grand blanc nous a parlé de rockstars et de nostalgie

Un deuxième album impeccablement pop (Image au mur), une flopée de tubes et tout un tas de réflexions sur la vie : on avait toutes les raisons du monde d’aller discuter avec Grand Blanc.

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14 septembre 2018, 9:43am

Au moment de la sortie de Mémoires vives en 2016, les gars (Benoît David, Vincent Corbel et Luc Wagner) et la fille (Camille Delvecchio) de Grand Blanc répétaient à l’envi qu'ils ne souhaitaient être enfermés dans ce que les médias appelaient alors la « nouvelle scène pop française ». À l'écoute d' Image au mur, deuxième album tout juste paru, on comprend en effet que leur ambition est nettement plus grande, que derrière leur pelletée de tubes se cachent des pop-songs singulières, désolées, qui suintent la mélancolie de jeunes artistes anxieux bien décidés malgré tout « à ne pas rendre les gens tristes ». Lorsqu’on les rencontre, affalés dans un canapé de leur label Entreprise, ces quatre potes n’ont pourtant rien de ces musiciens à la mine basse. Souriants, complices, on les sent surtout curieux de connaître leur rôle sur Terre, nullement obsédés par la figure du « rockeur dépressif ».

Sur Image au mur, on retrouve une fois plus de votre passion pour le thème de la ville, notamment à travers des chansons comme « Belleville » ou « Los Angeles ». C’est quelque chose que vous ne voulez pas lâcher ?
Benoît : C’est juste qu’on passe 90% de notre temps en ville et que la majorité des gens que l’on connaît vivent dans le même environnement. Ça fait donc partie de notre quotidien, et ça nourrit un imaginaire qui est également bien présent dans les livres que l’on peut lire. Ce serait chelou que l’on se mette à faire des albums sur les tropiques ou la mer.

Camille : Sur Mémoires vives, la ville était omniprésente, c’était presque comme un décor. Pour Image au mur en revanche, c’est plus une succession d’instantanés de moments vécus ces deux dernières années. C’est une carte postale en quelque sorte.

Benoît : C’est un album qui a été écrit sur les routes, perpétuellement entre deux villes. Le point de vue sur la ville est donc moins englué que sur Mémoires vives. Là, il y a une volonté de prendre du recul et de décrire ce monde avec un regard extérieur.

C’est quoi ce fantasme de Los Angeles ? On dirait que c’est un trait commun à beaucoup de formations…
Benoît : On y est allé quatre jours avec Camille pour une séance photo. Mais c’est plus un fantasme, comme tu dis, qu’un réel souvenir. Los Angeles est une ville qui existe autant pour ce qu’elle est que pour ce qu’elle suscite dans l’imaginaire des gens. Notamment grâce à des livres cultes, comme Demande à la poussière de John Fante, un bouquin qui nous a beaucoup aiguillés pendant l’écriture du morceau. De toute façon, je pense que lorsque tu écris sur Los Angeles, tu écris en même temps sur la ville et le fantasme que suggère cette ville. Quelque part, c’est donc une chanson sur le fantasme.

Le fait d’appeler votre album Image au mur, c’est une façon pour vous de faire un parallèle avec l’effet carte postale dont vous parliez ?
Benoît : On est dans un monde où on est constamment abreuvé d’images et ça nous fait réfléchir. En tournée, par exemple, on s’est retrouvé en mal d’images fixes, de trucs qui nous rappellent ce que l’on est en train de vivre. On veut que tout ce que l’on vit soit immortalisé, et pas simplement que cela fasse partie d’un flux d’images sur un écran.

Vous étiez du genre à avoir beaucoup de posters au mur étant ados ?
Luc : Camille devait certainement avoir un poster de poney (rires) !

Camille : En vrai, j’avais un énorme poster de Leonardo Di Caprio qui prenait la moitié de la porte de ma chambre ! Aujourd’hui encore, j’ai un poster de Kurt Cobain au-dessus de mon lit, et j’en ai même deux de Nirvana chez moi.

Vincent : Les posters, c’est une façon de se construire. C’est un peu comme de mettre des photos sur Instagram aujourd’hui. À l’époque, tu les accrochais simplement sur ton mur. C’était une façon d’affirmer ta personnalité, tes goûts et de te sentir exister.

Benoît : On a grandi en ayant des posters de Tony Vairelles, de Pink ou de Tony Hawk autour de nous, mais tout semble différent aujourd’hui. Il y a toujours ce culte de l’image, grâce à Instagram notamment, mais ce sont des photos de soi-même que l’on balance désormais. Ça pose des questions quant à la représentation de l’humain, très longtemps interdite par différentes religions. Aujourd’hui le corps s’expose partout sans que l’on y réfléchisse vraiment. Cette évolution nous intrigue, ça a nourri ce disque.

Vous avez l’impression d’avoir beaucoup changé depuis votre adolescence ?
Camille : On est passé par beaucoup de phases – la phase emo, la phase punk, la phase dépressive -, mais je pense que nos personnalités restent les mêmes. Après tout, c’est comme ça que l’on se construit, en franchissant des obstacles. Un peu comme ces jeux vidéo où tu dois buter des boss pour accéder au monde suivant.

Benoît : Pour ce deuxième album, on s’est vachement demandé qui on était et en quoi on avait changé, justement. On a donc eu tout un disque pour trouver la réponse. Elle n’est peut-être pas très claire aux yeux de tout le monde, mais on la kiffe (rires).

Il y a beaucoup plus de jeux de mots sur Image au Mur que sur Mémoires vives, c’est voulu ? Qu’est-ce qui vous amuse là-dedans ?
Benoît : Le jeu de mots suppose qu’il y ait une expression au départ, et donc qu’il y ait un lieu commun, la langue, avec tout le monde. Une expression, c’est un patrimoine collectif, et c’est amusant de jouer avec. Quand tu tapes là-dedans, tu sais que tu touches à un truc particulier, que ça va créer quelque chose de précis dans l’imaginaire des gens.

Ça vous arrive souvent d’être influencés par de nouveaux schémas de rimes ? D’entendre une phrase et de vous dire que vous auriez pu y penser avant ?
Benoît : Sur « Tendresse », une chanson du premier album, on dit : « Casse-moi ou casse-toi ». Ça peut paraître bête, mais il y a toute une chanson à écrire derrière ces mots. D’ailleurs, je commence presque toujours mes chansons par ce type de jeu sur les mots. J’en ai toujours en stock dans un carnet… Tout simplement parce que ce n’est pas juste une expression, c’est un endroit, un lieu commun qui contient plein de possibilités différentes. Par exemple, ces derniers temps, je bute sur l’expression « se laisser faire ». Ça peut à la fois renvoyer au fait de se laisser dominer par les autres, mais aussi au fait de se laisser aller. J’aime ce double sens dans les expressions, ça permet de dire plusieurs choses en même temps.

À l’inverse, est-ce qu’il vous arrive de vous retrouver bloqués par vos influences ? D’aimer un refrain mais d’avoir le sentiment qu’il sonne trop comme autre chose ?
Benoît : Tu sais, même quand on se dit que l’on va mélanger du Gorillaz à du Nirvana et du King Krule, le résultat ne ressemble finalement à rien de tout ça (rires).

Vincent : Le truc, c’est que l’on suit simplement nos propres goûts : si on aime un son tous les quatre, c’est qu’il nous surprend, nous attire et nous excite.

Benoît : On est quatre, donc il y en a toujours un pour dire qu’un refrain ou une note ressemble à quelque chose de déjà connu. En revanche, on n’a aucun problème avec l’emprunt. Moi-même, je fais régulièrement référence à des bouquins dans mes chansons, en nommant le titre de certaines œuvres ou autre.

Un de vos morceaux s’appelle « Des gens bien ». C’est quoi votre définition des gens bien ?
Benoît : On n’est pas là pour dire ce qui est bien ou mal. « Des gens bien », c’est surtout une chanson sur le droit à être soi-même, un peu boiteux, un peu weird et à s’aimer comme tel.

Camille : Et puis est-ce que des gens bien se permettraient de répondre à une telle question ?

Vous pensez l’être ?
Camille : Depuis qu’il a commencé le karaté, Vincent est quelqu’un de bien. C’est devenu notre sensei ! Ça a apaisé tout le groupe (rires).

Il y a un morceau de l’album que vous rêveriez que les gens s’approprient ?
Benoît : « Télévision », le dernier morceau de l’album, a ce côté hyper mélancolique par rapport à la profusion d’images qui au final ne font que nous isoler un peu plus. C’est un morceau fait pour fédérer.

Vincent : Cette chanson a un côté bedroom pop, on a donc décidé de l’enregistrer avec un vieux 4-pistes sur une vieille cassette pour que l’on entende le souffle derrière. Comme c’est une chanson nostalgique, en lien avec le passé, ça faisait sens. Ensuite, on l’a simplement placé à la fin du disque parce que son esthétique collait mal avec le reste de l’album.

Benoît : C’est aussi un hommage au bonus track des gros albums de rock. Sur Spotify, ça n’a plus trop de sens de faire ça aujourd’hui. On peut dire que ça ne sert plus à rien de laisser un blanc de dix minutes à la fin de ton disque, mais on a gardé le principe. Les bonus tracks, c’est quelque chose qu’on retrouve dans tous nos albums préférés des années 1990, et ces morceaux représentent toujours un pas de côté par rapport au reste du disque. On voulait avoir le même délire. En plus, ça fait très rock 90’s (rires).

Justement, est-ce que vous avez le fantasme de la rockstar ? Ou du moins de composer un tube connu de tous ?
Benoît : Ça a toujours été un rêve, et on serait évidemment les plus heureux du monde si une de nos chansons cartonnait et fédérait les gens. Mais bon, on sait aussi où on est, ce qu’on fait et que l’on a peu de chances d’y arriver. En revanche, je n’ai pas le fantasme de la rockstar. Enfin, peut-être, mais ça dépend quelle rockstar. On n’a pas la volonté de faire le spectacle en permanence, la scène et nos disques sont largement suffisants de ce point de vue là.

Camille : On est peut-être un peu plus Elliott Smith que Kurt Cobain.

Vincent : Le fantasme de la rockstar qui se met cher et meurt à 27 ans, ça ne nous parle pas trop je t’avoue.

Luc : En plus, on est déjà trop vieux pour ça (rires) !

La mélancolie que l’on ressent dans nombre de vos morceaux, elle vient d’où ?
Benoît : Sur Mémoires vives, il y avait beaucoup de second degré. Il y avait de l’angoisse et de la brutalité, mais ça nous amusait d’en parler. On a tellement vécu avec ces sentiments qu’on avait l’impression d’en avoir fait des amis, de les rendre moins tabous au sein d’une société qui interdit aux gens de pleurer ou d’être triste.

Vincent : On est dans une culture du bonheur, mais la mélancolie fait partie de la vie et on a envie d’explorer ce sentiment. D’autant que c’est une émotion qui nous nourrit et qui nourrit tout un tas d’artistes depuis longtemps.

Vous vous imaginez réaliser un album 100% positif à l’avenir ?
Luc : Oui, pourquoi pas faire un album de reggae en Jamaïque un jour (rires) ?

Benoît : C’est un peu compliqué parce que ça ne nous vient pas naturellement. Cela dit, on s’est surpris à être plus positif sur Image au mur, il y a un mélange de mélancolie et d’espoir que l’on aime bien. Ce sont un peu les deux faces d’une même posture par rapport au monde.

Camille : Le truc, c’est qu’on aime les morceaux à plusieurs entrées, un peu complexes. On a l’impression que les choses deviennent intéressantes quand tu mets plusieurs styles de musique dans un seul morceau et que tous les éléments se nourrissent les uns avec les autres.

Vincent : Ce mélange nous correspond bien en plus, dans le sens où on n’est jamais complètement déprimé, ni complètement heureux. À vrai dire, je ne sais même pas si on pourra un jour être complètement l’un ou l’autre.

Benoît : À choisir, je préfère quand même la seconde option.