Photo : Roman Kutzowitz

j'ai quitté mon job pour sauver des vies en méditerranée

L’ONG de sauvetage de migrants en Méditerranée Sea-Watch a sauvé plus de 35 000 personnes. Cette équipe bénévole, qui a bien souvent recours au système D, est composée de gens ordinaires.

par Rod Stanley
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17 Décembre 2018, 3:10pm

Photo : Roman Kutzowitz

Cet article est initialement paru dans le numéro i-D Good Trouble Issue 22. Il y a quelques semaines, le navire de sauvetage de volontaires civils, le Sea-Watch 3, est retourné dans sa zone de recherche et de sauvetage aux larges des côtes de la Libye. Il est resté détenu illégalement pendant près de quatre mois. Il continue aujourd'hui sa mission de sauvetage des migrants en mer et relève les violations des droits de l'homme commises en Méditerranée. Cette interview et ces photos ont été faites plus tôt cette année, avant que le bateau ne soit immobilisé. Bien que les arrivées de migrants aient diminué ces derniers mois, d'après un rapport de l'Institut Italien d'Etudes Politiques Internationales, une personne sur cinq ayant essayé de fuir par la route centrale de la Méditerranée en septembre a sombré en mer. Selon Sea-Watch, si les missions civiles de sauvetage n'étaient pas à ce point entravées, ces disparitions en mer n'auraient pas lieu.

Un dimanche de juin, plus de 100 migrants ont trouvé la mort quand leur bateau a coulé au large de la Tunisie. Ce fut le drame migratoire le plus mortel de 2018. La crise des réfugiés fait actuellement rage en Méditerranée, et les passeurs passent désormais par la Tunisie pour rejoindre l'Europe afin d'éviter la Libye où de nombreux groupes armés sévissent sur les côtes. Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR) plaide pour la mise en place de passages sécurisés pour les réfugiés, afin « d’éviter des morts inutiles », explique William Spindler, le porte-parole de l’UNHCR, dans un communiqué. « Les gens devraient être protégés pour voyager légalement et en toute sécurité ».

Pendant ce temps, la situation en Méditerranée reste désespérée alors que plus de 1000 migrants sont morts en mer lors de la première moitié de l’année 2018. Sea-Watch, une ONG qui mène des missions de recherche et de sauvetage en mer avec très peu de moyens, a décidé de prendre les choses en main, lassée d'attendre que les États le fassent. Elle s’est formée fin 2014 à l’initiative de quelques dizaines de volontaires qui « ne pouvaient pas continuer à regarder des gens mourir en mer une seconde de plus ».

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Ils sont politiquement indépendants et ne répondent à aucune confession. Leurs missions sont entièrement financées par des donations privées. Ils estiment pallier l'absence d'une prise en charge institutionnelle et agir pour sauver des vies tandis que l'Europe, elle, refuse de statuer clairement sur la situation. À ce jour, l'association a sauvé près de 35 000 personnes. Le photographe Roman Kutzowitz a passé quelques jours à bord du Sea-Watch 3 pour capturer l'exil douloureux des migrants dans les eaux libyennes et le quotidien des volontaires qui leur viennent en aide.

« La mer Méditerranée est la frontière la plus mortelle au monde », explique Kutzowitz. Mais ceux qui participent à cette "intervention humanitaire" ne sont pas des travailleurs humanitaires ou des membres des forces de maintien de la paix. Sur le Sea-Watch 3 se trouve un fou d’informatique originaire de Cologne qui répare les installations électriques sur le bateau, ou encore un maître-nageur du Pays Basque qui soigne les blessures infligées des migrants dont certaines sont infligées sous la torture. » i-D s'est entretenu avec Oliver Kulikowski, l’officier des communications de Sea-Watch.

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En l’espace d’une seule journée, celle du vendredi 13 avril, le Sea-Watch 3 a sauvé plus de 300 personnes en mer. La situation a-t-elle évolué depuis que vous avez rejoint Sea-Watch ?
Le nombre de bateaux illégaux a diminué sur la route centrale de la Méditerranée. Au même moment l’an dernier, le taux de mortalité parmi ceux qui essayaient de quitter la Libye atteignait des records. Nous avons récemment pu observer un changement de l’état de santé général des personnes sur les bateaux : ils sont pour la plupart physiquement faibles, souffrent pour beaucoup de malnutrition et de maltraitance.

La situation en Libye est abominable – les migrants sont retenus en otage dans des camps, où ils subissent une torture systématique. Dans un rapport diplomatique interne, le ministère des affaires étrangères allemand parle de conditions "similaires à celles des camps de concentration". Dans le même temps, le travail des organisations civiles de sauvetage est entravé et criminalisé, et l’Union Européenne fait tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher les migrants d’atteindre l’Europe. La crise humanitaire en Méditerranée est loin d’être terminée, et ce ne sont pas des accords douteux avec la Libye ou la Turquie qui empêcheront les gens de fuir l’enfer dans lequel ils vivent.

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À quel moment as-tu décidé de quitter ton activité pour t’engager dans Sea-Watch ?
Je travaillais pour un syndicat avant, et j’ai participé à des mouvements sociaux pendant des années. Désormais, je fais partie de l’équipe médiatique de Sea Watch. J’ai suivi les débuts de Sea-Watch d’assez près, et j’ai été impressionné par leur détermination. Je ne crois pas qu’il y ait vraiment eu de moment-clé pour moi : les rejoindre était la suite naturelle des choses. À une époque où beaucoup de gens se sentent impuissants et incapables de changer les situations terribles qui nous entourent, il y a des gens qui essaient d'aider, à bord d’un vieux bateau de pêche. Ils partagent tous une même détermination à remettre en question la politique migratoire criminelle de l’Europe. Aujourd’hui Sea-Watch fait partie d’une flotte civile qui est en première ligne pour sauver les gens de la noyade en Méditerranée.

Qu’est-ce que l’UE et les pays membres devraient faire pour tenter de résoudre cette crise selon toi ?
Nous sommes confrontés à une crise des droits de l’Homme, pas à une crise de réfugiés. L’Union Européenne doit décider si elle veut combattre l’immigration par tous les moyens ou respecter les droits de l’Homme avant toute chose. Elle ne peut pas faire les deux. Si on veut empêcher les violations des droits de l’Homme sur les routes migratoires, il n’y a qu’une seule solution : ouvrir des points d’entrée sûrs et légaux, créer un passage sécurisé.

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Comment expliques-tu le fait que l'Italie passe des accords avec des « gardes-côtes libyens » ? Où en sont les procédures judiciaires actuellement ?
Tout d’abord, renvoyer des gens vers des eaux territoriales par avion est illégal, selon le principe de « non-refoulement » énoncé par le droit international. Le droit maritime nous dit aussi que les gens doivent être ramenés au port sûr le plus proche, et la Libye n’est pas considérée comme une zone sécurisée par l’UE.

Ces refoulements sont une pratique qui se répand et qui piétine les droits des migrants, tout en permettant à l'Europe de se dédouaner de ses responsabilités légales. En ce moment, Sea-Watch soutient 17 survivants d’un accident de bateau mortel ayant eu lieu le 6 novembre 2017. Ils ont décidé de porter plainte contre les refoulements illégaux soutenus par l’Union Européenne. Pour la première fois, leur cas va être porté devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme.

Pour être honnête, il faut admettre que l’Italie a été un peu abandonnée par l’Union Européenne sur la question de l’immigration. D’un autre côté, il y existe d’autres options que des refoulements coordonnés avec ces soi-disant « gardes-côtes » libyens. L'Europe devrait remettre en question le règlement Dublin III qui permet à des pays comme l’Allemagne de se retrouver dans des positions très confortables, puisque les migrants ne peuvent demander l’asile que dans le pays européen où ils sont arrivés.

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Des partisans d'extrême droite se seraient munis de bateaux pour tenter d’empêcher les missions de sauvetage. Quelle menace représentent-ils véritablement ? Avez-vous été directement confrontés à ces groupes ?
Un bateau de Génération Identitaire s'est trouvé en Méditerranée en 2017. Mais après s’être ridiculisés, ils ont fini par repartir. Une partie de leur équipage sri-lankais a quitté le bateau lorsqu’ils se sont amarrés à Chypre, et plusieurs auraient même demandé l’asile. Nous avons conseillé au groupe d’extrême-droite de ne pas jeter l’ancre en Grèce ou en Sicile pour éviter les mouvements de protestation. De plus, des pêcheurs tunisiens ont empêché le navire de se ravitailler à Zarzis. Nous avons eu de la chance qu’ils ne se soient pas mêlé à nos sauvetages, parce que ces opérations sont extrêmement délicates et dangereuses. S’ils étaient venus, ils auraient probablement causé des morts.

Quel est le meilleur moyen de vous porter soutien ?
Il existe de nombreux moyens de nous soutenir. Vous pouvez parler de nos missions autour de vous et dénoncer la politique migratoire inhumaine de l’Union Européenne. Et comme nous sommes une organisation de volontaires qui n’est affiliée à aucun parti ni à aucune organisation religieuse, chaque donation nous aide énormément.

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sea-watch.org

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