurs du progrès, des nouvelles consommations, restant toute dédiée au visible et à la vie des gens. Tous les soubassements de notre présent.

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Famille sur la route, Oklahoma 1938 Dorothea Lange © The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California
Dorothea Lange Jour de Lessive
Jour de lessive, quarante-huit heures avant l’évacuation des personnes d’ascendance japonaise de ce village agricole du comté de Santa Clara, San Lorenzo, Californie, 1942, Dorothea Lange, The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California
Dorothea Lange Drought Refugees
Drought Refugees, vers 1935, Dorothea Lange © The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California
Dorothea Lange Drought Abandoned House
Drought-abandoned house on the edge of the Great Plains near Hollis, Oklahoma, 1938 Dorothea Lange © The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California

« Dorothea Lange, Politiques du visible », jusqu’au 27 janvier 2019 au Jeu de Paume, à Paris


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