le scandale du hijab decathlon, ou le pire (du pire) de l’exception culturelle française

« La France est un pays profondément assimilationniste et beaucoup plus hermétique au changement qu’il ne le croit. » – Rokhaya Diallo.

par Antoine Mbemba
|
01 Mars 2019, 2:30pm

Le cycle de l’information a encore frappé. Quinze actes de gilets jaunes ne suffisaient plus à nourrir les angoisses et la colère du pays. On ne change pas une équipe qui gagne, et comme les polémiques sur l’Islam sont souvent l’occasion de se racheter des valeurs républicaines pour pas cher, il est dur de pointer le plus affligeant de « l’affaire » du hijab Decathlon : sa prévisibilité, son féminisme de circonstance ou la force néfaste de quelques comptes Twitter idéologues et opportunistes.

Petit rappel des faits, pour ceux qui auraient le bon sens d’éviter Twitter et les chaînes d’infos en continu. La semaine dernière dans un article, le blogueur AlKanz regrette qu’un « hijab de course » Decathlon – créé à l’attention des femmes musulmanes qui souhaitent courir voilées – soit disponible au Maroc et pas en France. L’enseigne lui répond que ce sera bientôt le cas et les vaguelettes commencent : quelques féministes, comptes d’extrême-droite et membres du Printemps républicain (association qui vise « à promouvoir la République et ses principes ») s’insurgent, mais sans reprise médiatique. Puis Lydia Guirous, porte-parole Les Républicains, entre dans la danse le dimanche 24 février, affirmant dans un tweet que « Decathlon se soumet […] à l’islamisme qui ne tolère les femmes que la tête couverte d’un hijab » et « renie donc les valeurs de notre civilisation sur l’autel du marché et du marketing communautaire. » L’étincelle qui manquait.

Michèle Delaunay, ancienne ministre de François Hollande, en arrivera même à « liker » un tweet de Jean Messiha, adhérent du Front National. Comme quoi l’islam est plus unificateur qu’on aime à le dire.

On aura rarement vu en France autant d’élus, de tout bord, se rejoindre. Qu'ils soient FN, LR, LREM, PS, nombreux sont les politiques à appeler au boycott de Decathlon, à s’élever contre la soumission des femmes et pour les valeurs de la République française. Michèle Delaunay, ancienne ministre de François Hollande, en arrivera même à « liker » un tweet de Jean Messiha, adhérent du Front National. Comme quoi l’islam est plus unificateur qu’on aime à le dire. Mardi 26 février, devant le tollé et malgré les prouesses de son Community Manager, Decathlon recule et annule la mise en vente de ce « hijab running ».

Nous ne reviendrons pas ici sur toutes les bêtises factuelles, les mensonges volontaires, les associations islamophobes entre hijab et terrorisme, les menaces de mort racistes reçues par les employés de Decathlon ou la campagne Twitter de harcèlement menée par une frange de la population qui ne représente qu’elle-même. L’idée est de quitter l’émotion, la colère et parfois la peine que l’on a pu vivre en lisant les inepties des féministes d’un jour ou des républicains à géométrie variable. Rappelons simplement que le port du hijab, en France, est totalement légal, tout comme l’initiative de Decathlon.

Essayons de comprendre, comment et pourquoi le voile, en France, est chaque fois sujet à une telle hystérisation des débats. La journaliste, écrivaine et réalisatrice Rokhaya Diallo défend depuis de longues années, au risque de se faire attaquer très violemment, une position pro-choix, considérant que « chaque femme peut librement disposer de son corps, qu’elle veuille le couvrir ou le découvrir. » Pour elle, la séquence n’a rien de surprenant – la première polémique sur le voile date de 1989. « Ça fait 30 ans que l’on débat d’un sujet sur lequel on n’arrive pas à avoir une position rationnelle. La France est un pays profondément assimilationniste et beaucoup plus hermétique au changement qu’il ne le croit. C’est un pays multiculturel, multicolore, multiconfessionnel, mais il ne se vit pas comme ça dans ses instances politiques. »

« Plein de gens se sont exprimés, pour la quasi-intégralité en hostilité à des personnes qu’ils ne connaissent ni ne fréquentent. Sans que ces personnes ne puissent émettre un son. » – Rokhaya Diallo.

Le plus frappant, c’est peut-être la radicalisation de l’opinion, l’opportunisme immédiat et le manque de recul de nombreux hommes et femmes politiques ainsi que la médiatisation à sens unique. « J'ai refusé tous les débats sur le sujet, qui ne donnaient pas la parole à des femmes qui portent le foulard, continue Rokhaya Diallo. Quand il y a une polémique sur les hijabs que portent des filles qui courent, la base c'est d'aller interviewer des sportives qui portent le hijab. On apprend ça en école de journalisme. » Mais pourquoi inviter une sportive musulmane sur un plateau quand on peut avoir, le soir de la polémique, Nicolas Dupont-Aignan sur le plateau TPMP, distillant ses leçons de féminisme. « Plein de gens se sont exprimés, pour la quasi-intégralité en hostilité à des personnes qu’ils ne connaissent ni ne fréquentent. Sans que ces personnes ne puissent émettre un son. » L'invisibilisation des femmes concernées est le prérequis de la réussite d'une telle polémique. Si ces femmes n'existent pas publiquement, leur donner l'occasion de pratiquer leur sport de la manière la plus confortable possible est inutile.

Comme pour le burkini il y a presque trois ans, cette affaire du hijab a fait sortir du bois ce que Rokhaya Diallo appelle les « féministes de circonstance. » Voir Marine Le Pen, qui combattait avec une foi inébranlable il y a quelques années les « IVG de confort », s'élever en Marianne de la République française contre « toutes les soumissions » est tristement savoureux. « Le voile, c’est la position confortable, une manière de ne pas regarder le sexisme ancré dans la société française, qui touche toutes les femmes. En gros, les musulmans sont sexistes et nous, on va très bien. » Au fil des ans, le voile s’est imposé comme la caution « féministe » du patriarcat.

Regardez l’Iran, l’Algérie et ces femmes qui se battent pour s’émanciper du voile. L’initiative de Decathlon n’est-elle pas la pire des offenses à leur égard ? Ce sont là les arguments, brandis à droite, au centre, à gauche ou dans les pages de Causeur, qui invoque les sages paroles d’Elizabeth Badinter, chargée de comm’ de… l’Arabie Saoudite. Les musulmanes qui se battent à raison contre un joug masculin sont de « bonnes » musulmanes. Celles qui veulent faire du sport en hijab sont les « mauvaises », et n’ont donc pas droit à la parole. « Le féminisme qui dit : je suis pour que les femmes s’habillent uniquement de cette manière, ça me dépasse, explique Rokhaya Diallo. Le message c’est aussi ‘mon corps m’appartient’. Quand on est féministe et qu'on met autant d'énergie à combattre d'autres femmes, ça m'interpelle. Évidemment si des femmes sont forcées à porter le foulard, il faut les soutenir dans leur démarche d'émancipation. Mais on ne peut pas faire d'autres femmes la cible de notre militantisme. »

Les hommes qui reprochent aux femmes de se soumettre à la volonté de leur mari en se voilant, leur demandent finalement de se soumettre à leur vision de la femme occidentale. Au patriarcat, mais au patriarcat « à la française ».

Le « choc des civilisations » est là, dans la vision, l’objectification, la sexualisation d'un corps féminin qui devrait se dévêtir pour être libre. Pour Rokhaya Diallo, nous vivons une époque où « les corps des femmes dénudés sont omniprésents, survalorisés. Retrancher la visibilité de son corps de la sphère publique, c’est une forme de subversion dans un monde où une femme, si elle est vraiment libre, doit être capable de montrer toute son anatomie. » Les hommes qui reprochent aux femmes de se soumettre à la volonté de leur mari en se voilant, leur demandent finalement de se soumettre à leur vision de la femme occidentale. Au patriarcat, mais au patriarcat « à la française ».

Pendant et après la polémique, de nombreux articles anglo-saxons ont relevé le surréalisme de cette séquence politico-médiatique, se questionnant sur la définition de notre notion de la laïcité, sur le bien-fondé de cette fronde contre une décision légale et sur l’ampleur dramatique des réactions. Passé les arguments idiots qui valent à peine le coup d’être relevés, cette polémique du « hijab running » révèle une nouvelle manière de faire de la politique. Les prises de paroles des responsables, soutenues par douze « tweetos » virulents et des chaînes d’infos qui attendent le combat la bave aux lèvres, est à la mesure de leur hauteur de vue macroscopique. « On tient compte de ce que ressentent les gens pour donner lieu à des décisions politiques mais ce que ressentent les gens est aussi lié à des polémiques créées de toutes pièces, déplore Rokhaya Diallo. En réalité les gens n'en ont rien à faire de savoir que des femmes courent avec un hijab Decathlon, ou Nike. Personne ne serait descendu dans la rue pour ça. »

Reste à voir ce qu’il adviendra de cette histoire dans quelques mois et si, parmi les élus très bruyants de la semaine passée, certains continueront à s’élever aussi fort contre les violences physiques, sexuelles, que vivent toutes les femmes quotidiennement. Ou s’ils attendront le prochain rideau de fumée, que Rokhaya Diallo voit inéluctablement arriver. « Je suis convaincue que dans 6 mois on a une nouvelle affaire. Si ce n'est pas Decathlon ce sera autre chose... Ça fait 30 ans qu'on tourne en rond. »

Retrouvez i-D sur Facebook, Instagram et Twitter.

Tagged:
Religion
politique
médias
Hijab
decathlon
Rokhaya Diallo