Nicki Minaj dans le clip "Senile" via YouTube

mais pourquoi beyoncé, justin bieber et cardi b chantent-ils tous en spanglish ?

Depuis quelques temps, la musique latine domine la pop mondiale.

par André-Naquian Wheeler
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05 Janvier 2018, 9:32am

Nicki Minaj dans le clip "Senile" via YouTube

L’été dernier, se balader à travers Brooklyn sans entendre le riff de guitare de Carlos Santana sur « Wild Thoughts » depuis la fenêtre d’une voiture relevait tout simplement de l’impossible. Éviter le remix de « Despacito » de Justin Bieber (et son exemplaire démonstration de spanglish) était tout aussi compliqué. Cela fait aujourd’hui longtemps que cette pop aux influences latines s’est imposée sur les radios américaines. Dans les années 1990, des artistes comme Selena ou Ricky Martin ont rencontré le succès en mélangeant les styles, suivis par Jennifer Lopez et Shakira au début des années 2000. Mais en 2017, la musique latine a carrément dominé les ondes américaines : la pop mainstream et la pop latine sont devenues impossibles à distinguer l’une de l’autre. Des morceaux de rap comme « Unforgettable » de Swae Lee et « Bodak Yellow » de Cardi B se sont vus faire l’objet de remixes spanglish qui colonisent aujourd'hui les ondes de radio. Au même moment, des pop stars comme Nicki Minaj ou Beyoncé ont flairé le potentiel du reggaeton. Conçues comme des cross-pollinations culturelles, ces remixes et collaborations multiculturelles sont sur le point d’être encore plus populaires.

L’ironie de cette tendance n’aura échappé à personne. Alors que le Président Trump concentrait tous ses efforts à construire un mur entre les Etats-Unis et le Mexique, le monde chantait en espagnol sur « Despacito », qui a passé 16 semaines en tête des hit-parades - preuve de la visibilité croissante de la culture latino-américaine. C’est un fait : les Hispaniques constituent 17,6% de la population nationale (la plus importante minorité du pays) et la culture latine est désormais une partie intégrante de la culture américaine. Exemple flagrant : des émissions en primetime telles que Ugly Betty, Queen of the South et Jane the Virgin ne sont en fait que des adaptations de telenovelas hispanophones. Dès lors, il semble logique que des hits musicaux espagnol se voient faire l’objet de traductions américaines pour séduire un nouveau public.

Les pop stars américaines ont vite compris l’intérêt d’une remise à niveau en espagnol. Il y a eu le « Te amo » de Rihanna, « Alejandro » et « Americano » de Lady Gaga et « Change Your Mind (No Seas Cortes) » de Britney Spears. Et comme d’habitude, c’est Beyoncé qui a poussé les choses le plus loin. En 2006, elle sortait un EP intégral de chansons enregistrées en espagnol ( Irremplazable) dans lequel on la retrouvait avec quelques unes des plus grandes stars d’Amérique latine - parmi lesquelles le chanteur de reggaeton Voltio et la pop star mexicaine Alejandro Fernandez. L’une des plus grosses sorties de 2007 n’était autre que « Beautiful Liar », morceau célébrant une collaboration entre Beyoncé et Shakira. Hybridation totale entre pop latine et R&B, le titre réunissait guitares, claquements de mains façon flamenco et paroles rappelant le début des Destiny’s Child à travers l’évocation d’un amant infidèle. Le mélange des genres se reflétait également à travers le clip : un visuel aussi brumeux que chargé permettait à Beyoncé et Shakira de passer pour des jumelles, le montage extrêmement rapide rendant leur identification particulièrement difficile. Un savant mélange d’identités musicales.

Ces moments n’ont évidemment pas échappé aux accusations d’appropriation culturelle. Le remix de « Despacito » de Justin Bieber a fait l’objet de nombreux papiers d’opinion, rappelant que trop souvent, un courant culturel ou musical ne devient une véritable tendance qu’après avoir été repris par une pop star blanche. Professeure de « cultural studies » à l’Université de Wesley, Petra Rivera-Rideau rappelle les enjeux politiques derrière un remix comme « Despacito ». « Ce qui est frustrant dans cette couverture médiatique, c’est que l’on se concentre beaucoup sur Justin Bieber, confiait-elle dans une interview. Chaque fois qu’un artiste latino perce aux Etats-Unis, il est considéré comme une ‘nouvelle découverte.’ Dans les années 1990, nous avons assisté à un ‘Latin Boom’ avec Ricky Martin, Shakira et Enrique Iglesias, mais il s’agissait d’artistes déjà extrêmement populaires dans la pop musique latine. »

Heureusement, de nouveaux artistes latino-américains s’élèvent dans la pop music et ne sont plus forcément perçus comme « exotiques ». Des musiciennes comme Cardi B, d’orgine dominicaine, et Camilla Cabello, cubaine américaine, ont l’air nées pour être de grandes stars de la pop. Comme son nom le laisse sous-entendre, « Havana », le premier single de Camila, est mâtiné d’influences cubaines et ponctué d’un rythme de cha-cha. Elle a d’ailleurs joué une version spanglish du titre lors des Latin American Music Awards, célébration très haut niveau de sa culture d’origine. Quant à Cardi B, elle a livré de nombreux hommages à la culture latino américaine à travers son rap, qu’elle parle d’épices Sazon ou qu’elle s’autoproclame « Trap Selena ». Pour des auditeurs blancs, ces moments ne relèvent pas de la performance identitaire (comme lorsque Jennifer Lopez danse la salsa dans son clip « If You Had My Love ») : ils ne sont perçus que comme des instants de pure expression personnelle.

Les grandes stars du hip-hop touchent aujourd'hui une audience blanche en majorité. Des artistes comme Kendrick Lamar, Frank Ocean et Jay-Z se sont emparés du hip-hop pour en faire leur plateforme. Ils ont ainsi évoqué la pauvreté, les meurtres commis par la police, les revers du culte de la masculinité noire et ont permis d’amorcer des conversations vitales tout en augmentant la visibilité des personnes noires au sein de la pop culture. Il est donc permis d’espérer que cette année, une nouvelle génération de pop stars latino américaines fasse de même. « I’ll turn a white boy on Sazon » clame Cardi B, et croyez-le ou pas, il est ici peut-être davantage question de frontières culturelles que de sexe.