que reste-t-il de l'hypermasculinité queer en 2018 ?

i-D s'est rendu au Mid-Atlantic Leather Weekend pour faire un point sur l'héritage de la communauté cuir (et queer) et les leçons qu'on a à tirer, aujourd'hui, de son action.

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janv. 26 2018, 1:03pm

Un samedi, il y a quelques semaines de ça, Gary Wasdin, le nouveau directeur exécutif de la Leather Archives & Museum, se trouvait dans un coin du lobby Hyatt Regency à Washington D.C. Pour l’atteindre, il fallait se frayer un chemin parmi des hommes ne portant rien d’autre que des slips de sport, des jupes, des harnais de cuir associés à des jeans, sans risquer d’écraser un chiot en costume de néoprène en train de se frotter aux pieds d’un inconnu. Il était alors midi au Mid Atlantic Leather 2018 sur Capitol Hill.

« Le cuir est devenu un grand parapluie au-dessous duquel s’abritent le sexe et la sexualité, même s’il n’est pas question de sexe pour tout le monde, déclarait récemment Wasdin à i-D, faisant référence au fait que certains n’intègrent cette sous-culture que pour son hypermasculinité et pas dans le but d’avoir des relations. « C’est un parapluie tellement grand qu’il abrite des valeurs de famille, de sécurité et de fidélité à soi-même. » Sous cette bannière, le cuir est devenu synonyme de fétiche, englobant les communautés dans un même ensemble, de « la pup community » [NDLR : des hommes qui vivent comme des chiens] au bondage en passant par les adeptes du caoutchouc et bien plus encore. Les conséquences de l’existence de cette communauté sont grandes et son héritage continue à être perceptible dans la communauté queer aujourd’hui.

Queen Cougar, une ancienne Ms San Francisco Leather, et Greg Byfield, un ancien Mr San Francisco Leather sur scène à l'International Ms. Leather 1993. Avec l'autorisation de Leather Archives & Museum.

La leather community voit le jour dans les années 1950, à la fin de la deuxième guerre mondiale. Dans une histoire partiellement racontée dans le film Tom of Finland autour de l’artiste Touko Laaksonen, les gays retournent dans leurs pays d’origine après avoir une expérience qui les laisse changés à jamais. Mais en cherchant à se réintégrer à la société, ils se rendent compte qu’elle ne leur correspond pas.

« Ça fait drôle de se dire qu’il existait une « culture gay » à cette époque mais [la leather community] a en quelque sorte commencé en réaction au style efféminé associé aux gays à l’époque », explique Wasdin. Une esthétique qui correspond au style militaire de biker adopté par Marlon Brando dans Easy Rider en 1969, un look qui atteint sa maturité dans les années 1970. Dans des bars comme le Chicago Gold Coast, considéré par beaucoup comme le premier « leather bar » des années 1950 et du quartier The Eagle à New York - qui est devenu l’un des plus importants en nombre de bars gays - ce look a muté en communauté, renvoyant directement au travail de Touko Laaksonen. Dans le film sorti l’an dernier, de nombreuses blagues renvoyaient aux « clubs de motos sans motos ». C’était le début de la leather community. Au fil des années 1980 et 1990, ce qui était considéré comme un espace « d’hommes gays blancs » s’est diversifié, accueillant non seulement des personnes racisées mais aussi des femmes, ainsi qu’une variété d’identités sexuelles.

Rupaul avec Mr Mid-Atlantic Leather 1993, collection personnelle de Chuck Renslow. Avec l'autorisation de Leather Archives & Museum.

Rapidement, la communauté devient bien plus qu’un endroit où explorer ses fantasmes les plus fous. Un circuit de concours pour des titres se met en place, le plus large encore en place était l’International Mr Leather, lancé en 1979 par Chuck Renslow et Dom Orejudos. Renslow est aussi à l’origine du QG de Chicago, le Leather Archives. Quand la crise du SIDA a frappé ces familles, la communauté a réagi, en organisant des levées de fonds pour différentes personnes, des gens qu’ils connaissaient personnellement, pour faire avancer la recherche en la matière. « Les communautés drag et cuir sont les premières contributrices à la recherche et la lutte contre le SIDA, précisait Martel Brown – Mr. Mid Atlantic Leather 2017 – dans une interview. C’est grâce à nous que Truvada et PReP existent. » Truvada est un programme similaire à PrEP, mais à une pillule par jour, qui peut être utilisé pour prévenir la transmission du SIDA. Mais la communauté a fait bien plus que lever des fonds et donner de son temps.

Leatherwomen à la compétition Ms NE Leather 1992, collection personnelle de Laura Antoniou. Avec l'autorisation de Leather Archives & Museum.

« Pendant la crise du SIDA, la communauté cuir était directement et personnellement touchée, mais elle était aussi en mesure de s’élever et de permettre au fun de se poursuivre, explique Wasdin. Tout le monde avait son rôle à jouer – la communauté drag, la communauté lesbienne – mais le message de la communauté cuir, c’était de continuer à faire l’amour. Et de profiter de la vie. » Le travail de Laaksonen fait également référence à cela, en incorporant des préservatifs dans des pièces déjà explicites.

« L’une des choses que je lis assez souvent, ce qui se disait du sexe, c’est que ce qui intéressait cette communauté, le fétichisme ou autre, ne vous ferait franchement pas attraper le SIDA, continue Wasdin, faisant référence au fisting ou au bondage. La communauté a vraiment été d’une grande utilité à l’époque, en montrant aux gens qu’il y avait beaucoup de choses à faire, qui n’engageaient pas à une relation physique et sexuelle. » Cette vision positive du sexe est encore bien vivante et très liée aux activités philanthropiques de la communauté. L’an dernier, en un week-end, MAL levait plus de 80 000$ redistribués en bourses. Cette année, l’objectif, c’est 100 000$, et ils espèrent le surpasser de loin. Mais ce combat dépasse l’argent.

Collection personnelle de John Weis. Avec l'autorisation de Leather Archives & Museum.

« Pendant longtemps, j’ai vécu à Omaha dans le Nebrasa. Et même dans les compétitions plus petites comme Mr Nebraska Leather, le gagnant suscite beaucoup d’attentes et d’espoirs, explique Wasdin. Quand ils participent à ces compétitions, ils le font avec des causes qui leur sont chères en tête, qui demandent des heures de bénévolat, des ressources financières et de la visibilité. C’était notre manière d’aider, de soutenir les autres. »

Et pour preuve : quand John-John Punki a endossé le rôle de Mr Eagle NYC 2017, il a pu animer des événements, parler de positivité du corps et des problématiques qui touchent la communauté trans, levant même des fonds pour elle au passage. Brendan Patrick, Mr Maryland Leather 2018, quant à lui, espère attirer l’attention sur ceux qui se guérissent de l’alcoolisme, tout en planifiant des événements dans le but d’aider financièrement un foyer de transition local. Et Gerard Turner, couronné Mr MAL 2018 ce week-end, préside depuis 4 ans Code RED, une collecte de fond qui lutte contre le SIDA et tous les préjugés qui lui sont associés. Pendant son mandant, il espère se consacrer à la lutte contre le cancer, lui ayant lui-même survécu.

Tous ces mandataires sont bel et bien présents au sein des communautés partout dans le monde, perpétuant l’héritage de ceux qui leur ont permis d’être eux-mêmes.

Le leather contingent à la manifestation de 1992 à Washington, collection photo de Tom DeBlase. Avec l'autorisation de Leather Archives & Museum.
Le leather contingent à la manifestation de 1992 à Washington, collection photo de Tom DeBlase. Avec l'autorisation de Leather Archives & Museum.
Un ancien Mr Ebony Leather de la collection personnelle d'Israel Wright. Avec l'autorisation de Leather Archives & Museum.
Eagles Nest Bar à New York City Photographie Jerry Russell. Avec l'autorisation de Leather Archives & Museum.
Leathermen devant le premier leather bar gay de la Gold Coast en 1979. Avec l'autorisation de Leather Archives & Museum.
Des participants à la Folsom Street Fair, collection photo privée de Steve Mayers. Avec l'autorisation de Leather Archives & Museum.
Jim Dunne Spartan DC Collection. Avec l'autorisation de Leather Archives & Museum.

Cet article a été initialement par i-D US.