Kill Bill 

mais pourquoi les queers sont-ils fans de kill bill ?

Ou comment, et pourquoi, l'identité queer se retrouve autour de certains titres et phénomènes culturels pourtant hétéronormés.

par Brian O'Flynn
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17 Septembre 2018, 10:39am

Kill Bill 

Je n’étais encore qu’un jeune ado très loin de son coming-out quand j’alternais quotidiennement entre deux films en rentrant de l’école. Kill Bill : Vol 1 le lundi, Kill Bill : Vol 2 le mardi, puis encore Kill Bill Vol 1 le mercredi, et ainsi de suite. Ce qui a probablement dû inquiéter ma mère.

Quand je raconte ça à mes amis hétéros, leur réaction est toujours la même : ils lèvent un sourcil interrogatif et rient du gosse assoiffé de sang qu'ils m'imaginent avoir été. Quand je raconte ça à mes amis queers, leur réponse est, là aussi, toujours la même : « Oh la la ! Comme moi ! »

Mais Kill Bill n'est pas un cas isolé : il y a aussi Resident Evil, À nous quatre, Tomb Raider et même La Momie. Rassemblez suffisamment de personnes gays dans une pièce, amenez-les à parler des pépites cinématographiques qui ont marqué leur adolescence et vous vous rendrez vite compte de la convergence de leurs goûts. Comment se fait-il que l’identité queer se retrouve autour de phénomènes hétéro-culturels précis ?

Je ne sais pas vraiment ce que Kill Bill avait pour charmer mes sensibilités queers encore dormantes à l’époque. La cultissime combinaison jaune a sûrement joué un rôle, tout comme l’aspect complètement barré de certaines séquences – le moment où Bea colle une fessée à un jeune membre des Crazy 88 avec son sabre, par exemple – et le plan vengeur concocté contre une horde de traîtres haïssables (que je rapprochais certainement des brutes homophobes de mon école). Mais au-delà de tout ça, Kill Bill n’a rien d’ostensiblement queer. Je ne m’identifiais pas à un aspect queer explicitement proposé par le film – non, je me désidentifiais à un aspect queer que je ne trouvais nulle part.

La désidentification est une « troisième voie » que les personnes queers peuvent emprunter pour naviguer dans la culture mainstream.

La « désidentification » est un terme académique décrivant le procédé par lequel les personnes queers assignent des élans queers à des récits culturels qui ne nous sont pourtant pas destinés. En gros : en l’absence de miroirs, nous voyons notre reflet dans les murs. Ces hallucinations culturelles définissent une grande partie de notre enfance.

Le Dr. Lee Edelman est professeur à la Tufts University et auteur de No Future : Queer Theory and the Death Drive. Il explique : « La notion de désidentification est issue du travail de José Muñoz (de son livre de 1999, Disidentification : Queers of Colour and the Performance of Politics) et porte sur la réappropriation des références culturelles politiques. C'est une manière de s’insérer dans une culture qui nous refuse une reconnaissance. Pour l'obtenir, nous revendiquons une compréhension privilégiée d’un phénomène culturel ou d’un artiste, par exemple. Lorsqu’un homme gay "s’identifiait" à Judy Garland, il écrivait son propre récit dans une culture mainstream où son histoire ne serait, autrement, jamais racontée. »

Comme l’expliquait Muñoz en 1999, la désidentification est une « troisième voie » que les personnes queers peuvent emprunter pour naviguer dans la culture mainstream. En tant que personnes LGBT, nous existons en dehors de l’hétéronorme dominante, et il nous est donc impossible de nous y identifier. À la place, nous choisissons de nous contre-identifier au mainstream, de nous placer en opposition directe à lui. Il n’y a qu’à voir comment les gays se sont unis contre le lyricisme douteux d’Ed Sheeran – sa musique aux accords répétitifs, glorifiant la banalité de l’amour cisgenre et hétéro est devenue le paratonnerre du ridicule queer. Son mépris apparent pour les hommes efféminés et pour les femmes qu’il côtoie a fait de lui la cible naturelle des gays et des filles. Notre rejet de Sheeran et de ce qu’il défend est la traduction de ce contre quoi nous nous combattons, et donc de nos propres identités. Le concept révolutionnaire offert par Muñoz revient à dire que nous avons aussi comme option de nous « désidentifier », de retravailler et transformer les tropes mainstream à nos propres fins culturelles. En d’autres termes : nous ne sommes pas limités à un « simple » rejet du mainstream – nous pouvons invoquer une forme d’identité queer fantôme là où elle n’existe pas, au sein même de la culture hétéronormée.

« Même sans être littéralement représentés, ceux qui se considèrent comme queers peuvent s’emparer de ces tropes de manière à se distancier de leurs modes de réception dominants et devenir les véhicules d’une représentation des désirs queers » explique Edelman. C'est exactement ce que je faisais, enfant et solitaire, en projetant tout ce que j’avais de gay dans le personnage d’Uma Thurman. Et je ne suis pas le seul.

Nuno Miguel Gonçalves est un homme gay de 35 ans. Il habite à Lisbonne. « En tant qu’enfant des années 1980, She-Ra a totalement changé ma vie, me raconte-t-il. Je prenais mes céréales, je me plantais dans le salon et je regardais des dessins animés toute la matinée pendant que mes parents dormaient. Je me créais mon propre petit monde. » Nuno explique aussi que Michelle Pfeiffer dans Ladyhawke, la femme de la nuit, l’a obsédé pendant très longtemps. « Je pense que ce qui m’attirait dans les dessins animés et les comics est lié au fait qu’ils évoquent souvent la métamorphose, le fait de changer et de se transformer en quelque chose de totalement différent. »

Nous ne sommes pas limités à un « simple » rejet du mainstream – nous pouvons invoquer une forme d’identité queer fantôme là où elle n’existe pas.

Benji est un homme trans de 23 ans qui vit à Dublin. Il partage une expérience similaire – en grandissant, il était fan de Yu-Gi-Oh. « Bien avant de savoir que j’étais trans, j’ai toujours adoré ce personnage parce qu’il était très petit, avec une voix de petit garçon qui n’avait rien de masculin (auquel je m’identifiais, donc), mais il avait un alter ego "au fond de son âme" qui était grand, sensuel, très beau. Tout ce que je voulais être ! Je me suis accroché à cette image parce que j’étais fasciné par l’idée que je pouvais lui ressembler, même si ce n’était qu’un dessin animé imprimé sur un jeu de cartes. » Benji a pu réécrire l'histoire proposée par cette série ostensiblement hétéronormée pour conjurer le manque de représentation de la culture mainstream. Aujourd’hui, il considère son obsession de jeunesse avec une grande affection : « Je suis toujours un peu fasciné par ce dessin animé ! » m’avoue-t-il en riant.

L’expérience de Benji fait écho à la mienne. J'ai beau avoir une reconnaissance infinie pour les modèles de diversité qui existent aujourd'hui, à l'instar d'Olly Alexander ou Troye Sivan, j'éprouve de la nostalgie pour le monde secret créé dans ma chambre d’ado notamment grâce à Kill Bill ou Charlie et ses drôles de dames (dont les scènes de combat sont encore aujourd’hui incomparables), Lolita malgré moi, Britney Spears ou Lady Gaga. Cet assemblage des différents aspects de ma personnalité, ce collage de morceaux de culture créant une identité hybride, représentait la version la plus honnête de moi-même - une version que je n’ai jamais trouvée ailleurs et qui m’a porté pendant toute ma vie.

Ce que j’ai compris plus tard, c’est que des millions de gays, tous isolés les uns des autres par les murs de leurs placards individuels, avaient choisi les mêmes morceaux de culture mainstream auxquels s’accrocher. Ce n’est pas aussi simple que de faire le choix, en tant qu'homme gay de se désidentifier à Lady Gaga ou à Ed Sheeran – je parle ici d’un mouvement visible, pertinent vers des types de cultures, de popstars, de films précis. « Les hommes gays se sont réappropriés certaines figures culturelles, de Tammy Faye Naker à Mariah Carey, en passant par Whitney Houston à Lindsay Lohan, explique le Dr. Edelman. Le même genre d’appropriation a lieu au sein de la culture lesbienne avec des célébrités comme Marlon Brando et James Dean, ou Oprah et Cate Blanchett. »

Ce processus de désidentification collective m’a été incroyablement utile – encore plus que le fait de coucher avec d’autres hommes. C’est grâce à ce genre d’expériences partagées que j'ai compris que j’appartenais à une communauté culturelle.

Aujourd’hui encore, même si la représentation queer prend de l’ampleur, la désidentification reste un élément-clé de notre développement personnel. « Ce processus d’appropriation et de réécriture queer des artefacts de la culture hétéro n’est pas obsolète, même si l’on peut penser que les gays ne sont plus "obligés" de s’y prendre de cette manière, m’explique Dr. David Halperin, auteur de How To Be Gay. D’ailleurs, je trouvais moi aussi ce procédé obsolète au moment de mon coming out dans les années 1970. Il se trouve qu’il est encore très fort aujourd’hui. »

Max a 15 ans et vit au Paraguay. Il m’explique qu’en 2013, jouer à Tomb Raider l’a aidé à comprendre qu’il était non-binaire. « Une fois le jeu fini, quelque chose avait changé en moi. Je ne pouvais plus apprécier les jeux vidéos centrés sur des protagonistes masculins. Ma consommation de médias a totalement changé. Je ne suivais plus que des femmes sur YouTube. Et tout a commencé avec Lara Croft. Quelques années plus tard, j’ai pu explorer encore un peu plus la féminité et l’identité queer via des jeux comme Life Is Strange, ce qui m’a permis de découvrir que j’étais trans. »

Cela me donne presque des frissons, de réaliser que des gens de presque 10 ans mes cadets utilisent les mêmes processus de désidentifications pour se découvrir en 2018 (Tomb Raider : Legend a été pour moi un choc similaire dans les années 2000). Et si certaines personnes peuvent voir dans le concept de désidentification le triste reflet d’une vie queer que le monde hétéronormé nie sans vergogne, pour nombre d’entre nous, il est synonyme de souvenirs uniques. Presque magiques. Parmi lesquels j’entends encore Uma Thurman et Lucy Liu me chuchoter : « Tricks are for kids. »

Cet article a été initialement publié dans i-D US.

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