entre poésie et science fiction, tarek lakhrissi va faire beaucoup de bien au monde de l'art

À l'occasion de sa nouvelle exposition à Noisy-le-Sec, i-D l'a rencontré pour parler de la puissance du club, d'arabofuturisme et de Wallen .

|
14 Février 2019, 5:59pm

Tarek Lakhrissi, artiste, poète et vidéaste, trône dans le cockpit de son vaisseau spatial Le Caméléon Club, sa première exposition personnelle à La Galerie de Noisy-le-Sec, conçue comme un rafiot futuriste à la dérive. Des gelates oranges fixées aux hublots, nous voilà plongés dans la lueur d’un vif crépuscule, de ceux qui laissent présager l’apocalypse. « A Place that is nowhere », une phrase prononcée par Tarek, résonne comme une sentence, ou l’aveu d’un vide : « Un endroit qui est nulle part ». Ce constat ne révèle ni un manque, ni une fatalité. C’est une métaphore qui suggère l’expérience de la périphérie, de la marge : une narration queer, décoloniale, arabe, et surtout hallucinée, fondamentalement weird et native d’internet. Fragmentée, hybride, Tarek ironise en français, en arabe et aussi en anglais et s’adonne tour à tour à la vidéo, la performance, aux conférences et même à l’édition de fanzines : « Je n’ai pas fait d’études d’art, ça m’accorde une certaine liberté. » Une multidisciplinarité qui vient chahuter un monde de l’art parisien parfois endogame et terne. i-D a rencontré Tarek lors des derniers préparatifs de sa première exposition solo. Autour d’un café, on a évoqué Buffy contre les vampires, la question de l’identité dans l’art et son premier film de fiction, Out Of the Blue, un conte psychédélique d’anticipation sociale au centre de son exposition.

Tarek Lakhrissi Cameleon Club

On te présente souvent comme un artiste dont la pratique questionne le rapport à l’intimité, et pourtant, on trouve assez peu de choses sur ta vie. Où as-tu grandi et comment a germé ta passion pour les mots et l’art ?

Oui, c’est vrai. Je suis démasqué ! J’aime bien parler de mes inspirations et de mes projets mais je raconte assez peu d’où je viens. Une amie m’a récemment dit : « Tu es très fort pour parler de tout sauf de toi ! ». J’ai grandi en périphérie, dans la banlieue de Poitiers dans une famille assez modeste. Ça n’a pas toujours été facile et, j’ai mis du temps à voir les choses de cette façon mais mes parents sont finalement assez radicaux, surtout mon père. Il a toujours eu un rapport très complexe à la langue française. Je ne sais pas à quel point ma pratique en a été influencée, qui est justement très axée sur les mots au départ. Pour être honnête, mon intérêt pour l’art a commencé avec la télé : Buffy contre les Vampires, les clips de Missy Elliott ou Kelis réalisés par Hype Williams. Ce sont des objets qui ont fait partie de mon quotidien, ont provoqué des émotions chez moi, m'ont posé des questions. Pour moi, dès que l’émotion transparaît d’un objet, l’art surgit, il est présent. Beaucoup de personnes ne verront pas ces objets comme de l’art mais je ne fais pas de distinction entre « high art » et « art populaire », ça ne m’intéresse pas...

On retrouve cette tension dans ton écriture…

Oui, c’est en découvrant Jean Genet que j’ai pu mettre des mots sur ça, assumer ce mélange entre le sublime et l’argotique, qu'on retrouve dans son écriture. Ce syncrétisme est un procédé naturel pour moi, à la charnière de plusieurs langues, plusieurs langages. Je suis né en France, je parle arabe à mes parents et j’ai trouvé une voix supplémentaire, un langage avec lequel je me connecte à la culture queer américaine.

La pop culture est très présente dans ton oeuvre. La chanteuse R&B Wallen revient souvent dans ton art et tes conversations. Que représente-t-elle pour toi ?

Tellement de choses... Wallen me fait beaucoup penser à mes soeurs. Elle décrit simplement et avec beaucoup de force son expérience (qui est aussi la nôtre) : le lien à la famille, ou à la banlieue par exemple. Elle est à la fois un symbole de résistance politique (tout le monde connaît les paroles de Celle qui a dit non), de vulnérabilité fulgurante et d’authenticité. Ce qui me fascine chez elle, c’est son écriture et sa capacité à cumuler différentes strates de lecture dans ses paroles souvent très référencées. Elle chante pour les personnes qui n’arrivent pas tout à fait à trouver leur place et ça m’a beaucoup aidé. Quand j’étais au collège, j’écoutais en boucle l'album A Force de Vivre. C'est une chanteuse très populaire, notamment dans les banlieues et elle est devenue, à elle seule, symbolique d’une expérience de la diaspora, extraordinaire et mélancolique à la fois. Son existence m’a donné beaucoup de force.

Dans ton film diaspora/situations , tu donnes à voir l’expérience de ton entourage dans ses particularités…

Oui, diaspora/situations est un film présentant des conversations avec des gens que j’aime. Ils montrent leur vulnérabilité, m’invitent et me racontent leurs histoires. Il y a une relation de confiance et en même temps, je dois veiller à restituer leurs récits de manière respectueuse. Je crois que Diasporas/Situations est un bon exemple de cette dynamique identité/identification. Je pense notamment à Marie, mon amie canadienne et haïtienne qui apparaît dans le film et met en scène la souffrance générée par l'envie de correspondre aux canons de beauté blanche. Une autre amie à moi, Kai Cheng Thom, femme trans asiatique, s’identifie à un monstre et célèbre cette bizarrerie. Elle se projette en dehors du monde.

Ce film est en grande partie tourné au Canada, où tu es parti poursuivre tes études à Montréal pendant un an. Que représente cette période pour toi ?

Ça a été un moment pivot. J’ai rencontré beaucoup de personnes qui étaient non seulement de couleur mais également issues de la communauté queer. Je pense que j’ai toujours eu le fantasme d’une communauté qui ne se formerait pas nécessairement pour militer mais surtout pour discuter, prendre soin les uns des autres, faire la fête. Parmi toutes les choses qui m’ont marqué : il y a le fait de suivre les cours de Charmaine Nelson, l'une des rares femmes noires à enseigner l’histoire de l’art au Canada. Elle nous prenait à part et nous disait « Vous allez devoir travailler deux fois plus »... mais toujours avec bienveillance. De Montréal, avec 70 dollars je pouvais facilement prendre le bus et descendre à New York. Je me suis rendu au MIX Festival et j'ai fait la rencontre d'Oscar Niño, Mohammed Fayaz et des autres fondateurs de la soirée PAPI JUICE. Tout à coup, le club m’a intéressé, j'y ai vu un espace d’utopie et de lâcher prise. J’étais entouré de personnes qui s’assumaient pleinement. Ça a été un moment transformatif pour moi, un véritable catalyseur. Je crois que c’est la première fois que je me suis senti appartenir à quelque chose, dans toute ma complexité.

Cette idée de club revient dans ton art. Qu'est-ce que cet espace représente pour toi ?

Le livre Cruising Utopia : The Then and There Of Queer Futurity (2009) de José Esteban Munoz a beaucoup compté pour moi ces trois dernières années. On y apprend que pour se rendre dans le « 1470 », un club queer de Dayton dans l'Ohio, il fallait d'abord traverser le Chameleon Club. Un club qui se révèle comme une sorte d’antichambre, un lieu d’entre-deux, instable, qui serait un espace de potentialités et d’utopies. Comme un reptile qui mue et s’adapte, se dérobe. Ça m’évoque ce qu’on appelle le code switching, cette espèce de double-conscience qu’ont les gens issus des quartiers populaires, de la banlieue. Le caméléon, c’est celui qui est capable de changer son logiciel, d’adapter son langage, d’être dans la stratégie.

Justement, comment envisages-tu l'idée d'assimilation ?

L’assimilation n’est pas un stratagème, ni une ruse. Ce n’est pas quelque chose de pro-actif et de malicieux. L’assimilation c’est souvent tomber dans le piège. Les assimilationnistes pensent qu’à terme leur couleur de peau, leur culture n’aura pas d’importance. Ils sont convaincus qu’à force d’efforts, leurs différences finiront par être gommées, que l’acceptation est le salut. Mais l’assimilation est à la fois un acte violent et une stratégie de survie. Dans « Caméléon club » je défend l'idée selon laquelle il faut prendre sa place là où l’on ne t’attend pas et garder sa radicalité, rester un lascar, donner naissance à un double-langage bâtard. Ça me rappelle un entretien entre Olivier Marboeuf et Yala Kisudiki dans lequel apparait Rachida Dati. Je pense que quelque part Rachida Dati est un caméléon. Elle sort un peu de nulle part, n’a pas le parcours type ou les diplômes requis mais elle a pris sa place pleinement dans le gouvernement, a frappé Brice Hortefeux et donné naissance à un enfant dont elle a longtemps caché l’identité du père. Elle a sa place tout en n’ayant pas perdu les codes de son milieu originel.

Ce caméléon club, tu l’a conçu un peu à la manière d’un vaisseau spatial. Le futurisme est un genre qui a rarement été accordé aux artistes de couleur. Quelle est l'influence de la science-fiction dans ton art ?

Elle occupe une place de plus en plus importante. Même quand je ne faisais qu'écrire, j’aimais partir de positions hors champs à travers la poésie. Plus que l’aspect « catastrophes/merveilles/désastres » de la science-fiction, ce qui m’intéressait c’était le possible et l’imagination. La science fiction est un outil qui ouvre à pleins de mondes et de fantasmes. Dans « Caméléon Club », je présente aussi un film inédit Out of the Blue. C’est la pièce principale de l’exposition. Dans le film, des monstres terrifiants enlèvent les hommes blancs et les PDG des grandes entreprises. C’est quelque part un pied de nez à la théorie vaseuse du grand remplacement de Renaud Camus. Les auteurs blancs de droite, je pense aussi à Houellebecq, ont toujours le droit d'imaginer le futur, la dystopie, à ironiser mais pour nous « les autres », il n’y a pas de place dans le futur, pas d’imagination possible. C’est important de réécrire le futur et d’y inscrire nos corps et nos vies. De réinventer sa présence au monde.

Quel conseil donnerais-tu à un jeune artiste qui débute et qui n'a pas un parcours traditionnel ?

De serrer les dents. Et de se faire confiance.

Découvrez l'exposition Cameleon Club à La Galerie, à Noisy-le-Sec jusqu'au 30 mars 2019.